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Il faut plafonner la production d'agrocarburants de première génération, mais pas de manière indiscriminée

La Commission européenne a proposé de limiter le taux d'incorporation des agrocarburants en Europe. Rédactrice d'un projet de rapport au parlement européen, la députée Corinne Lepage détaille pour Actu-environnement les modifications qu'elle compte apporter à cette proposition.

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Il faut plafonner la production d'agrocarburants de première génération, mais pas de manière indiscriminée
Corinne Lepage
Députée européenne, ancien ministre de l'Environnement, Présidente de Cap21
   

La Commission européenne a enfin reconnu que les agrocarburants n'apportent pas autant de bénéfices pour le climat qu'initialement escompté. En effet, l'Union européenne est devenue importatrice nette de matières premières, telles que le colza ou l'huile de palme, à la fois pour produire du biodiesel et pour compenser les volumes autrefois utilisés dans l'agro-alimentaire. Et ces besoins nouveaux, créés par l'objectif européen de 10% d'énergie renouvelable dans le secteur des transports d'ici 2020, entrainent des conversions de terres dans les pays étrangers, et donc des émissions de gaz à effet de serre (GES), en particulier lorsqu'il s'agit de déforestation ou de conversion de zones humides, qui sont d'importants puits de carbone. C'est ce que l'on appelle le changement d'affectation des sols indirect (CASI).

Le plafonnement de la production d'agrocarburants de première génération est donc une nécessité, mais pas de manière indiscriminée, comme le propose la Commission. Dans mon projet de rapport parlementaire, je propose plutôt de prendre en compte les émissions liées au CASI dans le calcul des réductions d'émissions de GES attribuées aux agrocarburants, afin d'encourager la production de ceux, tels l'éthanol, qui offrent un avantage réel pour le climat. Une politique destinée à réduire les émissions de GES ne saurait être fondée sur une comptabilité tronquée. Ignorer le problème posé par le changement d'affectation des sols indirect ne donnerait qu'un résultat inexact de l'impact sur le climat des agrocarburants et risquerait de porter atteinte à la crédibilité de l'Union européenne dans sa lutte contre le changement climatique dans le domaine des transports.

De plus, les agrocarburants de la première génération peuvent conduire à un choix  ni durable ni éthique : manger ou conduire. La demande européenne en agrocarburants entraîne une pression additionnelle sur les prix de l'alimentation, ce qui peut conduire à une réduction de l'accès à l'alimentation pour certaines populations. Elle joue également un rôle, difficile à quantifier mais réel, dans l'accaparemment des terres.

Les agriculteurs et les producteurs d'agrocarburants, qui bénéficient, selon une étude récente des ONG, de 10 milliards d'euros de subventions par an à l'échelle européenne, ne sont évidemment pas favorables au plafonnement de la production, et ont souvent tendance à nier la réalité du phénomène CASI.

Si le débat sur les résultats de modèles est ouvert, en revanche, la réalité des effets du changement d'affectation des sols indirect est indéniable. Tous les modèles scientifiques concluent que le CASI entrainé par la politique européenne de soutien aux agrocarburants est une réalité, et que l'ampleur de celui-ci varie en fonction des matières premières utilisées. Ces changements d'affectations des sols indirects diminuent voire annulent les bénéfices attendus des agrocarburants en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Par définition, les résultats des différentes études ne donneront jamais une image parfaite de la réalité, puisqu'il s'agit de modélisation. Il faut souligner que l'étude de l'International Food Policy Research Institute (IFPRI), sur laquelle sont basées les valeurs fournies par la Commission, est celle qui attribue les valeurs CASI les plus basses par rapport aux autres études, notamment en raison de ses hypothèses de hausse de la productivité agricole, jugées très optimistes. Le modèle MIRAGE, utilisé par l'IFPRI, donne la valeur moyenne la plus faible pour le facteur de changements directs et indirects dans l'affectation des sols (38,4 gCO2 eq/MJ de biocarburant), la plus élevée étant de 107. L'étude ADEME-INRA (Revue critique des études évaluant l'effet des changements d'affectation des sols sur les bilans environnementaux des biocarburants), sortie en 2012, a compilé 49 études sur le sujet et établi un méta-modèle, qui aboutit à une valeur moyenne du facteur CASI de 72 gCO2 eq/MJ.

Dans ces conditions, le coût de cette politique (supporté davantage par le contribuable européen que par la filière elle-même) joint à un effet au mieux modeste ne justifie pas à terme le maintien du soutien.

