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Pourquoi le Covid-19 modifie les perspectives de l'action climatique

La pandémie du Covid-19 a mis à l'arrêt l'économie mondiale et les émissions de GES. Christian de Perthuis en est persuadé : elle rend probable l'atteinte du pic des émissions en 2019 et fera gagner du temps face à l'inexorable horloge climatique.

Avis d'expert  |  Gouvernance  |    |  Actu-Environnement.com

La pandémie du Covid-19 est la quatrième affectant le monde contemporain. Contrairement à celles qui l'ont précédée, elle frappe majoritairement les personnes âgées qui ont quitté la population active. Son coût macro-économique ne résulte pas de son impact sur l'offre de travail, mais des mesures de confinement paralysant l'économie.

Pour anticiper son impact sur les émissions de gaz à effet de serre (GES), à la Chaire Économie du Climat nous avons retenu deux scénarios. Le premier suppose que la trajectoire épidémiologique en Europe, aux États-Unis puis dans le reste du monde, reproduise celle observée dans les pays d'Asie de l'Est. Le second, désormais le plus réaliste, retient une bataille plus longue contre le virus dans ces pays.

Un recul des émissions mondiales sans équivalent en temps de paix

Compte tenu des caractéristiques géographiques et sectorielles de la récession économique, nous avons calculé les niveaux d'émission possibles pour 2020 associés à chaque scénario. Dans les deux cas, le transport international connaît une chute abrupte de ses rejets de CO2, de respectivement un quart et un tiers, relativement à 2019.

Dans le scénario de sortie rapide du confinement, la Chine limite sur l'année la baisse des émissions à 200 Mt. L'Union Européenne, les États-Unis et le reste du monde, connaissent une évolution comparable à celle observée lors de la récession de 2009. Globalement, le monde réduit ses émissions de 1 Gt (3 %), soit deux fois ce qui avait été observé en 2009.

Le scénario le plus probable est désormais celui d'une sortie du confinement plus étalée dans le temps. La Chine, les États-Unis et l'Europe connaîtraient alors des baisses d'émission situées entre 700 et 900 Mt. Avec un recul de plus de 2 Gt, le reste du monde serait le plus gros contributeur au repli. Au total, le monde se dirigerait vers une chute des émissions de l'ordre de 5 Gt (-14 %).

D'après les calculs de l'UNEP, il faudrait baisser chaque année les émissions mondiales de 3 % pour se mettre sur une trajectoire limitant le réchauffement à 2°C, et de 7 % pour 1,5°C. Une baisse de 14 % équivaudrait donc respectivement, à 5 et 2 ans de gagné. C'est loin d'être négligeable. La question-clef reste celle des effets à long terme de la crise sanitaire. Passé la crise de court terme, le monde reviendra-t-il au « business as usual » antérieur ?

Certaines forces vont jouer au rebond : la baisse du pétrole va stimuler sa demande et renchérir les coûts relatifs des investissements verts ; la crise sanitaire a envahi tout l'espace politique, au détriment de la préoccupation climatique des gouvernements ; la fin des périodes de confinement verra un énorme besoin de renouer avec les rencontres et les multiples consommations qui s'y associent. Un rebond, similaire à celui enregistré au lendemain de la crise de 2009 semble pourtant improbable. L'épidémie du Covid-19 catalyse en effet des changements structurels qui iront en sens inverse.

Le Covid-19 catalyseur de transformations structurelles

La crise sanitaire révèle l'extrême vulnérabilité des modes de développement basés sur l'accroissement incessant de la mobilité des personnes, du capital, des marchandises. Simultanément, elle oblige à expérimenter des innovations qui annoncent des transformations structurelles.

Le télétravail à grande échelle en constitue une brique significative. Partout, il s'est développé à une vitesse totalement inimaginable avant la crise. Dans l'éducation, il s'est par exemple imposé comme une alternative d'urgence aux méthodes classiques d'enseignement, de la maternelle à l'université, en passant par les filières professionnelles ou spécialisées. Dans nombre de secteurs productifs, ses applications permettent de concilier le confinement avec le maintien d'un minimum d'activité économique. Le télétravail contribue ainsi puissamment à empêcher un effondrement total de l'économie consécutif au confinement.

