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Dragage portuaire : quelles conséquences environnementales pour le déplacement d'une zone d'immersion en mer ?

Au port de Rouen, le déplacement de la zone d'immersion des sédiments de dragage portuaire est soumis à controverse. Malgré une expérimentation grandeur nature et la promesse d'un suivi, les impacts à long terme d'une telle opération sont incertains.

Déchets  |    |  Eva Gomez Actu-Environnement.com

Chaque année, presque cinq millions de mètres cube de sédiments sont dragués dans le port de Rouen (Seine maritime). Parmi eux, 4,5 millions de mètres cube composés à 60% de sable et 40% de vase, sont destinés à l'immersion en mer. En 2007, le Conseil scientifique de l'estuaire de la Seine (CSES) a alerté les gestionnaires du port sur le fait que le site ''Kannik'' d'immersion des sédiments, situé à 11 km au large du Havre et exploité depuis 1977, commençait à saturer. Son extension menaçait en effet d'avoir divers impacts sur l'entrée en baie de Seine. Sylvie Barbier, membre du directoire océans, mers et littoraux de France nature environnement (FNE) explique qu'en 40 ans, il s'est créé "une sorte de colline sous-marine qui tend à rendre plus difficile la navigation des navires de plaisance ou de pêche et risque d'avoir un effet sur les courants". Suite à cette alerte, de multiples études d'impact ont été menées jusqu'en 2013, afin d'identifier les sites d'immersion de remplacement.

Une expérimentation utile mais pas forcément représentative

En 2010, alors qu'Haropa-Port de Rouen avançait sur le dossier d'une autorisation d'un nouveau site d'immersion, une réticence générale face au projet s'est fait sentir. Une expérimentation grandeur nature d'un an a donc eu lieu sur le site "Machu", identifié à 17 km au large de Deauville (Calvados). L'objectif : vérifier qu'aucun impact environnemental ne surviendrait sur cette nouvelle zone de clapage. "Le résultat du suivi a déterminé que les sédiments de dragage du port de Rouen immergés au Machu, auraient un impact «négligeable» sur l'environnement, la biodiversité et la pêche", explique le directeur général adjoint de Haropa-Port de Rouen, Pascal Gabet. "Nous avons mené des études d'impacts à tous les niveaux : sur le site de dragage, dans la drague et sur le site d'immersion, en comparaison avec des échantillons témoins de l'environnement ambiant. Ceci en tenant compte de la qualité chimique des sédiments, de leur granulométrie et de leur potentiel impact sur les ressources halieutiques", détaille-t-il. Pour rappel, les sédiments autorisés à l'immersion ont une toxicité inférieure au seuil N1 défini par le Groupe d'étude et d'observation sur le dragage et l'environnement (Geode).

A priori donc, l'immersion de ces grandes quantités de sédiments marins ne devrait pas avoir de conséquences environnementales sur le nouveau site "Machu". Mais à long terme, le déplacement nécessaire de cette zone d'immersion pourrait avoir un impact notable. C'est en tout cas le point de vue de Philippe Ledenvic, président de l'Autorité environnementale (Ae), qui salue l'initiative de l'expérimentation d'un an, tout en soulignant qu'elle ne peut être représentative du "phénomène d'accumulation dans le temps". En effet, "l'expérimentation a permis d'apporter des éléments d'analyse", mais conduite sur un volume d'un million de mètres cube, elle reste toutefois loin des 4,5 millions de mètres cube qui seront immergés annuellement. Le raisonnement du dossier, sur lequel l'Ae a rendu un avis en juin 2016, "semblait faire des raccourcis avec une extrapolation linéaire, qui consistait à multiplier par 4,5 les effets constatés en un an avec un million de mètres cube, pour en déduire les impacts du projet à long terme".