Il convient néanmoins de préserver les investissements effectués en vue de la production de biocarburants de la première génération et les emplois afférents, et de faire en sorte que l'élimination des matières premières qui n'apportent pas de bénéfice pour le climat soit progressive. Je propose donc qu'un volume d'agrocarburants équivalent à la production de 2010 (assez pour remplir 4,3% de l'objectif des 10%, sans affecter l'éthanol) soit donc exempté jusqu'en 2020 de la prise en compte des émissions liées au CASI.

Biocarburants avancés

Le développement des agrocarburants avancés est nécessaire et doit être soutenu, mais  nous avons là-aussi besoin de critères de durabilité et d'une analyse précise des bénéfices attendus pour l'environnement et l'économie, afin de ne pas répéter les erreurs qui ont pu être commises avec la première génération. Avant de se fixer un objectif, nous avons besoin de réunir plus de données sur la disponibilité, la durabilité, et l'impact économique liés à l'utilisation des matières premières servant de base à la production de biocarburants avancés.

L'utilisation de la biomasse forestière mérite une attention particulière. En l'absence de critères de durabilité pour la biomasse solide, il ne saurait être question d'encourager la conversion de terres en plantations forestières destinées au secteur énergétique. En ce qui concerne les zones forestières déjà existantes en 2008, l'utilisation de bois pour la fabrication de biocarburants ne saurait être justifiée que dans les zones dans lesquelles la croissance forestière est suffisante pour répondre aux usages existants et à la demande additionnelle sans compromettre la gestion durable des forêts.

Je propose également d'encourager plus fortement l'utilisation d'électricité d'origine renouvelable dans les transports, en fixant un objectif de 1,5% pour le rail et les voitures. Un objectif de 12% d'efficacité énergétique dans le secteur des transports devrait aussi être fixé, afin créer des synergies avec les mesures de réduction des émissions de CO2 dans les véhicules, et d'encourager au sein des Etats membres une réflexion sur la politique des transports. Enfin, afin d'encourager également les carburants renouvelables d'origine non biologique, pour lesquels la Commission propose un comptage quadruple, je propose une clarification de leur statut En effet, les technologies "Power-to-Gas" ou "Power-to-Liquid" auront un rôle crucial à jouer dans le futur pour la décarbonisation du secteur des transports.

Ces propositions réalistes et équilibrées permettront d'atteindre l'objectif de 10% d'énergie renouvelable dans les transports sans compromettre l'intégrité de la politique européenne de lutte contre le changement climatique ni les objectifs de réduction de GES pour 2020, tout en préservant les investissements existants.

Il faudra pour cela une attitude constructive de la part de tous les acteurs ; les producteurs d'agrocarburants doivent admettre que ce système qui s'apparente à "une poule aux œufs d'or", n'est pas durable et certains gouvernements, un peu trop prompts à sacrifier la politique climatique européenne à ce qu'ils estiment les intérêts de l'agriculture doivent juger de ceux-ci sur la durée et non à court terme.

Réactions15 réactions à cet article

 

Dès le départ les biocarburants de première génération n'ont pas représenté une avancée. En effet il faut mettre dans la balance la quantité de carburant simplement nécessaire à la culture pour se rendre compte qu'il n'est pas évident du tout que ce puisse être autosuffisant. Et encore sans avoir pris en compte l'énergie nécessaire au transport aller-retour vers l'usine de carburant.
En réalité le seul résultat obtenu fut d'ajouter une part de biocarburant au carburant traditionel, au prix d'une dépense considérable et d'un gain en limitation de GES pratiquement inexistant.
Quand on pourra employer toute la biomasse le bilan s'améliorera.

ami9327 | 23 avril 2013 à 00h02
 
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Quelle que soit la génération, halte aux agrocarburants qui sont une aberration écologique et économique !
Ce n'est pas un plafonnement qu'il faut instaurer mais un arrêt total. Il ne faut pas dédier un seul mètre carré de terre cultivable à la production de carburant. Cette compétition avec l'agroalimentaire n'a aucun sens dans un monde où les bouches à nourrir sont toujours plus nombreuses. Ce n'est pas un constat d'écologiste mais simplement du bon sens !
Continuer dans cette erreur sous prétexte que de lourds investissement et subventions sont engagés est tout simplement une honte et la preuve encore d'un manque de courage politique évident. Cela fait déjà bien trop longtemps que cela dure... Tout le monde peut commettre des erreurs mais il est impardonnable de chercher des éléments de justification au lieu de préparer le changement de cap. Prendre en compte le seul bilan de GES de la filière est la plus grande imposture qu'il soit...
Acteurs et lobbyistes de cette filière, pourriez-vous me citer une seule raison de perdurer dans la production d'agrocarburant ?