Passée la phase de confinement, le télétravail va faire découvrir de nombreuses options permettant de réduire les innombrables formes de mobilités contraintes. Ces mobilités accroissent inutilement nos empreintes climatiques pour de faibles bénéfices économiques.

Concernant les marchandises, les acteurs économiques sont obligés de tester la diversification de leurs sources d'approvisionnement et le raccourcissement de leurs chaînes d'approvisionnement. Le mouvement est spectaculaire pour la fourniture de biens basiques dans la lutte contre la maladie, comme les masques, le matériel respiratoire ou les gels antibactériens, dont certaines lignes de production ont été relocalisées en urgence en Europe. Ici encore, il s'agit d'expérimenter de nouvelles formes d'organisations productives prenant appui sur la proximité qui, non seulement, limitent les risques épidémiques mais facilitent la réduction de nos rejets de gaz à effet de serre.

La crise sanitaire fait également émerger de multiples innovations en matière de solidarité. On en voit chaque jour des illustrations, tant vis-à-vis des personnes âgées, les plus vulnérables, qu'à l'égard des personnels soignants, les plus exposés dans le combat contre le virus. Ces innovations contribuent à faire refluer les valeurs d'individualisme et de consumérisme qui sont des obstacles à la mise en place de réponse au défi climatique.

Mais l'autre face du confinement, est de révéler l'ampleur des inégalités et de les aggraver à mesure qu'il se prolonge. À sa sortie du confinement, la société risque d'être abîmée par le creusement de ces inégalités. Les initiatives multiformes en matière de solidarité ne suffiront pas à restaurer un fonctionnement social harmonieux. Il faudra restaurer le rôle incontournable de l'État en la matière. La crise du Covid-19 annonce un rééquilibrage assez fondamental au sein de nos sociétés entre les valeurs du marché et celles de l'intérêt général.

Passer le pic mondial d'émission ne suffit pas !

   
   
Par ses impacts de court terme, comme par les changements structurels qu'elle annonce, la crise du Covid-19 modifie profondément les perspectives de l'action climatique. Elle rend probable l'atteinte du pic des émissions mondiales en 2019 et devrait faire gagner, par les baisses d'émissions induites, quelques années face au mouvement inexorable de l'horloge climatique.

Mais franchir ce pic ne signifie en aucune façon gagner la bataille face au réchauffement climatique. Une fois le pic dépassé, il conviendra de renforcer l'action pour ramener le cumul des émissions à un niveau compatible avec un réchauffement inférieur à 2°C, voire 1,5°C. Les changements structurels que la crise sanitaire va impulser iront dans le bon sens. Des plans de relance correctement ciblés permettrait de les accélérer. Pour sauver ses actifs productifs, l'Europe a besoin d'un Green Deal de guerre, à lancer dès la sortie du confinement.

Avis d'expert proposé par Christian de Perthuis, Université Paris Dauphine, Fondateur de la Chaire Économie du Climat et auteur de « Le tic-tac de l'horloge climatique » (De Boeck, 2019)

Réactions2 réactions à cet article

 

Un Green Deal de guerre: bien parlé! Mais là encore, il faut souhaiter que les mesures qui seront annoncées et mises en oeuvre (si elles le sont) ne soient pas détournées en simple greenwashing de manière à continuer comme avant, tout en se donnant bonne conscience, comme c'est le cas actuellement dans le BTP. Parce que c'est facile de dire , mais, faire...

gaïa94 | 06 avril 2020 à 16h00
 
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Vous semblez oublier que le capitalisme contemporain obéit à 2 puissantes lois qui ne pourront être remises en cause que par une "révolution" planétaire: la rentabilité à court terme et la mondialisation des marchés.
Ce qui veut dire que tout opérateur économique, ou tout pays, voire toute région du monde qui s'aviserait d'adopter un autre modèle, se ferait tailler des croupières au plan économique sauf à sortir des innombrables accords de libre échange qui existent avec le risque de finir comme l'Union Soviétique!
Inutile de vous dire que je suis modérément optimiste sur un tel scénario compte tenu du rapport de forces politique actuel en Europe et dans le monde...

adjtUAF | 06 avril 2020 à 17h56
 
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