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Areva : la grande désillusion

Une étude du cabinet Wise-Paris met en lumière la situation d'impasse industrielle dans laquelle est engagée la filière nucléaire et son fleuron, Areva, dont le modèle, créé il y a quinze ans, devait permettre de conquérir le monde.

Energie  |    |  Agnès Sinaï Actu-Environnement.com

L'actualité a rattrapé le rapport Nucléaire français : l'impasse industrielle, élaboré par le cabinet WISE-Paris et diffusé le 24 juin par Greenpeace, qui entend faire le point sur "le poids du pari industriel nucléaire de la France à l'heure de la transition énergétique". Commencé à l'été 2014, au moment où l'industrie nucléaire se préparait à afficher sa splendeur à la World Nuclear Exhibition au Bourget, ce rapport mettait le doigt sur l'engrenage industriel de la filière, annonçant les déboires d'Areva.

Quelques mois plus tard, les faits ont confirmé la crise annoncée par ce rapport visionnaire. L'industrie nucléaire française vit en 2015 une crise majeure, marquée par l'annonce des résultats catastrophiques d'Areva, rendus publics début mars 2015. Le groupe a alors confirmé une perte annuelle record de 4,8 milliards d'euros, après quatre années consécutives de déficit, pour un total cumulé de 7,8 milliards d'euros, soit pratiquement l'équivalent du chiffre d'affaires de 2014. Celui-ci connaît, après plusieurs années de relative stagnation, une baisse plus marquée de 7,2%, pour s'établir à 8,3 milliards d'euros. Enfin, le groupe accumule une dette proportionnellement élevée, qui atteint 5,8 milliards d'euros fin 2014, en hausse de 1,3 milliard par rapport à fin 2013.

Le rapport de Wise revient sur les fondamentaux de la stratégie mise en oeuvre depuis plus d'une décennie par la filière. Il en conclut que "les solutions mises en place ne pourront faire l'impasse sur la remise en cause de ces fondamentaux". Pour Yves Marignac, son auteur principal, "ce rapport vient vraiment se confronter à l'idée dominante que le nucléaire comme filière industrielle reste un investissement d'avenir. Cette idée continue de justifier la réinjection de fonds par EDF dans la filière réacteurs d'Areva alors que l'heure est venue d'envisager une profonde réorientation".

Erreurs de stratégie

Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, rappelle le rapport, l'industrie nucléaire française entretient ainsi l'idée que l'énergie nucléaire est la seule susceptible de répondre à des besoins énergétiques mondiaux en forte croissance en produisant massivement de l'énergie non carbonée. Elle a théorisé la reprise des commandes de réacteurs du début des années 2000 comme une formidable "renaissance" du nucléaire, revendiquant d'en occuper le premier plan.

Or, après avoir atteint un pic de 17,6% de la production mondiale d'électricité au milieu des années quatre-vingt-dix, le nucléaire a vu sa part décroître à 10,8% en 2014. Entre 2000 et 2014, la capacité nucléaire en service n'a augmenté que de 7,5%, soit environ sept fois moins vite que l'ensemble de la capacité de production électrique mondiale (si l'on déduit les 48 réacteurs arrêtés durablement au Japon, la capacité nucléaire a même diminué de 6% sur cette période). Ce déclin du nucléaire est appelé à s'accélérer dans la mesure où les nouvelles constructions de réacteurs, entre 65 et 70 selon les décomptes, ne sont actuellement pas assez nombreuses pour compenser les fermetures d'un parc mondial vieillissant.

A l'international, l'industrie française affiche de grandes ambitions, proposant à la fois la construction "clés en mains" de réacteurs par Areva et l'exportation du modèle constructeur-opérateur proposé par EDF. "Pourtant, seules trois unités du réacteur EPR proposé par la France sont en construction dans le monde, en Finlande et en Chine. Aucune autre commande ne leur a été passée depuis huit ans", souligne le rapport.

Faillite technique

Dès lors, la stratégie qui, depuis une quinzaine d'années, vise à exporter le modèle nucléaire français et à trouver à l'international des relais de croissance pour financer le programme électro-nucléaire de l'Hexagone peut être mise en question. De fait, selon le constat d'Yves Marignac, "le programme français ne s'auto-finance plus. EDF est appelé à perdre de plus en plus d'argent avec ses réacteurs. Or, les nombreux échecs à l'international, de l'EPR Olkiluoto-3 en Finlande à Uramin, de 1,5 milliard d'euros engloutis dans le projet Hinkley Point en Grande Bretagne aux 2,7 milliards de pertes sur Constellation Energy aux Etats-Unis, renforcent la charge qu'ils devaient alléger".

La situation n'est pas meilleure sur le deuxième coeur de métier historique du groupe que constitue l'industrie du plutonium, analyse le rapport. Areva connaît un autre échec majeur avec la construction d'une usine de combustible MOX à Savannah River aux Etats-Unis, qui connaît plus de 15 ans de retard et voit ses coûts s'envoler, au point que le projet est aujourd'hui pratiquement abandonné. "Surtout, la poursuite de son activité de retraitement à La Hague connaît, comme pour les réacteurs, des coûts et des besoins d'investissement croissants, alors même qu'EDF use de sa position de seul client pour réduire les prix, menaçant là aussi la rentabilité de l'usine".

Cette situation de faillite technique d'Areva est aussi inquiétante que ses difficultés financières. Elle illustre "une perte de compétence sur ses métiers", estime Yves Marignac. Areva ne pourra éviter à court terme une restructuration drastique, incluant une reprise totale ou partielle de ses activités et une recapitalisation. Reste une butée : "La particularité de l'industrie nucélaire, c'est qu'elle est incapable de penser sa fin. En toile de fond, la France est en train de passer industriellement à côté de la révolution énergétique".

L'Etat appelé à la rescousse

L'Etat, qui a par ailleurs présidé à la création d'Areva dont il détient aujourd'hui également, directement ou via le CEA, 86,5%, porte une part importante de responsabilité dans les orientations stratégiques poursuivies par l'industrie. "L'Etat n'a jamais véritablement réagi, avant le constat que l'on connaît aujourd'hui, aux difficultés croissantes d'Areva. Il revient aujourd'hui au Gouvernement de reprendre son rôle d'Etat stratège pour assumer sa part de l'échec et redéfinir des perspectives réalistes pour l'industrie nucléaire française, en cohérence avec la politique de réduction de la part du nucléaire qu'il définit par ailleurs dans le cadre de la transition énergétique", à l'heure où les énergies renouvelables s'avèrent bien plus compétitives sur le marché international que le nucléaire.

Tout n'est cependant pas perdu pour Areva car un marché d'avenir se profile, celui du démantèlement, qui, selon les chiffres du CEA, visera quelque 300 à 400 réacteurs dans le monde d'ici à 2035.

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