Actu-Environnement
 
 
 
 

Phosphore : comment faire face à l'explosion de sa consommation ?

Composante essentielle des engrais et des aliments pour animaux, le phosphore est largement employé dans l'agriculture et n'a pas de substitut. Ses réserves étant limitées, l'UE exprime ses préoccupations quant à leur coût et leur disponibilité.

Ressources naturelles  |    |  Actu-Environnement.com

"Le phosphore est un élément essentiel à la vie. Il est irremplaçable dans l'agriculture moderne où on ne lui connaît pas de substitut pour l'alimentation animale ou en tant qu'engrais. En l'état actuel des choses, des gaspillages et des pertes sont à déplorer à chaque étape du cycle de vie du phosphore, ce qui suscite des préoccupations quant aux futures réserves et à la pollution des eaux et du sol, tant en Europe qu'ailleurs dans le monde", annonce la Commission européenne qui a lancé le 8 juillet 2013 une consultation sur la manière d'utiliser le phosphore plus durablement.

Selon la Commission, les ressources mondiales de phosphore sont relativement abondantes et les réserves ne sont pas négligeables. "Cependant, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte et il importe donc que l'Union européenne reste attentive aux questions de sécurité d'approvisionnement. Tout d'abord, les réserves de roches phosphatées sont très réduites au sein de l'UE. Deuxièmement, une volatilité des prix a été observée récemment : en 2008, les prix du phosphate de roche ont augmenté de 700% en un peu plus d'un an, entraînant une hausse des prix des engrais". Entre 1950 et 2000, la consommation mondiale de phosphore a explosé : elle est passé de 5 à 20 millions de tonnes par an.

Pas de pic en vue, et pourtant...

Les prévisions de la FAO concernant la demande mondiale d'engrais indiquent que leur utilisation va continuer d'augmenter. Selon ces prévisions, la quantité de phosphate utilisé comme élément fertilisant devrait atteindre 43,8 millions de tonnes par an dès 2015 et 52,9 millions de tonnes en 2030. La poussée démographique, couplée à une évolution des habitudes alimentaires, conduit la FAO à prévoir une hausse de 70% de la demande d'aliments d'ici à 2050. Il en résultera probablement une augmentation des superficies agricoles et/ou une intensification des cultures dans les exploitations existantes, et, partant, une augmentation de la demande d'engrais.

Pour autant, la Commission ne souscrit pas à l'hypothèse d'un "pic" de phosphore, à l'image de la courbe de Hubbert qui a représenté le pic pétrolier, en particulier parce que le phosphore est recyclable. Elle se fonde sur le fait qu'à mesure que les prix augmenteront, d'autres ressources seront découvertes, même si certaines d'entre elles seront plus difficiles à extraire et contiendront davantage d'impuretés. Mais elle ne cache pas son inquiétude : "Malgré les nouveaux gisements exploités et les nouvelles technologies mises au point – notamment pour l'exploitation des ressources des fonds marins – et les nouvelles réserves recensées, les autres sources sont en diminution".

En outre, le meilleur phosphate, à savoir le plus pauvre en cadmium, élément toxique naturellement contenu dans la roche, pourrait venir à manquer. "Actuellement, le phosphate de roche qui est extrait en Finlande, en Russie et en Afrique du Sud est d'origine magmatique et sa teneur en cadmium est très faible. En revanche, les roches phosphatées d'Afrique du Nord et d'Afrique occidentale ainsi que du Moyen-Orient sont des roches sédimentaires, qui ont une teneur en cadmium nettement plus élevée", alerte la Commission. Si les sources non contaminées s'épuisent, il reviendra sans doute plus cher de produire des engrais répondant à des normes élevées de protection des sols. Le processus d'extraction est également énergivore. Les études de la consommation énergétique du secteur font état d'un chiffre de 2,4 gigajoules d'énergie primaire requise par tonne de produit fini, chiffre qu'il faudrait doubler pour tenir compte du transport vers l'Europe.

