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“ La présidente a fait le minimum pour sauver "la face du Brésil" avant la conférence de Rio+20 ”

Le sommet de la Terre Rio+20 s'ouvre ce 20 juin au Brésil sous fond de polémique autour de la réforme du code forestier du pays. Eglantine Goux-Cottin revient sur la volonté du Parlement d'amnistier les déforesteurs illégaux et le veto partiel déposé par la présidente Dilma Roussef.

Interview  |  Ressources naturelles  |    |  Actu-Environnement.com
   
“ La présidente a fait le minimum pour sauver "la face du Brésil" avant la conférence de Rio+20 ”
Eglantine Goux-Cottin
Chargée de mission forêt internationale chez France Nature Environnement
   

Actu-Environnement : La réforme du code forestier brésilien fait l'objet de négociations depuis des mois entre les écologistes, les agro-industriels et les parlementaires. Pourquoi ce texte fait-il autant débat ?

Eglantine Goux-Cottin : Cette réforme allège le code forestier datant de 1965 qui était un très bon texte en faveur de la préservation de la forêt amazonienne détenue à hauteur de 63% par le Brésil. La réforme en cours réduit les zones protégées d'Amazonie au profit de l'expansion agricole. Le code forestier de 1965 imposait pourtant de laisser intacts 20% de la propriété en forêt tropicale et 80% lorsqu'il s'agissait de la partie amazonienne de la forêt brésilienne. En cas de déforestation illégale et de dégâts causés à l'environnement, le propriétaire devait alors verser des dommages et intérêts. L'ancien texte obligeait également la mise en place de zones de préservation permanentes (APP) dédiées à la biodiversité sur la parcelle de l'exploitant forestier. De même, le précédent code exigeait un reboisement des surfaces déboisées au bout de quelques années. L'ex texte était donc d'assez bon niveau en matière de protection des 5,5 millions de km2 de forêt amazonienne du Brésil. Le seul problème toutefois c'est que cet ancien code n'était pas toujours respecté par les propriétaires terriens, faute de veille et de suivi administratif de la part du gouvernement.

AE : Qu'en est-il du nouveau texte ?

E G-C : Les discussions sur le nouveau code ont démarré depuis 2009 sous l'ancien président Lula qui s'était engagé à réduire de 80% la déforestation de l'Amazonie d'ici 2020. Or, dans le cadre du texte discuté au Parlement, les sénateurs ont voté le 22 novembre 2011 en faveur de l'amnistie de tous les exploitants illégaux qui avaient déforesté jusqu'à 2008. Autre recul : la superficie qu'un propriétaire ne pouvait exploiter passait de 80 % à 50 % dans les Etats d'Amazonie. Le 26 avril 2012, la Chambre des députés brésilienne a adopté à son tour ce nouveau texte qui prévoyait la fin partielle de l'obligation de reboiser les zones déforestées. Sous la pression des lobbies agro-alimentaires, les parlementaires ont proposé des modifications du code qui auraient permis à ces industriels de détruire les forêts brésiliennes en toute impunité. Tout ce qui préservait l'environnement dans l'ancien texte a été retoqué par le Parlement ! Une catastrophe ! Les ONG écologistes locales se sont mobilisées pour dénoncer ce vote. Elles ont demandé à la présidente du Brésil Dilma Rousseff de mettre son veto au projet polémique. Face à la pression des associations locales et de la société civile et après plusieurs semaines de discussions, Mme Rousseff a finalement décidé d'opposer le 25 mai son veto partiel sur cette version de loi.

AE : Quelles sont les conséquences du veto partiel de la présidente ?

E G-C : Un point positif de son veto est la fin de l'amnistie votée par les parlementaires ! Douze articles controversés ont été supprimés par ce veto présidentiel. Mme Roussef a également conservé l'exigence - annulée par le Parlement - de préserver intacts jusqu'à 80% des forêts dans les grandes propriétés en Amazonie et 20% en forêt tropicale. En revanche, la présidente a accepté plus de flexibilité pour les petits propriétaires, sans mettre de garde-fous pour surveiller toute déforestation. Or, cette mesure est ambiguë et dangereuse car des grandes entreprises agricoles peuvent acheter des terres, les revendre pièce par pièce aux petits propriétaires et participer au déboisement.

Selon notre correspondant de FNE au Brésil, Cristiano Pacheco qui est juriste bénévole pour l'association Instituto Justiça Ambiental, Mme Roussef a procédé au total à une trentaine de modifications du texte comme la planification de la restauration obligatoire de bandes riveraines le long des rivières, ou encore la réglementation de l'utilisation des zones côtières pour l'élevage de crevettes et la production de sel. Le nouveau texte partiellement amendé doit être encore validé par le Congrès. Des centaines d'amendements, modifiant le nouveau code forestier on été examinés le 5 juin par le Comité mixte du Parlement, composé de députés et sénateurs, pour obtenir son avis. Après le comité mixte, le texte doit ensuite être voté en séance plénière de la Chambre des députés du Sénat.

