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Revégétalisation des domaines skiables : "Les stations utilisent en majorité des semences non locales"

Les aménagements liés à l'exploitation des stations de ski nécessitent des opérations de revégétalisation des sols. Toutefois, toutes les techniques n'apportent pas le même bénéfice. Précisions de Thomas Spiegelberger, chercheur à l'Irstea.

Interview  |  Aménagement  |    |  Dorothée Laperche Actu-Environnement.com
   
Revégétalisation des domaines skiables : "Les stations utilisent en majorité des semences non locales"
Thomas Spiegelberger
Chercheur à l’Irstea
© Alice Dupré-la-Tour
   

Actu-environnement : Quel est l'impact des stations de ski sur les sols ?

Thomas Spiegelberger : Les travaux d'aménagement des pistes de ski, notamment sur les hautes altitudes, peuvent impacter la matière vivante présente dans le sol. Les pistes sont situées entre 1.000 mètres, pour les plus basses, et jusqu'à plus de 3.500 mètres. Dans la partie haute, les milieux sont assez fragiles, il n'y a pas de forêt et le sol est très peu profond : des milliers d'années ont été nécessaires pour produire la fine couche de sol qui est le support pour la végétation à cette altitude.

Historiquement, pour modeler les pistes de ski, la roche était cassée et la terre qu'il restait était mélangée avec les cailloux pour ensuite égaliser le terrain. Peu d'attention était portée au sol. Puis, les stations se sont rendues compte que le sol était essentiel. Sans une végétation correcte, les pluies augmentent l'érosion des sols. La végétation permet également de protéger le sol.

Depuis cette prise de conscience, la revégétalisation est réalisée principalement avec des semences de plaine contenant essentiellement des graminées. Mais ces plantes poussaient mal car elles ont besoin de beaucoup de nutriments. De la terre végétale, des boues des stations d'épuration, du compost, etc. ont été alors apportés pour favoriser la croissance des espèces ou des semences installées sur le secteur du chantier. Autre limite, parmi les espèces végétales les plus fréquemment utilisées en végétalisation, trois sont principalement produites en dehors de l'Union européenne : en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis et en Australie.

Ces espèces risquent de s'hybrider et entrer en compétition avec la flore locale. Ce qui peut induire une modification des communautés végétales et une artificialisation des paysages.

Aujourd'hui, dans les travaux de restauration, de plus en plus de stations de ski prennent en compte cette singularité du sol de la montagne.

AE : Quelles sont les préconisations aujourd'hui pour la revégétalisation des sols montagnards ?

TS : Nous nous sommes rendus compte, dans les années 2000, que ce type de revégétalisation pourrait être amélioré. A partir des années 2010, une réflexion s'est engagée sur les espèces locales. L'idée est d'imiter une pratique traditionnelle des agriculteurs : après des travaux sur les pistes, ces derniers disposent du foin vert issu de la fauche d'une prairie à proximité, pour réimplanter des espèces indigènes.

De plus, avec le changement climatique, nous avons constaté sur les cent dernières années, une remontée des espèces, d'une centaine de mètres en altitude. Pour que les espèces puissent s'adapter, il faut qu'elles disposent d'une grande variété génétique. Or les semenciers sélectionnent certaines espèces afin qu'elles conservent les mêmes caractéristiques d'une année sur l'autre. En faisant cela, ils réduisent la diversité génétique. D'où l'autre intérêt d'utiliser des semences locales.

AE : Quels sont vos derniers résultats de recherche ?

TS : Le premier projet Sem'lesAlpes s'est terminé fin 2018. Il s'est intéressé à différentes méthodes de production et d'approvisionnement des semences locales. Les graines pouvaient être prélevées en mélange puis semées directement, ou produites par multiplication espèces par espèces. Dans ce second cas, les graines sont récoltées sur le terrain et mises en culture afin d'être multipliées, par des agriculteurs ou des entreprises semencières, puis vendues mélangées.

Nous avons établi avec nos collègues du conservatoire botanique nationale alpin (CBNA) à Gap, une liste de 32 espèces pour deux mélanges : l'un correspondant à une zone située en moyenne altitude et l'autre à une haute altitude. Ces mélanges sont élaborés et doivent être récoltés et utilisés dans la zone de récolte-utilisation "Alpes ". La France se divise en onze zones de récolte-utilisation qui délimitent l'utilisation des semences locales. Par exemple, des espèces peuvent être très adaptées pour la partie nord-ouest de la France. Toutefois, si elles sont produites dans le sud, elles n'auront pas les mêmes caractéristiques.

