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Boiser les zones de captage d'eau potable : un défi écologique porteur d'avenir

Alain Persuy, Chargé de mission Environnement au CRPF de Poitou Charentes, nous propose un Avis d'expert sur l'opportunité économique et écologique du boisement des zones de captage d’eau potable.

Avis d'expert  |  Eau  |    |  Actu-Environnement.com

Boiser les zones de captage d'eau potable constitue un défi dans notre vieux pays de cultures. En Allemagne, à Munich notamment, mais aussi en Croatie, en Suisse, aux Etats-Unis, les boisements et les forêts sont considérés depuis longtemps comme la meilleure protection de la ressource en eau. Certaines grandes villes, en France, ont commencé d'y faire appel : Saint Etienne pour la plus connue, mais encore Rennes…

Depuis 4 ans, le Centre Régional de la Propriété Forestière de Poitou Charentes a lancé une réflexion approfondie sur les avantages du boisement des zones de captages d'eau potable, notamment dans les bassins jugés prioritaires pour l'alimentation en eau des populations, en lien avec les partenaires cofutancernés par cette problématique : la Région - hébergeant le programme Re-sources - les deux Agences de l'eau (Loire Bretagne et Adour Garonne) présentes sur le territoire, les communes ou Communautés de communes qui souhaitent avancer dans ce dossier, les propriétaires et exploitants…

Le constat est globalement alarmant sur, à la fois, la quantité et la qualité des eaux. Près de 200 captages, pollués par les nitrates et les pesticides, ont en effet été fermés en dix ans sur l'ensemble de la région. Deux solutions ont été portées par le CRPF auprès des parties concernées : l'agroforesterie pour une part, le boisement en plein des parcelles d'autre part, selon des critères tant techniques qu'environnementaux. Ceci en complémentarité avec, par exemple, l'agriculture biologique.

Planter permet en effet de croiser plusieurs politiques environnementales : un ha de jeunes arbres, durant toute leur croissance stocke 2 tonnes de CO2/an. Ces boisements qui accueillent également avifaune et insectes, contribuant ainsi à améliorer la biodiversité, permettent également de reconquérir des paysages en zones de grandes cultures agricoles.

L'arbre, usine à dépolluer

Le rôle du boisement sur les pollutions dues aux nitrates a été très étudié. Ces derniers peuvent être véhiculés par les flux d'eaux, quels qu'ils soient : écoulements hypodermiques, ruissellements, transferts vers les nappes et cours d'eau. Le boisement joue, le plus souvent, un rôle tampon vis à vis de ces transferts de pollutions. Il est souvent placé entre la source de pollution et le cours d'eau, ou la source à protéger (la nappe). Les ripisylves peuvent ainsi diminuer la charge annuelle en nitrates de 68 à 100% en nappe superficielle et de 78 à 98% dans les eaux de ruissellement, grâce à un processus de filtrage et d'épuration des eaux. Les caractéristiques du boisement jouent un rôle prépondérant sur cette fonction épuratrice. La largeur des formations boisées doit être supérieure à 10 m (30m pour certains auteurs) pour que l'épuration des nitrates soit efficace . La fonction de filtration est aussi fonction de la nature du sol, et de son occupation. Si les eaux de ruissellement ont traversé un réseau de haies, la largeur minimale de la bande boisée pour que la filtration des nitrates soit optimale pourra être diminuée (5 m)

Les phragmites communs sont les végétaux les plus fréquemment utilisés pour l'épuration. Leur croissance rapide et leur aptitude à développer un système racinaire dense, facteur de démultiplication végétale, ne sont pas étrangères à cette préférence. Néanmoins, ils ne sont pas les seuls à pouvoir être utilisés dans le cadre d'une filtration à partir de végétaux. D'autres plantes de zone humide (divers roseaux, iris, scirpe...) sont également utilisées pour la phytoépuration de l'eau. De même on trouve aussi des espèces ligneuses comme les saules et les aulnes qui, de par leur constitution et leur développement, assurent une meilleure épuration de l'eau, ménageant encore un peu plus les milieux récepteurs sensibles.

L'épuration des toxiques par les arbres , c'est-à-dire la phytoremédiation peut se faire via plusieurs mécanismes:

  • la phytostabilisation : les polluants sont précipités, absorbés ou piégés par la plante, ce qui diminue donc leur mobilité dans le sol.

  • la phytoextraction: les polluants sont absorbés par les racines, puis sont amenés vers les parties aériennes où ils sont accumulés (plantes hyperaccumulatrices).

  • la phytodégradation: les composés organiques polluants sont transformés en substances non toxiques par des réactions enzymatiques dans le sol ou dans la plante.

  • la phytovolatilisation: le polluant est volatilisé sous une forme non toxique.

