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Actu-Environnement

“La réglementation est aux mains des grandes entreprises pour verrouiller le marché”

Corinne Lepage, ancienne ministre de l'Environnement, remet ce lundi à Ségolène Royal le rapport sur l'économie verte commandé en janvier. En exclusivité pour Actu-Environnement, elle présente ses recommandations pour donner la priorité à une économie verte, connectée, localisée et en réseau.

Interview  |  Gouvernance  |    |  Laurent Radisson Actu-Environnement.com
Environnement & Technique N°349 Cet article a été publié dans Environnement & Technique n°349
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“La réglementation est aux mains des grandes entreprises pour verrouiller le marché”
Corinne Lepage
Ancienne ministre de l'Environnement
   

Actu-Environnement.com : Quel est l'état de la France en matière d'économie verte ?

Corinne Lepage : La France a tout ce qu'il faut pour réussir. C'est la bonne nouvelle de ce rapport dont la tonalité est du reste enthousiaste. Nous mettons en lumière 200 réussites qui viennent des citoyens, des territoires et des entreprises. Mais on n'arrive pas à passer un plafond de verre. Il y a une opposition entre le Nouveau monde qui est déjà là et l'Ancien monde qui relève de l'économie du XXe siècle.

AE : Quels sont les obstacles rencontrés ?

CL : Il y a un manque de confiance de l'Etat vis à vis de la société, et vice-versa. Et cela ne va pas en s'arrangeant. Nous sommes dans une société très verticale avec des grands groupes d'un côté et, de l'autre, une flopée de petites entreprises dont on parle beaucoup mais qui, sur le terrain, sont peu aidées. Il est très difficile pour une PME de devenir une entreprise de taille intermédiaire (ETI), et pour une ETI de devenir un grand groupe. On a affaire à un capitalisme issu de l'Etat, très puissant, mais le système n'est pas efficace. Dans la vraie vie, on n'est pas rentré dans la transition énergétique et il est encore trop tôt pour juger de l'impact de la loi sur la transition énergétique. C'est une politique de petits pas.

AE : Que proposez-vous pour changer le système ?

CL : Nous proposons cinq mesures structurelles phares pour permettre de changer le rapport de force et passer le cap vers le Nouveau monde. Ces propositions ne concernent pas que l'économie verte mais aussi l'économie numérique et, de manière plus large, toute économie qui accepte de se transformer.

AE : Quelles sont ces propositions ?

CL : Il s'agit tout d'abord de créer une marque qui pourrait être France Terre d'Avenir, à l'image de la French Tech en matière de nouvelles technologies, avec un système en autogestion et un cahier des charges partagé. Nous proposons également la création d'une cartographie permettant la mise en synergie des différents réseaux existants. Cartographie que nous mettons à disposition, avec le rapport, sur le nouveau site internet ADN Monde, en donnant la possibilité aux internautes de réagir. La troisième proposition est la construction du Mouvement des entreprises pour la nouvelle économie (Mene), qui regroupera les fédérations et les entreprises qui ont intérêt au développement du Nouveau monde. Nous proposons également de créer l'Institut de la transition, qui traitera de la mutualisation des services, de la résolution des conflits entre l'Ancien et le Nouveau mondes, mais aussi des questions liées au travail. Enfin, nous suggérons la mise en place d'un fonds de remédiation qui permettra d'investir sur des biens communs sans rentabilité immédiate, avec un régime fiscal avantageux calqué sur celui de la forêt.

AE : Cela implique-t-il des remises en cause ?

CL : Oui, il faut changer nos lunettes pour regarder le monde. Cela passe par l'inscription de la santé et du bien-être dans toutes les données. Il faut également parvenir à un système qui prenne en compte les externalités via des propositions fiscales, financières et comptables. Nous proposons de revoir les normes pour qu'elles atteignent leur objectif et ne soient pas des outils de rentes. Nous proposons des mécanismes plus souples comme les Green Deals et le recours effectif à l'expérimentation. Il faut redonner la priorité au local et au citoyen, pour passer du chercheur à la start-up et de la start-up à la PME. Les innovations de rupture ne sortent pas des multinationales. Il s'agit de construire un nouveau modèle entrepreneurial. La priorité doit être donnée à une économie verte, connectée, localisée et en réseau.

AE : Faites-vous des propositions plus ciblées ?

CL : Oui, le rapport s'attaque à des secteurs clés. Le nucléaire est tellement favorisé que les PME en pleurent. Cela va un peu mieux pour les énergies renouvelables avec les mesures prises dans la loi de transition énergétique mais les choses restent très difficiles pour elles. Il faut aller plus loin en matière d'autonomie énergétique. Le rapport porte un message très fort en faveur de la décentralisation, avec de nombreuses propositions : retour aux régies d'électricité, coopératives d'habitants, tiers-financement… Nous dénonçons les normes et la réglementation comme un outil formidable aux mains des grandes entreprises pour maintenir des rentes et empêcher l'accès au marché de nouveaux entrants. Le rapport fait également des propositions dans le domaine de l'agriculture mais aussi de la mer, de l'outre-mer, des forêts ou de l'économie circulaire. Sans oublier une ouverture sur les secteurs du textile et de la santé.

AE : A qui s'adressent vos propositions ?

CL : Nous proposons un plan d'actions par acteur qui part du local et des acteurs privés. Les citoyens et les entreprises sont donc visés en priorité mais notre plan concerne aussi les collectivités locales, l'Etat et les médias.

AE : Pensez-vous que le Gouvernement donnera suite à vos propositions ?

CL : Je ne sais pas ce que fera le Gouvernement. En tout état de cause, beaucoup de propositions, comme le Mene ou la cartographie, ne dépendent pas de lui. Beaucoup d'acteurs sont déjà dans la nouvelle économie. L'idée est de leur dire : "Allez-y, continuez, regroupez-vous pour peser !", et à l'Etat : "Ne soyez pas un obstacle !".

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