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“ Il faut retourner comme une chaussette notre stratégie de rapport à la nature ! ”

François Letourneux, président de l'UICN France, a participé au groupe de travail « préserver la biodiversité et les ressources naturelles » du Grenelle de l'environnement. Il revient pour Actu-Environnement sur l'enjeu d'enrayer la perte de biodiversité, et rappelle les raisons utilitaires et morales qui imposent sa préservation.

Interview  |  Nature / Ecologie  |    |  Actu-Environnement.com
   
“ Il faut retourner comme une chaussette notre stratégie de rapport à la nature ! ”
François Letourneux
Président de l'UICN France
   
AE : Pouvez vous nous présenter l'UICN France ?
François Letourneux* : Le Comité français de l'Union Internationale de Conservation de la Nature est le relais de l'UICN en France, où il joue aussi un rôle de médiateur. Il contribue à développer une expertise française à l'international, notamment en appuyant la création de l'IPBES, l'équivalent du GIEC sur la biodiversité et les services rendus par les écosystèmes, notamment dans le premier point consacré à la liste des espèces menacées et des aires protégées. Avec ses 80 gouvernements, ses 200 agences gouvernementales et ses 800 ONG membres, et son réseau de 10 000 experts, l'UICN est la grande organisation internationale en matière d'environnement, observatrice auprès de toutes les agences des Nations Unies. Le Comité français s'appuie lui sur un réseau de quelque 400 experts scientifiques ou naturalistes, et regroupe les ministères en charge de l'Ecologie et des Affaires étrangères, dix établissements publics et une quarantaine d'ONG qui s'occupent de protection de la nature. Il relaie et applique en France la liste rouge des espèces menacées et le classement des aires protégées, et identifie les services rendus par les écosystèmes. Il constitue un lieu de discussion sur l'action publique, la stratégie des entreprises, la position des ONG. Dans le cadre de son évaluation indépendante de la Stratégie Nationale de la Biodiversité, il permet par exemple aux ONG de s'exprimer sur les plans d'action.

AE : La Stratégie Nationale de la Biodiversité a été élaborée après que la France ait ratifié la Convention internationale sur la Diversité biologique en 2004. Comment est-elle appréciée ?
FL : Elle nous semble insuffisante. Ce n'est qu'un travail inter-services de l'administration de l'Etat. Ni les collectivités ni le Parlement ne sont impliqués. Les choses devraient s'améliorer si sont intégrées les conclusions du Grenelle de l'environnement : la diminution de l'usage de pesticides, la trame verte et bleue, l'action de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB), le remarquable plan d'action du ministère en charge des Affaires étrangères, notamment pour promouvoir l'IPBES. A cet égard, les choses avancent. L'étape décisive sera la dixième Conférence des parties de la Convention sur la Diversité biologique (COP10) qui se déroulera cet automne à Nagoya au Japon.

AE : Est-ce facile de mobiliser sur la protection de la biodiversité après toutes ces discussions sur le changement climatique ?
FL : La protection de la nature est une préoccupation plus ancienne que celle du changement climatique. Au contraire de lui, elle repose ni sur des indicateurs simples (la température), ni sur une richesse échangeable (le carbone). Le second rapport de Pavan Sukhdev sur la richesse des services rendus par la biodiversité, celui, très prudent, de Bernard Chevassus-au-Louis (1), ont fait avancer les idées sur la valeur des écosystèmes. On sait déjà que la définition de la biodiversité ne peut se réduire aux seules espèces animales et végétales vivantes comme on le concevait au XVIIIème siècle. Elle repose sur les relations de ce que Robert Barbot appelle « le tissu vivant de la planète », du gène à la Terre : ensemble d'êtres vivants liés à leurs territoires de vie, flore intestinale indispensable à la vie de l'être humain, épuration de l'eau par les microorganismes, équilibre de l'air par l'assimilation chlorophyllienne, etc. Selon Pierre-Henri Gouyon, les espèces vivantes ne sont que « l'arbre qui cache la forêt ».

