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Cuve de l'EPR : les acteurs du nucléaire s'expliquent devant les parlementaires

Les principaux acteurs de la filière nucléaire française ont fait valoir leur point de vue au sujet de la cuve de l'EPR, à l'occasion d'une audition parlementaire. Mais les échanges, particulièrement tendus, ont surtout renforcé les interrogations.

Risques  |    |  Philippe Collet Actu-Environnement.com
Cuve de l'EPR : les acteurs du nucléaire s'expliquent devant les parlementaires

Jeudi 25 juin, l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst) avait convié les principaux acteurs de la filière nucléaire à faire le point sur les défauts constatés sur le fond et le couvercle de la cuve de l'EPR en construction à Flamanville (Manche).

Au-delà des aspects techniques, le fait marquant de l'audition est la grande tension dans laquelle elle s'est déroulée. Du côté des parlementaires, les tweets ironiques du député écologiste Denis Baupin ont particulièrement irrité Jean-Yves Le Déaut, son collègue socialiste et président de l'Opecst, qui s'en est ouvertement plaint. Du côté des représentants d'Areva et d'EDF, les déclarations se sont globalement limitées à la lecture de notes soigneusement préparées. Ils avaient un message rassurant à faire passer et s'y sont tenus. En conséquence, les questions les plus sensibles sont restées sans réponse. Néanmoins, ces silences, souvent gênés et lourds de sens, se sont révélés contre-productifs. Ils ont indirectement souligné la pertinence des questions et renforcé les doutes qu'elles soulèvent.

Poser les problèmes

C'est à la fin de la première table ronde que l'audition démarre réellement. Le grand témoin, Yves Bréchet, haut commissaire à l'énergie atomique, appelle les intervenants à abandonner leurs discours convenus pour poser sur la table les critiques qui entourent les problèmes de la cuve de l'EPR et leur gestion par l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Cette demande rejoint celle de Pierre-Frank Chevet, président de l'ASN, qui appelle lui aussi ses opposants éventuels à formuler "clairement et publiquement" leurs reproches.

Ces demandes resteront lettre morte, les critiques dont fait l'objet l'ASN n'étant évoquées qu'à mots couverts. Ce fut le cas notamment lorsque Denis Baupin demande aux industriels de dire clairement si, selon eux, l'Autorité "en fait trop". Sa question, qui évoque directement les courriers envoyés à l'ASN par certains anciens cadres d'EDF, n'obtient qu'un silence pour réponse. Seul Pierre-Franck Chevet reviendra sur le sujet, inquiet de cette apparente unanimité en faveur de l'Autorité. L'ASN "n'est pas payée pour être aimée", rappelle-t-il, ajoutant que cela "[l'aiderait que] pas trop de contre vérités circulent".

Un défaut réglementaire ?

Une autre raison d'être de l'audition concerne la nature exacte de l'anomalie. S'agit-il d'une "anomalie règlementaire" ou d'"une anomalie de papier", comme le suggèrent certains ? Non, répond Pierre-Franck Chevet, expliquant qu'il s'agit d'un écart par rapport à la qualité attendue de l'acier. Plus précisément, la résistance de la cuve est par endroits de 36 joules, quand la réglementation de 2005 impose un minimum de 60 joules et la précédente, datant de 1974, un minimum de 56 joules.

Les nouvelles règles de 2005 ne devaient s'appliquer aux cuves nucléaires qu'à partir du 1er janvier 2011. Les pièces aujourd'hui incriminées ont été achevées à la toute fin 2010 et auraient donc dû "échapper", à quelques jours près, à la réglementation de 2005. Cependant, "il a été décidé" d'appliquer à ces pièces la nouvelle réglementation, explique Nicolas Chantrenne, sous-directeur des risques accidentels au ministère de l'Ecologie. Alors que la réglementation de 1974 n'imposait que des contrôles aux points les plus sensibles, celle de 2005 impose des contrôles plus complets, ce qui a permis de découvrir les défauts.