Améliorer les pratiques culturales

Outre la disponibilité de réserves pour les générations à venir, la Commission se penche sur les moyens de limiter les effets indésirables de l'utilisation du phosphore sur l'environnement. À titre d'exemple, le ruissellement du phosphore, depuis les champs jusqu'aux cours d'eau, peut provoquer un surcroît de croissance des plantes et des algues, phénomène connu sous le nom d'eutrophisation. M. Janez Potočnik, commissaire européen chargé de l'environnement, a déclaré à ce propos, dans un communiqué du 8 juillet : "Actuellement, nous gaspillons cette précieuse ressource et en faisons une substance polluante. En utilisant le phosphore plus efficacement, nous réduirons son incidence sur l'environnement et améliorerons la sécurité des approvisionnements. Nous pouvons également dégager de nouvelles perspectives commerciales dans le secteur du recyclage".

Plusieurs options susceptibles d'améliorer la situation actuelle sont présentées, parmi lesquelles l'utilisation plus ciblée des engrais et des aliments pour animaux, la modification des pratiques culturales afin de réduire l'érosion des sols, la promotion du recyclage du phosphore contenu dans le fumier, les eaux usées et le compost, la valorisation du phosphore dans les déchets alimentaires et les déchets biodégradables. "Une intensification des mesures de lutte contre l'érosion due au vent et à l'eau ainsi qu'une rotation accrue des cultures permettraient, d'une manière générale, de réduire les pertes de sol, et partant, du phosphore qu'il contient", souligne la Commission européenne.

Cette dernière s'intéresse également à de nouvelles technologies, qui sont déjà sur le marché ou qui y arriveront prochainement, qui pourraient améliorer l'efficacité des engrais : il s'agit notamment de certaines techniques à base d'enzymes telles que les innovations destinées à améliorer le développement racinaire et l'utilisation d'inoculums microbiens, qui visent toutes à améliorer l'efficacité de l'absorption du phosphore par les plantes. Le recyclage du phosphore contenu dans le fumier et le retraitement du lisier sont d'autres pistes, déjà mises en pratique dans certains Etats membres de l'Union européenne.

Récupérer les déchets alimentaires pour les composter

"En plus d'éviter le gaspillage d'aliments, nous pourrions aussi faire un meilleur usage des déchets alimentaires que nous produisons", suggère la Commission. Chaque individu dans l'Union européenne produit en moyenne 180 kg de déchets alimentaires par an. Actuellement, de grandes quantités de déchets alimentaires et de déchets biodégradables en général sont incinérées, et, souvent, le phosphore contenu dans les cendres n'est pas réutilisé. En outre, d'importantes quantités de phosphore sont également abandonnées dans les décharges. La directive sur la mise en décharge impose aux États membres de ramener progressivement la quantité de déchets municipaux biodégradables à 35% de la quantité de ces déchets produite en 1995 d'ici à 2016. La directive a entraîné une augmentation très sensible du taux de recyclage des déchets biodégradables en vue de la production de biogaz et de nutriments pour l'amélioration des sols et l'agriculture, mais elle ne dirige pas toujours la ressource vers l'utilisation à plus forte valeur.

L'exploitation de ce flux de déchets se heurte actuellement à des approches très hétéroclites dans l'ensemble de l'UE en ce qui concerne les normes d'utilisation appropriées et de qualité applicables aux déchets biodégradables. Des critères de fin du statut de déchet, définissant le moment où un déchet biodégradable cesse de relever de la définition d'un déchet, sont en cours d'élaboration au sein de l'UE. Ils devraient faciliter l'élimination des obstacles juridiques. La révision du règlement sur les engrais, qui devrait être adoptée en 2013, sera également déterminante.

Réactions7 réactions à cet article

 

Une source de phosphore importante sont les eaux usées dont une partie substantielle sont les urines qui sont actuellement recyclées par certains centres de recherche notamment en Allemagne, Japon etc et les résultats sont satisfaisants mais çà coûte encore relativement cher car il faut écarter entre autres les molécules médicamenteuses etc. Au niveau des centres de retraitement il y a donc beaucoup à faire sur ce plan car c'est aussi le problème des émissions de nitrates à partir de ces stations d'épuration qui est en cause et pas seulement les agricultures intensives. Cà vaut grandement la peine de s'attaquer efficacement à ce problème vus les enjeux et les coûts présents et à venir qui pèsent de façon notable sur nos importations, de même qu'en raison des dégâts considérables liés aux nitrates. Le moins coûteux si on ne prend pas de médicaments nocifs, hormones (pilule) etc est le principe des toilettes séparatives suédoises avec cellulose. Grâce à une réaction enzymatique avec la cellulose l'urine ne se dégrade pas et après dilution avec de l'eau (environ 1/3 - 2/3) le phosphore est directement exploité par les plantes. 1 personne (environ 500 litres d'urine par an) peut fournir le phosphore et autres composants nécessaires à environ 300 à 500 m2 de jardin et on évite le retraitement très coûteux et la dégradation de cette "matière première". Les fraises notamment adorent et on évite les nombreux pesticides de beaucoup de fraises du commerce !

