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Naufrage du navire Grande America : "Nous engageons une course contre la montre"

Suite au naufrage du navire Grande America, deux nappes d'hydrocarbures dérivent à l'ouest des côtes françaises. Retour sur l'ensemble des risques de pollution et le suivi des opérations avec Nicolas Tamic, responsable opérations au Cedre.

Interview  |  Eau  |    |  Dorothée Laperche Actu-Environnement.com
   
Naufrage du navire Grande America : "Nous engageons une course contre la montre"
Nicolas Tamic
Responsable opérations au Cedre
   

Actu-environnement : Après un incendie, le navire Grande America a sombré par 4.600 m de fond, mardi 12 mars, laissant s'échapper deux nappes d'hydrocarbures. Quels sont les principaux risques de pollution liés à ce naufrage ?

Nicolas Tamic : Nous sommes confrontés à deux risques. Le premier est lié à la cargaison transportée par ce navire, essentiellement composée d'acides - chlorhydriques, sulfuriques - et des produits inflammables. Nous sommes partis de l'hypothèse que les produits inflammables avaient brûlé au cours de l'incendie car ils sont sensibles aux fortes chaleurs. Toutefois, même si l'acide n'avait pas brulé, les conséquences seront limitées pour l'environnement maritime car ce dernier se dilue très facilement dans l'eau. Les quantités sont certes importantes - 700 tonnes d'acides – mais au regard de la profondeur de l'immersion du bateau et du volume conséquent autour de lui, le risque est moindre.

Nous sommes plus préoccupés par le second risque : l'arrivée à terre du pétrole. Le bateau avait quatre soutes de 500 m3. D'après les fourchettes hautes de nos estimations entre 500-600 m3 se sont échappés. Normalement, ce pétrole est très visqueux mais avec l'incendie qui a duré durant deux jours, il a été en permanence réchauffé et s'est retrouvé en phase liquide. Le bateau a coulé en 30 minutes et le pétrole n'a pas eu le temps de refroidir avant que le navire percute la plaine abyssale. Selon nous, une ou peut-être deux soutes de fioul de propulsion du navire ont été touchées. La plus ancienne de deux nappes a déjà commencé à se désagréger.

Quand les opérations de pompage vont-elles commencer ?

Nous engageons une course contre la montre : plus nous récupérons le pétrole tôt, plus l'opération sera simple. Cela évite que le pétrole se désagrège trop avec le brassage de la mer, les conditions météorologiques, l'effet des rayons UV etc. et s'échoue sur les plages sous la forme de boulettes ou de galettes d'hydrocarbures. Toutefois, selon notre hypothèse la plus pessimiste, les nappes dérivaient à une vitesse d'environ 20 nautiques par jour. Cela devrait permettre à la marine d'intervenir, étant donné que les conditions se calment. Jusqu'à présent, il était difficile de travailler dans une mer démontée avec des creux de 7 à 8 mètres. Nous devrions désormais pouvoir mettre à l'eau des récupérateurs : deux bateaux remorquent une sorte de grand barrage de 500m de long. Le pétrole va s'agréger au fond de la poche de ce barrage, dans lequel nous aurons mis un récupérateur. Ce matériel fait de la ségrégation pour récupérer le moins possible d'eau. Le retraitement d'une eau polluée coûte 500 euros le m3. La facture monte encore plus à terre. Le traitement des sédiments, herbes, ou du sable mélangé au pétrole coûte de l'ordre de 800-900 euros le m3.

Comment sera assuré le suivi des nappes ?

La Marine nationale a placé des balises de détection. Le Cedre a également été mandaté par le préfet maritime pour assurer le suivi de la nappe de pétrole et déterminer les zones où elles vont dériver. Nous travaillons en collaboration avec l'Ifremer, Météo-France et le service océanographique de la marine pour prévoir sur les prochaines 72h de la dérive de la nappe : est-ce qu'elle va aller au nord, au sud, plus à l'ouest etc. ?

Nous pouvons ainsi prévenir les autorités terrestres et les aider à affiner les solutions pour faire face à cette arrivée de pétrole.

Nous avons également la capacité à simuler le vieillissement du pétrole. Ce matin, nous avons récupéré un échantillon du pétrole qui a été livré au navire Grande America dans cette optique. Nous disposons d'un système assez unique au monde : notre "polludrome" permet de simuler des mouvements de la houle, du courant, des vents et de la lumière solaire. Cela permet d'accélérer le temps et simuler un vieillissement du pétrole. Nous pouvons anticiper ainsi son comportement. Cette simulation permet d'adapter très finement les moyens de la lutte à employer pour faire face à la lutte en mer et ensuite éventuellement à terre. Nous sommes en lien permanent avec le centre d'expertise et de la prévention des pollutions, pour définir les méthodes les plus appropriées.

Quel est l'état des autres soutes ?

Nous ne savons pas. Le préfet maritime a ordonné à l'armateur de s'assurer de l'intégrité du bateau. A ces profondeurs, nous pouvons recourir aux moyens de la recherche océanographique, par exemple en France nous disposons du Nautile de l'Ifremer qui peut travailler jusqu'à 6.000 mètres de profondeur. Toutefois, le Nautile travaille en ce moment en méditerranée et n'est pas disponible. Nous pouvons également faire appel aux moyens de l'industrie pétrolière.

A charge de l'armateur de réunir les moyens nécessaires pour s'assurer de l'intégrité de la coque. Une fois que nous connaîtrons son état, nous pourrons prendre la décision de pomper le carburant qu'il reste dans les soutes ou de sanctuariser les soutes qui sont susceptibles de rompre au fil du temps.

L'armateur aura-t-il les moyens financiers ?

Je ne connais pas l'état financier de cette société. Les armateurs peuvent s'appuyer sur des groupements d'assureurs maritimes pour les aider. Éventuellement, le préfet maritime a la possibilité de se substituer à l'armateur : il pourrait déployer un moyen technique et lui faire porter la casquette financière.

Qu'est ce qui va permettre de trancher entre la décision de colmater les brèches des soutes ou de pomper le pétrole restant ?

Le rapport entre les bénéfices et les risques va gouverner la décision qui sera adoptée. Le critère majeur qui va entrer en ligne de compte, c'est la difficulté d'accès au bateau. Des travaux sous-marins à 4.600 mètres de profondeur, dans la plaine abyssale, seront forcément réalisés avec des moyens techniques très particuliers. Cela ne va pas être facile. Mais tant que nous ne connaissons pas l'état de la coque, il est difficile de s'exprimer sur ce sujet.

Réactions1 réaction à cet article

 

Quelque soient les moyens à mettre en oeuvre, quelqu'en soit le coût à supporter bien évidemment par l'armateur, il faut récupérer ce pétrole. Les temps où on pouvait déverser en mer toutes sortes de saloperies sont révolus ! J'espère que les autorités auront suffisamment d'autorité pour imposer cela.
La mer joue un rôle inestimable pour l'humanité. On commence à en prendre conscience. Nous devons cela à nos enfants.

Brucker | 18 mars 2019 à 14h47
 
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