Boiser, mais avec quelles ressources ??

L'Etat s'étant désengagé du financement des boisements de terres agricoles, ce sont souvent les Régions qui ont pris le relais ; ainsi la Région Poitou-Charentes a voté en 2007 une ligne budgétaire de 250.000 euros sur une mesure « Boisement de terres agricoles ». Inscrite au Contrat de Projets Etat Région 2007-2013, au titre du Plan de Développement Rural Hexagonal, elle permet aux Collectivités, associations, propriétaires privés, Etablissements publics, de bénéficier de subventions.

Cela concerne uniquement les boisements sur terres agricoles exploitées pendant au moins 2 ans sur les cinq années précédant la demande.Les travaux éligibles sont l'élimination de la végétation préexistante (qui n'est pas à systématiser pour des raisons écologiques), la préparation des sols, la fourniture et la mise en place de graines ou plants d'essences adaptées à la station, l'entretien durant les deux premières années, la protection de plants contre la faune, la maîtrise d'œuvre des travaux et leur suivi par un expert. Les boisements feuillus sont prioritaires. Il reste à souhaiter que cette mesure soit très largement utilisée, en raison de son caractère marqué d'intérêt général ! Son accompagnement humain pour le suivi des opérations mériterait d'être envisagé

Faire le plein d'essences

   
Cépées de frênes. Captage d'eau potable de Fraise (17) - Ville de la Rochelle.
 
   
Par rapport aux boisements des périmètres de protection rapprochés, qui il y a quelques années s'effectuaient essentiellement en lignes, selon une conception « espaces verts» , au mieux, « vergers de haute tige »», avec parfois des essences incongrues (comme le marronnier d'Inde, l'Albizia ou le Gingko biloba, etc), et sans naturellement exclure l'aspect « production », il apparaît nécessaire de penser à une implantation en bosquets, d'essences locales, indigènes, conciliant divers avantages écologiques, comme la création de lisières, toujours intéressantes sur le plan biologique, et de larges bandes enherbées. Ces bosquets seront soit laissés en évolution libre, soit pourront se prêter à une sylviculture extensive, de type futaie jardinée, ou taillis avec futaie. Il est important de planter un maximum d'essences différentes, pour rendre ces boisements plus biodiversifiés, plus résilients, plus accueillants pour la faune sauvage.

Des sites qui se veulent pilotes

Sur le site de captage d'eau potable de Fraise, pour la ville de la Rochelle, plusieurs bosquets ont été ainsi plantés en hiver 2008, à base de saules roux, marsaults, de frênes et de peupliers noirs, (800 arbres sur 2 ha) destinés à servir de « vitrine » pour d'autres réalisations. Une parcelle est envisagée en agroforesterie, sur 2 ha également. Dans l'hiver 2010-2011, environ 10 autres hectares, répartis sur 3 sites voisins, toujours en Charente Maritime, (Bois Boulard et Varaize) vont faire l'objet de plantations de boisements denses en plein, et de haies, dans le cadre d'un projet s'échelonnant sur 5 ans. Le CRPF fait partie du comité de pilotage créé pour suivre les travaux du Contrat de Bassin, récemment signé entre l'Agence de l'eau Loire Bretagne et la Ville, qu'il assiste donc.

En Deux Sèvres, le CRPF accompagne le Syndicat d'eau de Lezay pour un boisement de 7,5 ha, sur la commune de Chenay, avec plus de 13.000 arbres de 23 essences différentes associant arbres de haut jet et arbustes installés en mars 2010, en lien avec les enfants des écoles et la population locale, invités à participer aux plantations... Ce site doit devenir une vitrine servant à la formation des décideurs et des propriétaires.

Non loin de Poitiers, dans la Vienne, est envisagé sur le site du captage de Fleury un enrichissement forestier sur coteau, une prairie riche en amphibiens devant être conservée en tant que telle : l'aspect vertueux du boisement ne doit en effet pas faire oublier d'autres enjeux écologiques (présence d'espèces de milieux ouverts , secs ou humides, etc).

Si elle coûte plus cher au départ, la solution du boisement assure en fait et à court et moyen terme de substantielles économies, démontrées par exemple dans le cas de Munich : presque 2 millions d'euros économisés par an pour cette grand ville, bien entendu pour de grandes quantités d'eau consommées.

Toutefois, l'un des problèmes, l'une des difficultés fondamentales de ce type d'aménagement écologique du territoire reste bien la possibilité, ou non, de maîtrise foncière… ce qui laisse ainsi ouvert le champ de la contractualisation avec les propriétaires. Pour répondre en partie à cette difficulté, et sans doute contre mauvaise fortune bon cœur, dans le cas de mesures compensatoires à la création d'infrastructures linéaires de transport, type autoroutes ou voies LGV, pourquoi ne pas cibler les reboisements imposés par la loi, pour partie sur les périmètres de protection , rapprochés ou éloignés ?