crazyagro | 23 avril 2013 à 09h58
 
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Le Brésil utilise le biocarburant depuis des décennies ,hélas au dépens des bonnes terres et forêts, mais quel impact sur l'Effet de Serre?

arthur | 23 avril 2013 à 11h34
 
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En tant qu'agriculteur, je cherche la poule aux oeufs d'or et le subventions. Je constate simplement que le délestage du marché alimentaire fin des années 90 a permis de résorber d'énormes stocks, d'assainir le marché et ainsi de faire revenir les prix au niveau de ceux payés dans les années 80, subventions comprises, et je laisse encore tomber l'inflation en 30 ans. Quant au blé qui fournit l'éthanol, il ne permet pas une filière rentable malgré qu'il est payé 30-40 % moins cher que dans la filière alimentaire. Ceux qui ont signé un contrat de livraison à la construction des usines s'en mordent toujours les doigts. C'est bien d'être député européen avec le salaire et aussi mal maîtriser le sujet.

agri02 | 23 avril 2013 à 18h20
 
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Il n'existe aucune justification économique, écologique ou simplement scientifique.
Je suis vraiment très preneur d'informations de "spécialistes" qui pourraient m'aider à comprendre pourquoi un jour on a mis les pieds là-dedans....

crazyagro | 24 avril 2013 à 09h59
 
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Est-ce la députée, l'ancienne ministre, la Présidente d'association, l'avocate ou le chantre des conflits d'intérets qui s'exprime?

VD69 | 29 avril 2013 à 15h59
 
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Tous nos anti-tout (la génération de biocarburant qu'ils espèrent est toujours la prochaine car l'actuelle ne sera jamais satisfaisante, selon eux) oublient qu'il fut un temps (le bon vieux temps?) où la production agricole était à plus de 33% voire davantage utilisée pour la locomotion...
Il faut développer les carburants renouvelables pour réduire la dépendance aux fossiles, tout en préservant les surfaces alimentaires et l'environnement. Il semble que le % actuel au niveau européen devrait pouvoir le permettre, c'est simplement à vérifier calmement.

Albatros | 02 mai 2013 à 10h44
 
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Pas d'anti-tout, juste du bon sens. Ce n'est pas la peine d'essayer de nous mettre dans le même sac. C'est calmement que nous expliquons que cette voie est une impasse, voir une folie...
A part des intérêts économiques privés d'une petite caste, je cherche toujours les raisons d'un tel choix.
Une bonne solution du passé n'est pas forcément la solution d'aujourd'hui. L'équation a considérablement évoluée !
La préservation des surfaces alimentaires est incompatible avec le développement des biocarburants (issus de cultures). L'utilisation de déchets, la culture des algues,..., sont autant de pistes qui ne rentrent pas en compétition avec l'alimentation. Cultiver son carburant pour importer ses aliments est de la plus grande absurdité.
Quand bien même le contexte agricole européen permettrait aujourd'hui de persister dans cette voie, il ne s'agit pas d'une filière pérenne d'avenir.

crazyagro | 02 mai 2013 à 11h50
 
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La préservation des surfaces alimentaires, noble et grand principe prioritaire en tout cas pour moi aussi, surtout quand on veut bien regarder vers nos frères et voisins africains (mortalité due aux famines en Somalie si bien observée à postériori !!!) devrait aussi nous faire réfléchir aux idées récentes sur le photovoltaïque :
"Adopter un objectif 2020 en matière de capacité photovoltaïque compris entre 15 et 25 gigawatts (GW), contre 5,4 GW actuellement. Telle est la principale mesure concrète proposée par le groupe de travail "énergies renouvelables" à l'occasion de la présentation de ses travaux jeudi 25 avril devant le Conseil national du débat sur la transition énergétique (CNDTE)";
Là aussi, on soupçonnerai un coup de pouce à des intérêts privés qu'il n'y aurait pas à s'étonner...

mp31 | 03 mai 2013 à 10h15
 
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C'est tout aussi calmement que j'affirme que ce n'est pas une impasse car c'est loin de représenter l'accaparement de terres mis en avant par les gentils zantitous : moins de 5% des surfaces. Et il faut ajouter les quantités de coproduits pour l'alimentation animale qui limitent la dépendance aux imports de soja brésilien (transgénique et cultivé sur des terres qui, elles, sont bien prises sur de la déforestation directe).
Mme Lepage elle-même reconnaît qu'il ne faut pas tout jeter (c'est vrai qu'elle a besoin de clients pour son cabinet bobo).

