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“Il faut que les candidats incitent les fonds privés à se mobiliser pour la transition écologique”

A la veille du second tour des présidentielles, Claire Tutenuit, délégué général d'Entreprises pour l'Environnement (EpE), analyse les propositions de Marine Le Pen (Front national) et d'Emmanuel Macron (En marche).

Interview  |  Gouvernance  |    |  Rachida Boughriet Actu-Environnement.com
   
“Il faut que les candidats incitent les fonds privés à se mobiliser pour la transition écologique”
Claire Tutenuit
Délégué général d'Entreprises pour l'Environnement (EpE)
   

Actu-Environnement : L'association EpE compte une quarantaine de grandes entreprises engagées pour l'environnement, la transition énergétique ou encore la biodiversité. Que pensez-vous des propositions écologiques des deux candidats ?

Claire Tutenuit : Aucun des deux programmes n'annoncent de nouvelles lois contraignantes ou particulièrement ambitieuses, compte tenu des contraintes budgétaires. Marine Le Pen reprend Ségolène Royal en ne voulant pas d'écologie "punitive". Les deux candidats endossent ce qui a déjà été fait réglementairement comme l'interdiction des OGM ou de l'exploitation des gaz de schiste. Marine Le Pen avait la même position à la présidentielle précédente, et dès l'élection passée avait changé d'avis.

Le programme environnemental d'Emmanuel Macron est cependant plus détaillé que celui de Marine Le Pen qui est surtout défini par le souci d'indépendance nationale, de patriotisme économique et de moindres échanges extérieurs. En matière de mix énergétique, son soutien aux énergies renouvelables (EnR) est conditionné aux solutions françaises comme le tarif de rachat pour le solaire limité au cas où les panneaux sont fabriqués en France. Elle soutient aussi le développement du solaire, du biogaz et de l'hydrogène mais demande un moratoire immédiat sur l'éolien terrestre. Emmanuel Macron a une politique plus ambitieuse sur les EnR et s'engage à raccourcir et simplifier les procédures d'installation. Il s'engage aussi à porter la part des renouvelables à 32% du mix énergétique en 2030, comme prévu par la loi de transition énergétique d'août 2015. Il veut également travailler à fixer un prix-plancher du carbone dans tous les pays de l'Union européenne.

Marine Le Pen conserve aussi un recours plus important au nucléaire qu'Emmanuel Macron qui confirme l'objectif de réduction à 50% de la part du nucléaire en 2025, comme prévu par la loi. Il n'est toutefois pas clair en fixant cet objectif du mix énergétique ; il suit en effet le Gouvernement actuel sur la fermeture de la centrale Fessenheim, tout en la conditionnant au démarrage de l'EPR de Flamanville en 2022. Donc il n'y a pas de réduction véritable de production nucléaire permettant de respecter l'objectif annoncé. En revanche, Marine Le Pen maintient la part de nucléaire à 75% dans la production d'électricité et veut engager le grand carénage des centrales pour les moderniser.

AE : Marine Le Pen veut aussi garder le contrôle de l'Etat sur EDF pour sécuriser la filière nucléaire. Mais elle veut geler l'éolien, ce qui compromet aussi plus de 10.000 emplois français. Peut-on réussir la transition énergétique sans les éoliennes ?

CT : On ne sait pas si Marine Le Pen vise par ce moratoire l'éolien terrestre et/ou maritime. Cela ne va pas dans le sens de la transition énergétique. Elle dénonce la pollution visuelle de ces installations et leurs nuisances locales pour répondre à leur impopularité de la part de riverains, peut-être mus par un sentiment d'inégalité dans la répartition des bénéfices financiers générés par les éoliennes. Mon sentiment est qu'il s'agit simplement d'une mesure électoraliste. Elle obtient ainsi directement les voix de ceux qui sont contre l'installation d'éoliennes près de chez eux, et de ceux qui ont subi une installation. Emmanuel Macron, lui, plaide pour simplifier les procédures d'implantation des parcs et par conséquent qu'il y en ait davantage. D'ici à 2022, il a pour objectif de doubler la capacité en éolien et en solaire photovoltaïque. La transition énergétique ne peut se faire qu'en utilisant l'ensemble des technologies bas-carbone disponibles. Et cela restera encore insuffisant : nous devrons fortement diminuer la demande énergétique dans le même temps.

AE : La candidate du FN veut également développer l'hydrogène, via des subventions pour la recherche. Que pensez-vous de son soutien à cette "micro" filière ?

CT : Marine Le Pen veut privilégier l'hydrogène, produit à partir d'électricité nucléaire et renouvelable, qui peut être utilisé dans des piles à combustible pour alimenter des moteurs électriques. Mais l'hydrogène se heurte encore à des défis technologiques pour parvenir à le produire massivement à partir d'électricité et d'eau. Aujourd'hui, une bonne partie de l'hydrogène est produite à partir de gaz naturel. Dans l'état actuel de la technologie, l'hydrogène n'est pas un vecteur décarboné, il y a encore une marche technologique à franchir pour cela.

AE : Mme Le Pen prône une écologie et une agriculture "patriotes". M. Macron propose lui aussi davantage d'investissements de l'Etat. Comment estimez-vous les moyens privés mobilisés dans leurs programmes pour la transition énergétique et écologique ?