Dix sites démonstrateurs, situés à différentes altitudes et avec des enjeux variés, ont été réensemencés en collaboration avec les trois partenaires du projet Sem'lesAlpes, la Société d'Economie Alpestre de la Haute-Savoie, le CBNA et Irstea.

Nous avons travaillé, par exemple, avec la société d'exploitation des trois vallées sur la restauration d'une petite surface, 4.000 m2, à 2.000 mètres pour la station de ski de Courchevel.

AE : Quels constats avez-vous pu tirer ?

TS : La technique du foin vert a été utilisée pour ce cas. La surface récoltée correspond quasiment à 4 fois la surface à revégétaliser. J'ai bon espoir toutefois d'arriver à réduire ce ratio.

Grâce au foin, assez rapidement, le couvert végétal se reconstitue. Pour lutter contre l'érosion, la couverture du sol doit atteindre 80 %. Les gouttes de pluie qui tombent alors sur le sol, ne vont plus faire sauter les petites particules de terre et créer l'érosion. Ce seuil est assez rapidement atteint avec les semences locales. Ce sont des espèces qui sont mieux adaptées, elles se reproduisent plus rapidement. Le locataire d'été - les agriculteurs alpagistes - sont contents d'avoir une végétation traditionnelle notamment dans le cadre d'AOC, par exemple pour le beaufort.

AE : Avez-vous estimé l'impact du prélèvement des semences des prairies situées à proximité ?

TS : Nous suivons les recommandations de la marque collective "végétal local". Ils ont un référentiel technique pour respecter les prairies lors de la récolte des semences.

Par exemple, pour la collecte des espèces pour la multiplication nous devons prélever sur une prairie qui n'est pas revégétalisée depuis 40 ans et au maximum 25 % de la quantité totale de graines produites par année sur ce site. La législation européenne demande, si les espèces sont à certification obligatoire, à ce que nous nous restreignons à des zones Natura 2000 pour récolter nos semences.

En suivant ces règles, les prairies sources devraient garder leur pouvoir reproductif. Nous avons juste observé une légère réduction de production fourragère.

AE : Combien de stations de ski sont intéressées ou pratiquent cette approche ?

TS : Nous avons réalisé une enquête auprès de domaines skiables de France. 36 % des stations des Alpes françaises ont répondu. Sur ce secteur, chaque année, environ 700 hectares sont revégétalisés. La grande majorité, 92 % est réensemencée par des domaines skiables. Les stations pour l'instant utilisent en majorité des semences du commerce. Les semences locales sont surtout utilisées par les parcs nationaux et régionaux.

64 % des stations déclarent être intéressées par des semences locales adaptées au climat et à l'altitude des sites revégétalisés. En termes de surfaces concernées, ça représente 71 à 94 %, parce que ce sont les grandes stations qui s'intéressent le plus aux semences qui ont une origine locale.

AE : Pourquoi ne changent-elles pas les pratiques ?

TS : Plusieurs arguments sont avancés. Pour certaines, c'est un manque de partage entre les dirigeants et les équipes de terrain, d'autres se réfugient dans un conservatisme. Enfin, le surcoût est mis en avant.

Nous essayons de faire bouger les choses avec nos projets comme Sem'lesAlpes avec des démonstrateurs. Nous travaillons aujourd'hui sur le développement d'outils et machines plus adaptés aux territoires de la montagne. Nous essayons par exemple de les rendre plus petits, mieux manœuvrables et qui déposent directement les semences dans les sacs.Tout en étant moins coûteux.

Le processus est long. Il pourrait être plus rapide si une incitation forte était donnée par exemple lors des autorisations de travaux ou si de très grands acteurs se lançaient dans la démarche.

Réactions1 réaction à cet article

 

Très bon article sur un sujet fort intéressant. Où l'on voit que la biodiversité sauvage locale est l'alliée de l'économie locale (entretien technique du domaine skiable, respect du cahier des charges de fromages AOP, ...) pour autant qu'on accepte d'ouvrir ses oeillères et de travailler intelligemment (ce que hélas toutes les stations de ski ne font visiblement pas encore) et que des pratiques agricoles extensives et respectueuses de la biodiversité existent malgré le rouleau compresseur de la sélection officielle des semences, standardisée à l'absurde et très appauvrissante génétiquement parlant.
Un rafraîchissement de l'article de 2011 sur le choix d'une station de ski en fonction de son impact environnemental, incluant le paramètre "mesures de conservation de la biodiversité sauvage", serait également bienvenu.

Pégase | 06 mai 2019 à 09h52
 
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