Agronome | 21 juillet 2013 à 02h52
 
 

"Des critères de fin du statut de déchet, définissant le moment où un déchet biodégradable cesse de relever de la définition d'un déchet, sont en cours d'élaboration au sein de l'UE"
Ces parasites de Bruxelles doivent sacrément s’embêter pour en arriver à étudier ça!Toute décision doit se prendre au niveau national et c'est à chaque nation de définir les priorités.
Reprenons notre indépendance et décidons de l'utilisation de nos déchets. les autres pays feront de même.

ecolittoral | 21 juillet 2013 à 17h53
 
 

L'Europe a fait un travail remarquable en environnement depuis qu'elle existe. Sans elle de nombreux pays n'auraient que peu progressé. La France sans l'Europe en serait un exemple si on en juge par les progrès accomplis grâce à l'Europe et la situation auparavant peu enviable et toujours freinée par divers lobbies et corporatismes. Il serait bien d'être en avance sur les directives européennes en matière d'environnement et non comme trop souvent à la traîne. La nécessité de recyclage qui tend le plus possible vers le 100% est pressante.

Environnement | 22 juillet 2013 à 19h08
 
 

"Pour autant, la Commission ne souscrit pas à l'hypothèse d'un "pic" de phosphore, à l'image de la courbe de Hubbert qui a représenté le pic pétrolier, en particulier parce que le phosphore est recyclable. Elle se fonde sur le fait qu'à mesure que les prix augmenteront, d'autres ressources seront découvertes, même si certaines d'entre elles seront plus difficiles à extraire et contiendront davantage d'impuretés."
N'y a-t-il pas une incohérence entre ces deux phrases ? Si la commission considère que le phosphore est recyclable, pourquoi se fonde-t-elle sur la découverte de nouveaux gisements géologiques ?

StephT | 23 juillet 2013 à 11h53
 
 

Les Phosphates et polyphosphates se récupèrent assez facilement par précipitation. Les phosphates sont le plus souvent précipités sous forme cristalline de Phosphate d'Ammonium et Magnésium. Les polyphosphate ont une propriété bien utile pour leur recyclage: en présence d'un excès de Calcium ils précipitent. Leur emploi comme "anti-calcaire" n'est possible qu'avec un excès de polyphosphate.
Donc éviter l'eutrophisation des milieux naturels est relativement facile. Les phosphonates qui sont dans les lessives ne peuvent pas se retirer par simple précipitation. On comprend mal pourquoi ces produits sont employés puisqu'ils peuvent être remplacés par des complexants type EDTA sans Phosphore.
Le recyclage du phosphore contenu dans les eaux usées est un sujet très étudié et les solutions sont là voir www-ceep-phosphates-org j'ai remplacé les points par des traits.

ami9327 | 25 juillet 2013 à 00h25
 
 

Sans aller jusqu'au Japon ou en Allemagne, des recherches sont menées en France. La technologie est maîtrisée à l'heure actuelle, et le principale problème réside essentiellement au point de vue réglementaire. La norme francaise NF-U 42 001 et le règlement européen R(CE) n° 2003/2003 sont assez rigides et empêchent la commercialisation de produits recyclés comme la struvite, précipité à partir d'effluents chargés en ammonium et en phosphate par ajout de magnésium.
Hors c'est de cette commercialisation que proviendrait le principal revenu de ce type d'installations. Avec des produits de ce type, on fait face à une problématique semblable a celle des digestats de méthanisation.

Struvite | 26 juillet 2013 à 09h40
 
 

Si le frein au recyclage est réglementaire les instances européennes qui viennent de prendre conscience du problème vont sans doute débloquer la situation, enfin espérons-le.

ami9327 | 03 août 2013 à 12h45
 
 

Réagissez à cet article

1500 caractères maximum
[ Tous les champs sont obligatoires ]