En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. En savoir plusFermer
Actu-Environnement

''Le développement durable projette la construction dans une économie post-moderne''

Coordinateur R&D, Groupe GTM-Construction, Christophe Gobin, considère le développement durable comme une nouvelle attitude face à l'économie, à laquelle le BTP n'échappe pas. Pour Actu-environnement.com, il décode ce concept forgé par les Anglo-saxons et l'évolution vers un ''sustainable business''.

Interview  |  Gouvernance  |    |  Françoise Ascher  |  Actu-Environnement.com
   
''Le développement durable projette la construction dans une économie post-moderne''

   
AE : La prise en compte du Développement Durable apparaît comme incontournable. Comment faut-il l'aborder ?
CG : Au-delà de la préoccupation des générations futures, les effets actuels de la mondialisation appellent de nécessaires mesures d'accompagnement. Si les échanges économiques se démultiplient et deviennent globaux, les objets échangés sont bien créés localement. Et cette balance entre les flux marchands et l'inscription locale de la production (glocalisation en terme anglo-saxon) s'avère essentielle pour l'avenir des métiers du BTP. À l'échelle mondiale, trois exigences sont désormais incontournables. D'abord, le poids des utilisateurs finaux s'avère de plus en plus prépondérant dans les décisions. Ensuite, les investisseurs commencent à introduire des critères de respect de l'environnement et de déontologie sociale pour sélectionner les entreprises dans lesquelles ils sont susceptibles de prendre des participations. Enfin, au-delà du seul profit immédiat, les entreprises sont progressivement tenues de jouer un rôle social au sein de la collectivité. Sur le plan local, le statut du bâti (infrastructures et bâtiments) évolue. Plutôt que d'immobiliser leurs locaux dans les bilans, certains industriels choisissent de les externaliser et en attendent un niveau de prestations précis. Peu à peu se dégage une notion de service, faisant du cadre bâti un vecteur de la compétitivité économique qualifiée ''d'économie fonctionnelle''. Ce qui compte, c'est le niveau des performances d'usage accessibles et non plus les moyens techniques retenus pour construire !

AE : Qu'elle est l'incidence de cette tendance pour les intervenants du secteur ?
CG : En fait, le cadre de vie perd de sa valeur patrimoniale au profit d'une valeur d'usage. Fournir une performance d'usage suppose une maîtrise globale de la réponse vis-à-vis du marché. Et cette intégration nécessite d'autres modes de travail, en particulier l'ingénierie concourante et la prise en compte du cycle de vie du produit. Garantir une performance, c'est reconnaître les effets d'obsolescence et de vieillissement, et donc de considérer la durée de vie comme un paramètre fort des décisions. Dans cette vision nouvelle, le poids des régions et de leur capitale s'avère central. La concurrence s'opère selon l'attractivité des métropoles (capacités d'accueil, formation, culture, etc) et la réponse - qui découle de l'effort consenti dans les équipements et leur mise à niveau permanente - oblige à revisiter les métiers du BTP. Parce que la technique devient un moyen au service d'une finalité collective et non plus la justification de toutes les procédures, son impact n'est plus prégnant. Jusqu'ici cantonnée au rang d'industrie secondaire à caractère vernaculaire, la construction participe des services et accède comme telle, à une économie post-moderne !

AE : Quelle problématique cet horizon élargi pose-t-il aux professionnels ?
CG : Le développement durable introduit une prise de responsabilité, qui déplace les enjeux économiques. Sur le plan technique, il pose la question de la durée de vie et conjugue trois phénomènes : le vieillissement des composants dans le temps, c'est-à-dire la dégradation progressive du niveau de performance (effet de durabilité) ; l'accroissement des attentes de l'utilisateur final lié au progrès (effet d'actualisation) ; l'influence des conditions d'exploitation et d'entretien sur la construction. Ce dernier paramètre créant différents scénarios et politiques patrimoniales possibles qu'il convient d'apprécier en fonction du vécu des utilisateurs finaux et des risques encourus. Compte tenu de la nature des intervenants - investisseurs d'une part et gestionnaires immobiliers d'autre part - les plans d'investissement et d'exploitation sont en outre traditionnellement distincts. Le rapprochement de ces deux points de vue entraîne la corrélation entre la conception et l'exploitation, les charges et les activités conduites à l'aide du bâti. La prise en compte de la durée de vie démontre bien toute l'importance à accorder au rendement effectif du bâtiment, car les coûts d'exploitation (consommations énergétiques, dépenses d'entretien) sont prépondérants face aux coûts de maintenance (réparations et remises à niveau). Or, toutes ces dépenses sont inscrites dans les choix techniques de construction ! Sachant aussi que l'incidence financière du bâti s'avère légère comparée aux charges de fonctionnement d'une entreprise et qu'il existe une relation étroite entre le confort au travail et la productivité !

