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Le cahier des charges de la filière bio étouffe-t-il les agriculteurs ?

Les agriculteurs bio aussi ont subi les aléas climatiques de la saison 2016. Le collectif Sauvons les fruits et légumes appelle à assouplir les conditions d'utilisation des produits phytosanitaires de synthèse. La revendication fait débat.

Agroécologie  |    |  Guillaume Krempp  |  Actu-Environnement.com

La catastrophe était telle, qu'elle a fait réagir les plus hautes instances de l'Etat. Il fallait venir en aide à ces agriculteurs ayant parfois connu leur pire récolte depuis trente ans. Les céréaliers, par exemple, ont connu des baisses de rendement de 29% en moyenne par rapport à l'année précédente. Le 4 octobre, Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt et le Premier ministre, Manuel Valls annonçaient donc des mesures d'aide aux exploitants agricoles. Le coût estimé du dispositif : 137 millions d'euros. Pour soutenir les cultivateurs bio en difficulté, le collectif Sauvons les fruits et légumes réclamait quant à lui un assouplissement du cahier des charges de la filière bio. Cette dernière aussi a souffert d'un printemps pluvieux au soleil quasi-absent ainsi que d'une période de sécheresse estivale. Les récoltes ont, par conséquent, été qualifiées par plus d'un comme catastrophiques. L'occasion de se pencher sur les conditions de production qui régissent la bio, un secteur en plein essor, qu'ont quotidiennement intégré 21 nouvelles fermes au cours des six premiers mois de l'année 2016.

"Une espèce de paranoïa"

Jean-François Proust, chargé de mission au sein du Forum Phyto, une association de professionnels du monde agricole, soutient les revendications du collectif Sauvons les fruits et légumes. Il est, lui aussi, exaspéré par la rigueur de la législation française, qui "frise la paranoïa autour de toute l'utilisation de produits chimiques". L'ancien agriculteur conventionnel poursuit, tout aussi acerbe : "Dans la réglementation bio, la philosophie c'est : tout ce qui est conventionnel et synthétique est refusé." Il reproche ainsi aux pouvoirs publics français de ne pas exploiter la souplesse qu'accorde la Commission européenne dans le règlement du 28 juin 2007 sur la production biologique et l'étiquetage des produits.

L'article 16, relatif aux produits et substances utilisés en agriculture biologique, indique en effet que la "Commission […] inclut dans une liste restreinte les produits et substances susceptibles d'être utilisés en agriculture biologique". Dans cette liste, les produits phytosanitaires de synthèse sont tolérés dans le cas où le recours à ces produits est "nécessaire au maintien de la production […] et s'il n'existe pas d'autre solution [homologuée par la filière bio, ndlr]". Les Etats-membres peuvent donc assouplir le cahier des charges de la bio en autorisant, dans des conditions très précises, ces produits de synthèse.

Florent Gühl, directeur de l'Agence Bio, une plateforme pour le développement et la promotion de l'agriculture biologique, confirme cette absence de souplesse en France : "Il n'y a aucune dérogation aux cahiers des charges de la Bio." Il serait néanmoins hâtif d'en déduire une contrainte supplémentaire et insurmontable pour les agriculteurs certifiés. Ces derniers  "ont la capacité à affronter ce type d'aléas", indique le dirigeant fraîchement nommé. Grâce à des méthodes agricoles alternatives, telles que la sélection de semences plus résistantes et adaptées au contexte, les exploitants bio auraient leurs propres outils pour affronter les aléas climatiques. Jean Delobre, vigneron bio installé en Ardèche abonde dans le même sens : "On utilise notamment des plantes, des orties par exemple, qui ont des propriétés fongicides intéressantes". L'usage de produits phytosanitaires de synthèse n'est donc pas seulement prohibé. Il est remplacé par une organisation structurellement différente. "La rotation des cultures et la biodynamie représentent des gains de productivité non-négligeable pour la filière", ajoute Florent Gühl, directeur de l'Agence Bio.