CT : Emmanuel Macron propose un plan de financements global sur des montants importants estimés de 60 à 100 milliards d'euros en matière d'EnR, de rénovation énergétique, d'efficacité énergétique, d'exploitations agro-écologiques ou de circuits courts. 15 milliards d'euros d'investissements sont issus de l'Etat, 30 milliards de fonds privés viendraient en complément et une autre part de financements européens.

Mais les fonds privés se mobilisent quand cela est rentable. Pour accroître les fonds privés, il faudra donc des mesures incitatives, soit par exemple avec un accompagnement de fonds publics, soit par des mesures de réduction de risques, soit par les tarifs de rachat pour les EnR.

Marine Le Pen veut aussi soutenir les productions locales agricoles françaises et les prix, en simplifiant également les normes administratives. Mais son programme ne contient pas beaucoup de mesures agro-environnementales. Elle a mentionné assez marginalement le développement de la permaculture et de l'agroforesterie. Elle s'oppose aux importations qui bénéficient aux politiques agricoles moins contraignantes du fait de l'environnement que la politique française. Emmanuel Macron est un peu plus précis et parle d'éliminer progressivement les pesticides et les perturbateurs endocriniens les plus nocifs avérés ou probables. Il va jusqu'à proposer "un GIEC des perturbateurs endocriniens". Il propose également d'affecter 200 millions d'euros supplémentaires pour la reconnaissance des services rendus par les agriculteurs.

A l'instar de Marine Le Pen, il veut aussi lutter contre le dumping environnemental et social. Il répond en défense aux attaques contre son soutien au traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada (Ceta), alors que Marine Le Pen n'y est pas favorable. Emmanuel Macron appellera ainsi l'Europe à prendre des sanctions commerciales contre les pays qui ne respectent pas les clauses sociales et environnementales des accords commerciaux conclus avec l'Union européenne.

AE : Les propositions des candidats en matière de biodiversité et d'aménagement du territoire sont-elles à la hauteur ?

CT : Aucun des candidats ne s'est prononcé sur les émissions de gaz à effet de serre agricoles ou sur l'arrêt de l'étalement urbain pour préserver les zones agricoles et la biodiversité.

Les deux candidats ne sont pas allés très loin sur les sujets liés à la biodiversité. Emmanuel Macron s'engage à mettre en œuvre la loi biodiversité d'août 2016 sur le principe ERC (éviter, réduire et compenser) et à sacraliser l'Agence française pour la biodiversité (AFB). Il parle aussi d'un texte sur les sols et souhaite séparer les activités de conseil aux agriculteurs et de commerce des pesticides qui peuvent en effet susciter des conflits d'intérêt.

Marine Le Pen défend le bien-être animal. En matière de pêche, elle veut aussi adapter les méthodes de prélèvement à l'état des stocks. Elle appelle aussi à limiter l'impact de certains pesticides néonicotinoïdes sur les abeilles.

AE : Emmanuel Macron vise aussi une économie 100% circulaire. Les industriels sont-ils favorables à son extension du bonus-malus sur l'éco-contribution des produits ?

CT : L'éco-contribution est à quelques centimes d'euros par produit. La doubler ne sera pas très efficace. Si on pense à utiliser le bonus-malus pour favoriser, comme le prévoit M. Macron, les produits durables, tout en pénalisant les produits néfastes pour l'environnement, c'est du bon sens. C'est ce qui existe déjà pour les voitures. Cela pourrait exister sur d'autres produits à travers une éco-contribution (différente de l'actuelle) qui ne serait pas juste une contribution au recyclage mais une espèce de taxe environnementale sur les produits. Il faudra définir les critères pour appliquer cette mesure, et ils pourraient être compliqués à élaborer. M. Macron propose également d'augmenter les taxes à l'incinération et à l'enfouissement pour inciter au recyclage. Sur le diesel aussi, Emmanuel Macron confirme l'alignement de sa fiscalité sur celle de l'essence, contrairement à Mme Le Pen qui y est opposée car elle estime que cela pénalise les classes moyennes, aujourd'hui très utilisatrices de diesel du fait de l'avantage fiscal historique.

AE : Quels sont les enjeux insuffisants ou absents du projet des deux candidats ?

CT : Les candidats ont envie que les entreprises s'engagent plus pour l'environnement. Mais de là à dire qu'ils vont les aider à le faire, cela ne nous a pas sauté aux yeux. Ils sont dans la continuité en matière de responsabilité sociale et environnementale des entreprises (RSE). Les deux candidats ont aussi tous deux perçu le sujet de la rénovation énergétique des bâtiments comme important. En revanche, les deux ont des programmes de financements qui risquent d'être insuffisants en rythme de rénovations pour tenir les engagements climat de long terme. Emmanuel Macron prévoit huit milliards d'euros de fonds publics, dont la moitié pour les bâtiments publics et l'autre pour les populations précaires. Marine Le Pen fixe aussi, dans son quinquennat, des objectifs prioritaires budgétaires d'isolation thermique des bâtiments mais sans les chiffrer. Elle prévoit des prêts à taux zéro, mais ceux-ci n'ont pas très bien fonctionné jusqu'ici, et son programme ne précise pas ce qui changera.

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