AE : La prise en compte du cycle de vie d'un projet n'introduit-elle pas de nouvelles pistes à explorer ?
CG : En effet, la prise en considération du cycle de vie place l'ensemble des intervenants, inclus les utilisateurs, face à leur responsabilité. Cette approche crée le commissioning, une nouvelle étape de la construction consistant à vérifier le fonctionnement global du projet réalisé. Et ce, avant mise à disposition du bâtiment et conformément aux spécifications initiales, lesquelles vont au-delà de la seule conformité aux clauses contractuelles des marchés de travaux. En outre, la dégradation d'une construction résulte du croisement de différentes logiques dès le lancement de l'opération, et d'un enchaînement de causes aboutissant à des coûts de non-qualité ! Or, la gestion d'un projet en développement durable doit poser la question de l'économie des moyens, tant vis-à-vis du risque de défaillance des parties que du bon usage des ressources. Et cette approche performancielle oblige à instruire de nouvelles modalités de décision.

AE : Justement, qu'implique le bon emploi des ressources ?
CG :Plutôt qu'une prescription de produit, ce vocable suppose en amont, un travail important d'élaboration de ses spécifications. La différence sémantique est lourde de sens ! La prescription s'adresse au milieu fermé des techniciens et donc, définit un avis émis sans retour possible. En revanche, la spécification correspond à l'expression d'un fonctionnement souhaité, ouvert à différentes solutions techniques. Et cette inversion fondamentale des facteurs met la technique au service d'une finalité ! La contribution d'une construction ne se définit pas par des performances supplémentaires en termes de respect de l'environnement mais par son mode de fonctionnement. Considéré comme un élément du cadre de vie d'une collectivité, le projet se caractérise par le niveau de ses performances d'usage aux différentes étapes de son cycle de vie. Cette approche ''systématique'' conduit à fixer le niveau souhaité pour chaque élément, et non plus à opérer des choix selon un référentiel. De fait, il est indispensable de raisonner le bâtiment comme un tout, en assumant l'ensemble des déterminations. C'est pourquoi l'étape de la programmation s'avère la plus importante dans la vie d'une opération immobilière. La tâche consiste à anticiper les modes de fonctionnement de manière à assumer la pleine responsabilité des choix effectués. Ce travail sensible suppose la mobilisation d'une expertise avertie, basée sur le retour d'expérience et une bonne connaissance de l'état de l'art !


CG : Dans l'approche de re-engineering due au Développement Durable, la maîtrise de ces phases correspond à l'optimisation de l'efficience du bâti, c'est-à-dire à la recherche du meilleur rapport valeur d'usage/somme des impacts consécutifs à la construction. La valeur se mesure à la fois en termes d'adéquation aux attentes de l'utilisateur final et de positionnement au juste niveau de prix, donc en capacité à entrer aussi dans le budget disponible (affordability en anglais). Quant aux impacts, ils sont dus à la production (conditions de travail, méthodes de chantier) et doivent être réfléchis également vis-à-vis des riverains. Ensuite, il y a les considérations liées à l'écologie et à la préservation des ressources naturelles (matières premières et énergie). Au cours du cycle de vie du bâtiment, la phase d'exploitation prédomine du fait du poids des conséquences induites. Ici, le terme d'environnement couvre autant l'environnement physique que la collectivité. La construction ne s'arrête pas à la bande de trois mètres périphériques au projet, elle concerne également l'existant, les réseaux en place, les modes de vie, etc. En outre, elle peut être destinée à d'autres usages que celui initialement prévu. D'où la question de sa flexibilité et de sa mise à niveau face aux évolutions des attentes. Sauf si elle représente un bien culturel et participe à l'image de la ville, il faut s'interroger sur sa valeur d'estime pour demander dans l'expression même de programme, le juste prix du projet à durée limitée.