Par ailleurs, Rémy Catteau, directeur des équipements sous pression à l'ASN, explique que non seulement les défauts auraient été traités de façon similaire avec la réglementation de 1974, mais qu'ils sont aussi étudiés tout aussi minutieusement à l'étranger. Il y a un défaut "c'est acquis et personne ne conteste ce point", résume Jacques Repussart, directeur général de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Tout le monde partage-t-il ce point de vue, demande par ailleurs le président de l'Opecst, Jean-Yves Le Déaut. Le silence qui suit vaut accord.

Areva a changé de procédé

Concrètement le principal risque associé au défaut est la rupture de la cuve, lors de l'injection d'eau froide en phase accidentelle, explique Patrick Dumaz de la direction de l'énergie nucléaire du Commissariat à l'énergie atomique (CEA). Or, Pierre-Franck Chevet n'a eu de cesse de rappeler la position de l'ASN : "la rupture [de la cuve] doit être exclue" ce qui impose des marges de sûreté élevées. La rupture de cuve n'est pas prise en compte dans la démonstration de sûreté des réacteurs, ce qui explique la fermeté de l'Autorité qui emploie systématiquement le verbe "exclure". "Les mots sont importants", insiste Pierre Franck Chevet.

Quant à l'origine du problème, il est probablement à chercher du côté d'Areva. Oui, Areva a modifié la méthode de fabrication de la cuve, confirme Bertrand de L'Epinois, directeur des normes de sûreté de l'entreprise. Les pièces à forger étant plus volumineuses, l'industriel utilise des lingots de 160 tonnes (contre 55 tonnes habituellement) refroidis dans des conditions qui augmentent la ségrégation du carbone aux extrémités. Comment expliquer que Mitsubishi Heavy Industries soit parvenu à forger correctement ces pièces pour l'EPR finlandais ? La question reste sans réponse.

L'hypothèse de la perte de compétence de la filière nucléaire française est ouvertement avancée. Jean-Yves Le Déaut, dès son introduction, rappelle que l'Opecst s'est déjà inquiété de la perte de savoir-faire lié à l'arrêt prolongé de construction de réacteur en France. Il souligne notamment que quinze ans séparent l'ouverture du chantier du dernier réacteur construit à Civaux (Vienne) de celle du chantier de l'EPR. La filière nucléaire française "doit renforcer ses compétences", confirme pour sa part Laurent Thieffry, directeur du projet Flamanville 3 pour EDF. Dans le même registre, Yves Bréchet rappelle qu'il y a quatre ans l'Académie des technologies a rédigé un rapport pointant la perte de compétence en matière de métallurgie.

La résolution du problème en bonne voie ?

L'expertise complémentaire devra apporter la preuve de la résistance de la cuve, malgré les défauts constatés. Plusieurs aspects, liés à la conception de la cuve, sont favorables : le fond de cuve est moins irradié que les viroles, ce qui limite son vieillissement, il n'est pas percé contrairement aux réacteurs précédents, et l'injection d'eau froide est éloignée du fond ce qui limite le risque de choc thermique. Cependant, côté point négatif, Rémy Catteau, de l'ASN, fait remarquer que les écarts constatés, jusqu'à 50% en certains points par rapport à la teneur en carbone admissible, sont "très supérieurs à ceux rencontrés jusqu'à présent" (un écart de 20 à 25% au maximum).

Quant au couvercle, le problème est quelque peu différent puisqu'il peut être changé.

Cinq questions se posent à l'ASN. Elle doit s'assurer que les défauts sont au centre et sur la face externe du fond de cuve, elle doit évaluer les propriétés mécaniques des pièces en fonction de leur vieillissement, elle doit étudier leur sollicitation, en particulier les contraintes thermiques, et elle doit s'assurer que les pièces utilisées pour les essais sont représentatives des pièces en place. Quant à la cinquième question, elle n'a été qu'effleurée : le défaut affecte-t-il d'autres cuves du parc français ?

En conclusion, Yves Bréchet, du CEA, s'est dit "assez optimiste" sur la résolution du problème. Cet avis est conforme à la teneur des échanges, puisque, mis à part l'ASN qui insiste sur l'incertitude qui prévaut à ce stade, les propos tenus se voulaient rassurants. Mais pouvait-il en être autrement, vue la composition des deux tables rondes ?

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