AE : Si la biodiversité ne peut se réduire à la nature des espèces vivantes présentes dans un milieu, l'indicateur qu'est la disparition d'espèces n'est-il pas trop réducteur ?
FL : Il est important : même s'il y a débat scientifique sur la réalité du phénomène, les savants estiment qu'actuellement le risque de disparition des espèces est mille fois supérieur au rythme d'apparition. Mais on ne connaît pas le nombre des espèces vivantes. Selon Patrick Blandin (2), on pourrait imaginer qu'il y en a de l'ordre de cent millions, dont seulement 1,8 million ont été identifiées à ce jour. L'UICN annonce que plus du tiers des espèces observées dans sa « Liste Rouge » risquent de disparaître. Mais ne sont évaluées dans cette liste que 46.700 espèces. Et puis, la notion d'espèce évolue. Au XVIIIème, des individus d'une même espèce étaient repérés par leur ressemblance à un « type » décrit par son découvreur. Au XIXème, l'espèce a été définie comme étant l'ensemble des individus qui se reproduisent entre eux et donnent des produits féconds. Aujourd'hui, on s'intéresse au génome pour affiner le classement. En établissant la liste rouge des espèces menacées en France métropolitaine, nous avons constaté par exemple que nous devions revoir le classement de 20 % des orchidées. Malheureusement, la liste rouge qui consiste à classer les espèces selon leur degré de menace ne rend compte que très partiellement de ce qui se passe. Les espèces d'oiseaux communs, par exemple, ne sont pas considérées comme menacées. Pourtant, le nombre de ces oiseaux qui vivent en milieu agricole a diminué de 48 % entre 1980 et 2006 en Europe. C'est le tissu terrestre qui s'use de manière insidieuse. Si la quantité de vers de terre par mètre cube de sol s'effondre à cause des traitements dans les champs et les jardins, qui s'en rend compte ?

AE : Si la biodiversité se définit comme les liens qu'entretiennent les espèces vivantes entre elles et avec leurs milieux de vie, cela devient complexe !
FL : « Nul n'oserait affirmer que le parfum de l'aubépine est inutile aux constellations », disait Victor Hugo. C'est très vrai ! Si l'on considère que la Terre est constituée d'ensembles vivants, eux-mêmes constitués d'ensemble vivants, et ainsi de suite. Tout ce qui les relie est précieux, fragile. Dans les prairies des Alpes, les vermifuges administrés aux bêtes en pâture ont tué les bousiers, et les crottes ne se décomposaient plus. On a modifié la formulation des vermifuges. On a aussi modifié la formulation des insecticides en expliquant que les abeilles ne mourraient plus. Pourtant, elles meurent. Parce que ces agressions multiples, même réduites, leur compliquent la vie, perturbent leur orientation. En même temps, leur alimentation les oblige à aller de plus en plus loin, lorsque les monocultures comme le colza ne sont fleuries que quelques jours par an. Pouvons-nous vivre sans abeilles pour féconder nos cultures et nos arbres fruitiers ? Notre objectif est que la Terre reste vivable pour nous, nos enfants, nos petits enfants et tous les autres. La question n'est pas : « Combien d'espèces peuvent-elles disparaître sans que nous soyons menacés ? ». Mais : « A quoi ça sert de taper dans la biodiversité ? Comment faire pour en conserver le plus possible ?» Il n'y a que des avantages à ce qu'il y ait de la diversité Biologique sur Terre.

AE : Mais en fait, pourquoi protéger la biodiversité ?
FL : D'abord pour des raisons utilitaires : la nature nous rend de multiples services gratuits. Elle nous nourrit, nous habille, épure l'eau et l'air. Elle assure la pollinisation, fixe les sols. Elle est riche de capacités d'adaptation, y compris en prévision des épisodes climatiques extrêmes qui vont se multiplier ; le prix à payer du rééquilibrage climatique. En accidentologie, les paysages variés réagissent mieux, les milieux complexes facilitent l'auto-rééquilibrage. La capacité de cicatrisation de la nature est d'autant plus grande que l'est la biodiversité. On est dans un équilibre, pourquoi le détruire, gaspiller ? Et puis, il y a aussi des raisons morales : notre espèce peut-elle se satisfaire de détruire le haut niveau de biodiversité dont elle fait partie ? D'être responsable de la disparition de sa propre famille ? Toute forme de vie mérite d'être respectée.

AE : Quels sont les enjeux de la protection de la biodiversité ?
FL : On pense d'abord à la protection des espèces emblématiques, le loup ou l'ours des Pyrénées, et à ce qui se passe en métropole : notre pays est un des tous premiers d'Europe en matière de diversité biologique. Pourtant, les enjeux les plus importants sont ailleurs : ce sont les impacts de la France sur la biodiversité notamment des pays du sud, ce qui se nomme : meubles en teck, huile de palme, agriculture d'exportation, etc. C'est aussi la protection de la biodiversité marine, ce qui se nomme capture directe des espèces, et aussi pollution des mers, dégazage, sacs plastiques, etc. C'est aussi la protection de la biodiversité en outre-mer. Notre responsabilité à cet égard est considérable. Il y a plus d'espèces qui n'existent qu'en Nouvelle Calédonie qu'il n'y en a qui n'existent qu'en Europe. Il y a donc de fortes chances que la disparition d'une espèce en outre-mer soit en fait une disparition à l'échelle de la planète.