Alain Persuy, Chargé de mission Environnement au CRPF de Poitou Charentes

La Revue Agroforesterie a publié une première version de cet article dans son n°2 de Novembre 2009 ; Forêt Entreprise en a publié l'essentiel dans son numéro 193 de Juillet 2010.

Réactions7 réactions à cet article

 

Je voulais planter du miscanthus sur une zone protégée de captage d'eau. pensant conjuguer la protection de la source et la production de biomasse énergétique. J'ai essuyé un refus de la part de la chambre d'agriculture et l'agence de l'eau. Ce projet était-il aberrant ?

Kerapat | 03 février 2011 à 19h10
 
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Bonjour,

Le problème des plantes exotiques est leur rapide colonisation des espaces dit "naturels". Elles deviennent invasives et le coût de leur élimination est élevé pour les collectivités locales. Il ne faudrait pas qu'on revive avec le Miscanthus ce qu'on connait avec le la Renouée du japon. J'espère que vous trouverez, avec la chambre d'agriculture, une solution pérenne qui vous convienne.

arthroponord | 04 février 2011 à 09h54
 
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J'approuve les précautions concernant les espèces invasives. Le Miscanthus giganteus utilisé en biomasse est un hybride stérile dont les ryzomes s'écartent peu de la souche.

Kerapat | 04 février 2011 à 18h14
 
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Bonjour,
la façon la plus rationnelle et écologique de boiser est de laisser faire la dynamique végétale, en l'aidant ponctuellement face à un problème (invasives, sols très dégradés...) et en la conduisant en fonction des besoins ensuite (fauche des lisières par ex). Arrêtons de planter des hautes tiges qui coûtent très chers et ne seront jamais si vigoureux que les arbres issus de semis naturels. Qui peut mieux connaître les possibilités et les besoins d'un sol que le sol lui-même ? des arbres (sous forme de graines), il y en a plein partout, et les apports sont permanents et nombreux (vent, oiseaux, mammifères...), il suffit de les laissser pousser là où on veut.
Quand à l'introduction de nouvelles espèces, si elle est encore proposée, c'est bien un signe que l'environnement est très mal représenté dans les instances locales et les administrations. J'ai dit "très mal représenté", pas absent, c'est pire. Qui sont ces techniciens et ces ingénieurs qui préconisent l'utilisation de bâches plastique pour "protéger" les plantations ? les mêmes qui trouvent le Budleia très joli et super chouette pour les papillons...Si vous occupez un poste à responsabilités environnementales et que vous n'y comprenez rien, formez-vous ou partez !

botanion | 07 février 2011 à 09h58
 
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Aucun écologue ne contestera l'opinion selon laquelle le laisser-faire est la meilleure solution. Mais il faut connaitre l'opinion publique locale avant toute décision. Le résultat de l'application de la "gestion différenciée" a conduit à l'éviction du Maire d'une commune urbaine de 50.000 habitants ... Donc il ne faut pas critiquer les techniciens (dont je fait parti) quand on plante du Gleditsia, Liquidambar et autre Tulipier de Virginie quand on rêve de Chêne pédonculé, Hêtre, ou autre Charme ... Nous ne faisons que répondre à la vindict populaire, celle qui vote démocratiquement ....

arthroponord | 07 février 2011 à 10h56
 
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On ne parle pas ici de parcs et jardins, mais de la protection de la ressource en eau : il s'agit d'un problème technique, pas esthétique, c'est comme cela qu'il faut le prendre et l'expliquer aux riverains. D'un point de vue paysager, la gestion extensive peut de plus avoir de très bons résultats quand elle est bien conduite. Moi aussi on me demande de planter des conneries, et je trouve toujours les arguments pour les déconseiller. L'opinion publique est une chose, celle du maître d'ouvrage en est une autre, même si c'est un maître d'ouvrage public. Si le technicien convainc le maître d'ouvrage, c'est souvent avec des arguments économiques que l'extensif est préféré à l'intensif. Au décideur d'expliquer à ses électeurs qu'il préserve leur env et leurs impôts. Et ça ça marche.

botanion | 07 février 2011 à 11h50
 
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Sur les zones de captages, la valorisation des plaquettes en chauffage permet d'une pierre deux coups. Purifier les eaux de percolations et chauffer avec le produit de cette végétation.

Malheureusement, les énergies renouvelables, la France n'en veut pas.

Je peux citer un groupe scolaire ouvert en Octobre dernier qu'on chauffe au fuel, un autre au propane.

GL | 02 mars 2011 à 12h06
 
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