AE : Le Congrès ne risque-t-il pas de favoriser à nouveau dans son vote les lobbies des exploitants agricoles ?

E G-C : Le Congrès peut approuver le veto partiel de la présidente jusqu'à la fin du mois de juillet. Un moratoire sur l'application du nouveau code forestier peut encore être possible ne serait-ce qu'en respect du principe de précaution dans le code de l'environnement du Brésil. Mais à priori après son veto partiel, il ne devrait pas y avoir de changements du texte de la part des parlementaires. Il y a de faibles chances de voir le Congrès retoquer les mesures de Dilma Roussef.

Ce serait vraiment surprenant malgré le poids du puissant lobbying agro-industriel - qui représente 20% du PIB au Brésil - au Congrès. Ces lobbies exercent une forte pression économique dans le pays pour déforester en toute impunité afin de cultiver du soja, des biocarburants ou élever des bovins. L'Europe est le 4ème importateur mondial de viande du Brésil et achète environ un tiers de la récolte de soja du pays. Ces exploitations agricoles industrielles profitent aussi à la consommation de l'Union Européenne.

AE : Si la version initiale parlementaire est entérinée, cela entraînerait une augmentation de 47% de la déforestation d'ici 2020, estime l'Université de Brasilia. Qu'en pensez-vous ?

E G-C : D'après Cristiano Pacheco, notre correspondant, si les estimations de l'étude de l'Université de Brasilia se confirmaient et que le taux de déforestation de l'Amazonie atteignait 40%, un processus de transformation de la forêt tropicale en savane commencerait progressivement, entraînant des effets irréversibles sur la biodiversité. Ce qui serait catastrophique ! Selon l'Institut national de recherche spatiale, ce taux était d'environ 18% en 2009. Adopter une loi moins stricte en matière de protection des forêts reste une menace sur l'Amazonie. Ce sont plus de 75 millions d'hectares de forêts qui sont mis en danger.

AE : Peut-on vraiment se satisfaire du nouveau texte amendé alors que les ONG continuent de critiquer le veto partiel de la présidente et estiment qu'elle fait dans la demi-mesure ?

E G-C : Dilma Roussef a assuré le minimum sur ce nouveau code pour ne pas ternir l'image du Brésil qui se veut exemplaire en matière de lutte contre le déboisement et de préservation du carbone forestier amazonien, avant la conférence mondiale de Rio+ 20 qui s'ouvre ce mercredi 20 juin. La présidente a fait le minimum pour sauver "la face du Brésil" au moment où tous les regards sont braqués sur le pays hôte du Sommet de la Terre. La conférence a joué un rôle dans sa décision.

Mais les ONG veulent que Dilma Roussef aille plus loin et qu'elle mette son veto total sur le projet de texte. Les associations environnementales appellent à rester sur l'ancien code forestier de 1965 en s'assurant de sa bonne application par l'augmentation des contrôles de terrain et des jurisprudences. Mieux appliqué dans les années 2000, l'ancien texte avait en effet permis de freiner le déboisement de l'Amazonie, qui est passé de 27.000 km2 en 2004 à un peu plus de 6.000 km2 en 2011. Des efforts avaient été faits malgré des cas d'illégalité constatés. Si l'amnistie a été écartée dans le nouveau texte, la condamnation des exploitants illicites par les tribunaux brésiliens n'est pas à l'ordre du jour.

AE : Le nouveau code peut-il compromettre la participation du Brésil au programme onusien de Réduction des émissions dues à la déforestation et la dégradation REDD+ ?

E G-C : Le Brésil qui se voulait plutôt précurseur en matière de lutte contre la déforestation avec ses engagements de réduire à 80% le taux de déforestation d'ici à 2020 - pris dans le cadre des négociations sous l'égide de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique - fait un grand pas en arrière avec cette modification de texte. Il faut savoir, toutefois, que les engagements REDD+ dépendent de la mise en place de financements à destination du mécanisme REDD+ de la part des états développés. Or, les engagements des pays développés sont en mal d'applications concrètes et les négociations dans le cadre de la Convention sont en perte de vitesse depuis Durban, qu'il s'agisse de l'alimentation du fond vert décidé à Cancun ou des engagements des pays membres du partenariat REDD+, dans le cadre des financements précoces (2010-2012). Nous assistons donc à une démonstration concrète de l'avantage financier immédiat que représente l'industrie agro-alimentaire dans ce pays, par rapport à des fonds incertains et des mécanismes internationaux qui tardent à se mettre en place.

Réactions1 réaction à cet article

 

Ce Rio +20 a autant de crédibilité que la coupe du monde de foute au Qatar: millionnaires et profiteurs de tous les pays, réunissez-vous!

Albatros | 25 juin 2012 à 19h05
 
 

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