"Au moindre raté, on paye cash"

Le viticulteur ardéchois ne nie pourtant pas les difficultés du métier dans le secteur de la bio. "On a pas le même arsenal pour intervenir, constate-t-il, au moindre raté, on paye cash". Ainsi, dans les vignes bio, le mildiou a été, en particulier cette année, un véritable fléau. En conventionnel, les vignerons étaient mieux armés pour faire face à ce champignon ravageur. En Alsace par exemple, des cultivateurs bio se sont retrouvés impuissants face aux dégâts causés par cette maladie très courante dans la vigne. C'est avec compassion que Jean Delobre évoque la situation de ses collègues alsaciens: "certains ont fait 10% de leur masse récoltée habituellement...".

Frédéric Ducastel, conseiller au pôle conversion de l'Organisation Professionnelle de l'Agriculture Biologique en Alsace, constate lui aussi les marges de manœuvre réduites de l'agriculteur bio, qui "utilise des produits de contact dont l'efficacité est nulle si des précipitations surviennent après l'épandage". Avec les précipitations printanières récurrentes, les vignerons bio alsaciens ont dû scruter la moindre période d'accalmie pour disséminer le fongicide naturel, fait de cuivre et de souffre. Une tâche harassante puisque la pluie réduisait souvent les efforts à néant.

La souplesse est ailleurs

En amont, les contraintes pèsent bien plus sur l'exploitant bio que sur l'agriculteur conventionnel. Ce dernier connaît néanmoins une pression sans égale en fin du cycle de production, en particulier si celui-ci est perturbé par une météo peu clémente. "Lorsqu'en conventionnel, les rendements passent de 110 quintaux par hectare (q/ha) à 50 q/ha, les conséquences ne sont pas les mêmes que pour la bio où ceux-ci passent de 60 à 40 q/ha avec des prix plus rémunérateurs", affirme Fredéric Ducastel.

Sur un marché où la croissance du chiffre d'affaires était encore à deux chiffres en 2015, avec 14,7% d'augmentation par rapport à l'année précédente, les producteurs bio bénéficient notamment de conditions de vente plus souples qu'en conventionnel. Florent Gühl explique le phénomène : "Pour des contrats intégrés au marché international, la concurrence est plus élevée. Les conséquences d'une mauvaise récolte sont donc plus graves pour les agriculteurs conventionnels."

Une éthique qui s'efface derrière l'intérêt économique

La filière bio doit-elle assouplir son cahier des charges ? Pour le chargé de mission chez Forum Phyto, une décision dans ce sens mettrait fin à une "véritable hypocrisie où l'on interdit sur le papier puis condamne les exploitants à utiliser des produits prohibés". Frédéric Ducastel, qui accompagne les agriculteurs dans leur conversion, affirme ne pas avoir entendu parler de telles revendications. Le vigneron de la vallée du Rhône voit quant à lui d'un mauvais œil l'autorisation de produits de synthèse, même dans des circonstances exceptionnelles. Il explique sa méfiance : "L'essor des conversions, ce n'est pas seulement la philosophie du bio qui séduit de plus en plus. Il y a un intérêt financier que recherchent de nombreux agriculteurs ou vignerons bio. C'est pour ça qu'il est nécessaire d'avoir un cahier des charges restrictif ". Pour le producteur de vin du Pays de l'Ardèche, le problème est ailleurs : "La recherche dans l'agriculture bio manque de moyens. Les méthodes alternatives pour augmenter les rendements des cultures seraient bien plus nombreuses et efficaces si seulement 10% du budget de la recherche en agriculture conventionnelle était affecté à la filière bio".

Réactions1 réaction à cet article

 

Produire en conventionnel ou en bio est un choix qui doit être pleinement assumé. Les exigences sont clairement définies dès le départ. Certes, en production végétale, la saison 2016 a été mauvaise, voire catastrophique en bio. Et alors? ce risque a été forcément envisagé. Autoriser l'emploi d'un seul produit de synthèse en bio, pas d'accord ! Trop facile ! C'est toute la philosophie de la bio qui s'en trouverait fortement discréditée auprès des consommateurs ! On imagine déjà les réflexions ironiques voire acerbes des conventionnels ! En outre, il existe déjà des distorsions inadmissibles au niveau du cahier des charges AB entre pays européens. Il ne faudrait pas en ajouter !

Bazil | 04 novembre 2016 à 10h12
 
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