AE : En cette année internationale de la biodiversité, la France et l'Europe se sont données pour ambition de stopper la perte de biodiversité. Quelle stratégie adopter pour y arriver ?
FL : Pour stopper l'érosion de la biodiversité, il faut retourner comme une chaussette notre stratégie de rapport à la nature ! Nous sommes encore trop souvent en guerre avec la nature, comme si elle nous était étrangère. Cette stratégie, que nous avons développée depuis le néolithique, nous a permis de coloniser tous les milieux de vie et de croître en nombre jusqu'à permettre à 6,5 milliards d'humains de vivre sur Terre – même si un milliard a faim. Cette stratégie d'élimination de toutes les formes de vie qui nous gênent ou nous font concurrence nous met aujourd'hui en péril. En tous cas, elle ne nous permettra pas d'être un jour 9 milliards d'humains sur une terre vivable, car la nature a ses limites. D'où la nécessité de se réconcilier avec elle. L'évolution nous a doté d'une capacité d'adaptation consciente à une situation nouvelle qui fait la particularité de notre espèce. Ainsi, nous pouvons choisir de sortir de la stratégie néolithique, de poursuivre le progrès humain avec la biodiversité et pas contre elle. Il est encore temps :.si la nature est fragile, elle a une grande faculté de résilience. Les scientifiques considèrent, c'est la loi de Bolle, que l'évolution est irréversible, qu'une espèce disparue ne revient jamais. Souhaitons- nous une sixième extinction des espèces et la disparition de l'homme pour vérifier cette loi ? N'attendons pas pour reconnaître à la fois l'extraordinaire sophistication de la biodiversité de la Terre et le fait que nous sommes un objet rare qui mérite intérêt, de même que les écosystèmes dans lesquels nous vivons.



(1) http://www.actu-environnement.com/ae/news/rapport_chevassus-au-louis_valeur_biodiversite_7284.php4
(2) « L'avenir du vivant, L'enjeu de la biodiversité » de Patrick Blandin, paru aux éditions Albin Michel en février 2010.

*François Letourneux est co-auteur de « Oui ou non voulons-nous protéger la nature? », paru aux éditions Milan en 2009.

Réactions5 réactions à cet article

 
réaction

Mr Letourneux a mille fois raison
il faudrait que son entretien soit traduit et passé
sur le Net sur les sites d'accès de masse

jean-pierre Bourdillon | 18 mars 2010 à 14h28
 
 
le dernier des mohicans

bel article

lionel | 18 mars 2010 à 14h35
 
 
Re:le dernier des mohicans

Un homme, une conscience ! si nous voulons sauver la nature et nous sauver nous même, il faut retrouver la Conscience qui fait que l'homme, n'est plus un animal; en ce sens un animal sans conscience mais avec un instinct, est plus respectable qu'un être humain sans conscience ni instinct !!!

rila | 18 mars 2010 à 15h34
 
 
Inventer un nouveau modèle

La biodiversité est un enjeu d'une importance prioritaire. Notre système économique est trop enclin à la prédation et au gaspillage. Nous sommes conscients qu'il est temps d'oeuvrer dans le sens du maintien de la vie sur terre. Il est impératif de préserver les ressources naturelles des convoitises des Hommes. Le système productiviste qui s'appuie sur des activités industrielles, intensives et polluantes est contre nature, il met en danger la biodiversité. Nous devons réduire notre empreinte écologique, revenir à des techniques plus écologiques, diminuer nos prélèvements, redonner à la nature la capacité de se renouveller et restaurer et maintenir des écosystèmes sains.

Océane | 18 mars 2010 à 19h35
 
 
remembrement

sur la commune de Plouguerneau (Plougerne) en finistere nord, un remembrement à lieu depuis Août. 106 km de talus arrachés dans des zones Humides, dont les ruisseau se deverses par la mer par l'Aber Wrac'h. la municipalité se décharge des responsabilitées sur la DDA, facile.
des chemins sont détruits.
queques km de talus sont refait, et quelques chemins remis en état. le paysage est modifié, des champs de plusieurs hectares d'un seul tenant là où le paysage était composé de petits champs.
les arbres sont tous coupés ou dérraciné.
que faire ? une expo photo aura lieu au lieu dit "Le Grouaneg " dimanche prochain.(

kabaod | 22 mars 2010 à 18h40
 
 

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