La dynamique hydrosédimentaire possiblement modifiée

De plus, une fois immergés, les sédiments sont mobiles. Une simple multiplication par le nombre total de sédiments à claper ne saurait donc suffire. Le président de l'Ae poursuit son analyse en expliquant que ''les sédiments sont dragués en amont de l'estuaire et clapés pas très loin en aval sur le site du Kannik. Ainsi, "avec les courants, une partie de ces sédiments est ramenée au lieu de dragage, l'autre se disperse dans le bouchon vaseux et la vasière intertidale", précise Philippe Ledenvic. Selon lui, le clapage déplacé beaucoup plus au large sur Machu pourrait changer assez fondamentalement cet équilibre. Ainsi, "les courants marins, au lieu de ramener les sédiments à proximité, les emporteraient vers le Nord et la Manche, ce qui provoquerait des chamboulements biologiques''.

Philippe Ledenvic maintient que le fait de ''déplacer la zone de clapage alors que le dragage se situe toujours au même endroit, pourrait modifier la dynamique hydrosédimentaire". Il poursuit son analyse en indiquant que ''dans l'estuaire de la Seine, la richesse de la faune marine et du benthos est liée à la répartition et à la nature des sédiments". Par exemple, les secteurs avec beaucoup de sédiments fins et très fins "accueillent une population microscopique qui alimente les poissons". Donc, "si les vases et sédiments se déplacent ailleurs, certaines espèces se déplaceront avec eux et rencontreront potentiellement des problèmes pour retrouver un habitat ou s'alimenter'', précise le président de l'Ae. Des affirmations contre lesquelles Pascal Gabet fait toutefois valoir l'avis du CSES : "L'arrêt de l'exploitation du site de Kannik, outre l'arrivée à saturation, avait aussi pour objectif de préserver le système hydrosédimentaire de l'estuaire. La poursuite de l'exploitation du site aurait modifié les courants et le fonctionnement naturel de l'estuaire", se défend-il, "Haropa-Port de Rouen a donc suivi les recommandations du Conseil scientifique".

Clapage en bandes alternées et mise en place d'un suivi

Pour minimiser l'impact de l'immersion sur les écosystèmes, Pascal Gabet précise qu'Haropa-Port de Rouen a opté pour un clapage en bandes alternées non-contigües. Une technique qui apparaît en effet comme une bonne solution pour la plupart des acteurs du secteur. Philippe Ledenvic explique qu'il s'agit de "déposer des sédiments sur une première bande pendant un certain temps pour favoriser leur dispersion dans cette zone, puis d'alterner en clapant sur d'autres bandes''. Pendant l'exploitation de la deuxième bande, la dispersion continue d'opérer sur la première bande, ce qui évite une trop grosse accumulation de sédiments. Simultanément, la recolonisation des espèces peut s'opérer plus facilement à partir des zones non recouvertes. ''Le clapage en mouvement provoque une diffusion plus homogène sur les fonds marins, et le système de bandes alternées non-contigües permet le maintien d'un équilibre de la biodiversité, ainsi que la recolonisation'', ajoute Sylvie Barbier de l'association FNE.

Dans tous les cas, le directeur général adjoint d'Haropa-Port de Rouen rappelle que l'arrêté qui définit l'accord du projet, prévoit un bilan au bout de cinq ans. L'autorité environnementale a cependant recommandé la mise en place d'un suivi, notamment pour connaître le comportement physique des sédiments immergés ainsi que de leur impact sur les ressources halieutiques, de même qu'un suivi des sédiments dragués afin de contrôler leur toxicité. "Le programme de suivi du site Machu et des immersions (…) comprend (…) un suivi du peuplement benthique du site et de la zone endiguée, un suivi de la faune piscicole et halieutique et de sa recolonisation pour évaluer l'incidence des clapages sur le risque d'absorption et d'accumulation de susbtances chimiques par les coquillages et poissons, un suivi des habitats Natura 2000, de la qualité de l'eau et des activités touristiques et de pêche", précise Pascal Gabet. Les premiers clapages sur le site Machu ont débuté quelques jours après l'autorisation préfectorale du 28 avril 2017.

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