gérante du bureau d’études AERE.
docteur l’Ecole des Mines de Paris, ingénieur, a fondé et dirige depuis 10 ans le bureau d’études AERE.
Le ministre de l'énergie a annoncé le 8 juillet 2011 dans un entretien à Europe 1, qu'il allait lancer « dans le cadre [de] la programmation pluriannuelle des investissements voulue par la loi, un […] exercice de prospective intitulé Energies 2050 où [il] allait étudier tous les scénarii possibles de ce qu'on appelle le bouquet énergétique des années qui viennent ». Cet exercice se propose d'être tellement sans tabou qu'il envisagera des scénarios y compris de « sortie du nucléaire ».
L'annonce a surpris le petit monde de l'énergie, tellement elle ouvre de perspectives, après les différentes affirmations du premier semestre sur la nécessaire continuité de la politique énergétique française, en particulier pour nos modes de production d'électricité.
Rappelons que les Suisses et les Allemands ont fait un choix : réaffirmer après les catastrophes de Fukushima, des engagements déjà pris, comme la sortie du nucléaire en Allemagne. La particularité de la décision suisse est d'avoir pris une décision politique, puis de chercher ensuite les solutions techniques, sociologiques, culturelles, permettant de la mettre en œuvre.
Fixer toutes les hypothèses prospectives
Un exercice de prospective énergétique à une échelle de temps de 20 ou 50 ans est un travail complexe, nécessitant des compétences variées, dans de multiples secteurs. Il doit prendre en compte tant la consommation que la production d'énergie, ainsi que l'équilibre offre-demande en électricité. C'est en quelque sorte, un PCET – Plan Climat Energie Territorial - à l'échelle nationale.
Plusieurs hypothèses vont forcément sous-tendre cet exercice de prospective énergétique. Des hypothèses démographiques d'abord, sur l'évolution de la population et du nombre de ménages. Des hypothèses économiques, sur le prix des énergies par exemple. Des hypothèses techniques, sur les technologies de production d'énergie qui seront disponibles d'ici, 5, 10, 20, 30 ans, ainsi que sur nos consommations (qui, à l'époque du Minitel, aurait imaginé l'utilisation d'Internet telle qu'elle s'est répandue aujourd'hui ?). Ces scénarios comportent aussi des hypothèses sociologiques et culturelles. Pour ne citer qu'un exemple, resterons-nous attachés au modèle actuel pour nos déplacements, avec, quand les ressources le permettent, une voiture par personne en âge de conduire, ou allons-nous évoluer vers des systèmes de location de voiture calqués sur ceux de location de vélo qui se développent actuellement ?
Une modélisation à partir des besoins énergétiques
Pour résumer, les scénarios énergétiques sont aujourd'hui construits principalement sur deux modèles :
1- le modèle économétrique, qui estime les besoins des différentes branches de consommations d'énergie à partir de l'évolution du PIB (produit intérieur brut),
2- le modèle d'analyse de la demande, de type technico-économique.
Intéressons-nous à ce dernier.
Le modèle d'analyse de la demande se base sur une estimation des besoins énergétiques des différents secteurs consommateurs, à partir des déterminants des consommations. Ces déterminants représentent nos besoins énergétiques, en tant que ménages (se loger, se déplacer, se distraire...) et en tant qu'acteurs économiques (besoins de l'industrie, du tertiaire, de l'agriculture, des collectivités...). Des scénarios proposent ensuite différentes technologies, différentes organisations, techniques, spatiales, urbaines, pour satisfaire ces besoins énergétiques.
Cette approche permet une analyse au plus près des besoins des différents acteurs d'un territoire et d'un pays. Elle permet aussi une approche et une construction des scénarios selon différents critères et une acceptation variée des paris technologiques, économiques, sociologiques et culturels. Par ailleurs, les scénarios peuvent viser un ou plusieurs objectifs : se limiter à la seule réduction des émissions de gaz à effet de serre, ou chercher à limiter aussi les autres impacts de la production et de la consommation d'énergie (dépendance aux énergies importées, facture énergétique des ménages et des entreprises, facilitation de l'activité économique locale, production de déchets radioactifs et risques liés à la production d'énergie...).
Des exemples de tels scénarios existent : le CAN - Climate Action Network – en présente plusieurs sur son site, à l'échelle européenne ou nationale ; de même l'association négaWatt, qui développe actuellement son troisième scénario pour la France. Le scénario de l'association négaWatt a la particularité, entre autres, de s'appuyer sur des technologies prouvées économiquement et techniquement, en France et à l'étranger.
Quelques pistes concrètes à travailler
Concrètement, que peut-on intégrer dans un scénario visant à minimiser plusieurs risques énergétiques ?
Pour le secteur des bâtiments, tant tertiaires que résidentiels, en simplifiant, on pourrait presque dire : « il n'y a plus qu'à… » ! Oui, il n'y a plus qu'à généraliser la rénovation des logements, bureaux, hôpitaux et de tous les bâtiments existants, avec les meilleures techniques aujourd'hui disponibles, ce qui permettra de ne pas ré-intervenir sur ces bâtiments avant un prochain saut technologique significatif : en moyenne, la rénovation doit permettre d'atteindre 50 kWhep/m2.an, par la mise en œuvre de solutions techniques types, adaptées aux différents parcs de logements et de bâtiments. De même, pour les bâtiments neufs, l'urgence est à la mise en place de mécanismes permettant de financer les meilleures solutions techniques existantes actuellement.
Pour les consommations d'électricité, sans entrer dans le débat du chauffage électrique, un constat s'impose : malgré les réglementations mises en place, avec l'étiquette énergie venue de l'Union européenne, les consommations d'électricité spécifique continuent à grimper. En cause, l'apparition de nouveaux usages, dont les consommations sont le plus souvent ignorées par leur utilisateur, ainsi des modems et autres technologies de l'information et de la communication. Une réflexion doit allier technique et culture, au niveau européen, pour que les nouveaux produits et équipements minimisent leur consommation d'énergie dès leur conception.
Enfin, pour le transport et l'urbanisme, c'est d'abord notre imaginaire qu'il faut modifier, ouvrir sur de nouveaux modèles, pour oser imaginer transformer la réalité. Et proposer un autre modèle de transport que la voiture individuelle, un autre mode d'habiter que le lotissement périphérique, qui requiert la voiture individuelle. Ce qui ne se signifie pas que la voiture individuelle ou la maison individuelle disparaîtront, non, mais la voiture retrouvera sa place, pour certains déplacements en zone rurale, à certaines heures, et l'offre de qualité de logements collectifs, permettant de partager des services, des espaces, de combiner logements et activités.
Et après ?
Quels sont les intérêts de ces scénarios ? De permettre de programmer les investissements énergétiques sur plusieurs années, bien évidemment, mais aussi de minimiser les différents risques liés à la production et à la consommation d'énergie. Et puis de permettre des actions, concrètes, permettant d'économiser l'énergie, de développer les énergies renouvelables, en levant réellement les obstacles existants actuellement. Espérons que ce scénario saura s'inspirer des mesures prises par les pays voisins, des mesures mises en œuvre par certaines collectivités, des piétinements du Grenelle, pour modifier le paysage énergétique français.
Avis d'expert proposé pas Anne Rialhe, gérante du bureau d'études AERE.