AE : Vous parliez d'une double responsabilité des acteurs de la filière ?
CG : Si la construction se trouve au cœur de ce nouveau précepte, c'est d'abord parce qu'elle consomme environ 40 % des matières premières, qu'elle est à l'origine de 40 % des émissions de CO2 et qu'elle suscite 40 % du volume des déchets produits annuellement. Est-il possible de laisser perdurer ces pratiques ou bien faut-il s'associer pour apporter des réponses plus mesurées ? Cette question qui interpelle l'ensemble des acteurs de la filière, induit donc une responsabilité personnelle ! D'un point de vue industriel, la contribution doit venir de l'intégration - à ne pas confondre avec la concentration - puisque l'idée consiste à constituer des équipes solidaires œuvrant en partenaires à la réalisation conjointe d'un projet. Elle vise à optimiser un processus productif resserré et plus attentif au résultat collectif. Principe : limiter les risques de discontinuité dans la transmission de l'information et la chaîne de valeurs. De fait, l'intégration aboutit à une offre globale auprès du donneur d'ordre, répondant à un management intégré des préoccupations environnementales, de qualité et de sécurité. Côté gestion de projet, l'ingénierie concourante se définit comme le travail concomitant de tous les acteurs aux différents stades de vie du projet. Puisque la nature d'une construction est de combiner des composants, sa méthodologie est basée sur la gestion des interfaces avec la volonté de ne pas surimposer des aspects organisationnels. Désigné dès le démarrage du projet, l'ensemble des intervenants aborde la totalité des aspects à traiter, tout en retardant délibérément les choix pour accumuler les informations et conforter les techniques. D'où son impact sur les process du projet. Ainsi, l'ingénierie concourante équivaut non seulement à un mode de travail collectif, mais aussi à une co-conception et à un co-développement privilégiant la compétence des acteurs en fonction des étapes du projet.
En fait, le concept de développement durable est par essence un fait sociétal et collectif. Si une entreprise peut décider d'y concourir, elle ne peut prétendre en créer à elle seule. En revanche, elle doit intégrer la citoyenneté de ses actes en sus de son activité propre, car elle constitue un corps social qui joue un rôle important au sein de la collectivité. Quant au caractère spécifique de la Construction, il se situe au cœur du Développement Durable comme un support des diverses activités de la collectivité. L'attractivité du cadre de vie, son dimensionnement et son entretien qui commandent la compétitivité d'un territoire, n'ont-ils pas un rôle majeur dans la pérennité collective !

En savoir plus :

Ouvrages généraux :

* ''Tous gagnants : la dynamique du développement durable'', Dominique BIDOU, Ibis Press (2003)
* ''Comment prendre en compte le développement durable dans le management de l'entreprise'', Fascicule SD 21000, AFNOR (2002)
* ''Définition de l'éco-efficience'', WBCSD (2000)

Bibliographie

* ''L'analyse fonctionnelle'', Christophe GOBIN, Technique de l'Ingénieur (2003)
* ''L'ingénierie concourante'', Christophe GOBIN, Technique de l'Ingénieur (2002)
* ''L'ingénierie concourante'', Christophe MIDLER, PUCA (2000)

RéactionsAucune réaction à cet article

 

Réagissez ou posez une question

Les réactions aux articles sont réservées aux lecteurs :
- titulaires d'un abonnement (Abonnez-vous)
- inscrits à la newsletter (Inscrivez-vous)
1500 caractères maximum
Je veux retrouver mon mot de passe
[ Tous les champs sont obligatoires ]
 

Partager