Albatros | 03 mai 2013 à 22h24
 
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La France est en tête en Europe de l'utilisation des biocombustibles.
C'est en effet en France que l'on utilise le plus de bois-énergie. Cette valorisation du bois et de ses sous-produits est à mon sens la meilleure valorisation thermique des surfaces naturelles, surtout de celles de peu valeur agronomique.
Cultiver des bio-carburants peut etre à la rigueur envisagé si le bilan écologique et thermique se montre supérieur aux forets ou aux taillis à courte rotation, pour l'instant ce n'est pas le cas.

VD69 | 06 mai 2013 à 11h29
 
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J'espère que vous avez regardé le reportage d'Arté sur les agrocarburants, biocombustibles et biomasse.
C'est encore pire que ce que je ne l'avais imaginé !

session de rattrapage sur leur site : la fausse promesse d'une énergie propre

Le constat est sans appel: Pas un seul gramme de CO2 d'économisé, c'est tout le contraire. Le reportage révèle, preuves à l'appui, des mécanismes qui ont été mis en place pour faire perdurer le mirage pour l'enrichissement de quelques industriels influents.
Il n'y a non seulement aucune raison de perdurer dans cette absurdité écologique mais il y a même urgence d'en sortir !

Cher Albatros, vous qui critiquez l'éolien à tout va sur ce même site et tentez d'encourager les agrocarburants et autres cousins, je m'interroge de plus en plus sur vos motivations ou sur vos sources d'informations...

crazyagro | 15 mai 2013 à 10h08
 
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Beau reportage, en effet, surtout les entretiens avec la dame de l'ONU, mais pas très solide méthodologiquement... Cependant, je ne retire rien de mes propos au sujet des biocarburants produits en UE sur la base de cultures locales.
Mes motivations: que vive l'agriculture et que les filière agricoles ne soient pas condamnées à produire uniquement des paysages de cartes postales en faisant comme dans le temps où c'était tellement mieux en communiant avec la nature gnagnagna etc. Temps qui n'a jamais existé.

Albatros | 16 mai 2013 à 00h02
 
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Ça m'aurait étonné que le reportage ne soit pas attaqué en lui même... Nier même l'évidence ! Quand bien même ce reportage aurait pu prendre l'histoire par un autre bout ou chronologie, le constat est sans appel et irréfutable. Quelle mauvaise foi...
Un simple "pas très solide méthodologiquement" est un peu léger non ? Pouvez-vous préciser ?
L'agriculture ne survivra pas de cette aberration environnementale si nous encourageons le marché de l'importation des matières premières alimentaires en provenance des pays à bas coûts (main d'oeuvre) et peu regardant sur les méthodes de culture. De même si l'on considère l'ensemble du cycle (de la préparation de la terre au KW produit) le bilan de ces cultures et encore plus catastrophique qu'avec l'usage des énergies fossiles !! Ce type de culture a pourtant été mis en place pour obtenir le résultat inverse...
Vous appelez des grandes surfaces de monocultures des paysages de "carte postale" ?? Drôle de sens de l'esthétisme pour quelqu'un qui condamne systématiquement, entre autre, l'impact paysagé d'un parc éolien...
Alors maintenant ceux qui dénoncent les cultures destinées à la production énergétique sont des nostalgiques de la communion avec la nature et prôneraient la décroissance ? En matière de préjugés, vous en tenez une sacré couche ! Une porte se ferme, on tente la fenêtre...
Je suis preneur de tout argument pour comprendre mais il va falloir aller plus loin que des "gnagnagna"

crazyagro | 16 mai 2013 à 11h13
 
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Je vois que crazyagro me catégorise dans une case qui ne me convient pas. Je ne suis pas plus anti éolien que lui. Mon avis est qu'il y a de multiples façons de tenter de s'affranchir de la dépendance aux fossiles et que la production de biocarburants (en substitution d'un % de l'essence) en est une qui trouve sa place à côté de l'éolien (en substitution d'un % du nucléaire).
Pardon pour le gnagnagna mais il résume pas mal de jérémiades sur ce fil. Quant au reportage, j'ai l'occasion ailleurs d'argumenter avec ses auteurs (on est encore en démocratie et on doit pouvoir causer sans attirer les marques de mépris que vous affichez envers moi.
Merci.

Albatros | 18 mai 2013 à 07h50
 
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