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Quand les énergies fossiles menacent le climat et la paix mondiale

La guerre en Ukraine tend à faire passer au deuxième plan les préoccupations climatiques. Pourtant, sécurité énergétique et sécurité climatique apparaissent plus que jamais indissociables.

Décryptage  |  Energie  |    |  Agnès Sinaï  |  Actu-Environnement.com
Quand les énergies fossiles menacent le climat et la paix mondiale

« Le relâchement de l'action climatique, en 2022, en raison de la guerre en Ukraine est inacceptable », a déclaré l'ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques Christiana Figueres, lors d'une réunion préparatoire organisée, le 28 mars, par la Fondation européenne pour le climat. « Nous devons profiter de ce moment pour briser la dépendance au pétrole et au gaz... C'est notre dépendance collective au pétrole et au gaz qui finance la guerre contre l'Ukraine. » Pour Joeri Rogelj, directeur du Grantham Institute, le prochain volet du Giec, attendu le 4 avril, fournira « de bonnes preuves pour que les objectifs climatiques soient actualisés et renforcés d'ici à la fin de 2022 et proposera des méthodes pour le financement, la technologie, l'investissement et les enjeux de développement en vue de la COP 27 ».

 
C'est notre dépendance collective au pétrole et au gaz qui finance la guerre contre l'Ukraine  
Christiana Figueres, ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques
 

Celle qui fut la négociatrice en chef de la COP 21, Laurence Tubiana, veut croire que « les engagements récents de l'Union européenne sont positifs. La sécurité climatique se confond de plus en plus avec la sécurité énergétique et cette convergence est plus frappante que jamais. L'invasion de l'Ukraine a forcé les gouvernements à clarifier les prochaines étapes. Le G7 allemand sera un espace climatique majeur en 2022. Des paquets énergétiques de transition juste pour l'Indonésie, l'Inde, entre autres, seront probablement discutés. Mais l'Europe doit donner l'exemple, alors que de nouveaux engagements (NDCs) sont attendus de la part de l'Afrique du Sud et de l'Indonésie, dans le sillage de la COP de Glasgow et en vue de la COP 27 ».

Le Green Deal, un projet pour la paix

Alors que la publication du premier volet du sixième rapport du Giec a été occultée par le début de la guerre en Ukraine, le mois dernier, « le Green Deal européen est plus important que jamais dans ce contexte de guerre », plaide Laurence Tubiana. « Certes, nous savons qu'à court terme nous allons nous tourner vers le charbon plutôt que vers le gaz, en Europe en particulier, mais l'action climatique peut rompre avec cette spirale géopolitique. » D'ores et déjà, une hausse de l'utilisation du charbon est constatée en Pologne et en Allemagne. « Mais encore une fois, cela ne doit pas occulter les trajectoires de long terme. Il y a beaucoup de modélisations ces jours-ci. Certaines montrent que l'Europe pourrait se passer du gaz russe d'ici à 2025. D'autres disent que cela pourrait arriver plus tôt. Accélérer les renouvelables et l'électrification est une manière de rompre avec cette dépendance. La diplomatie climatique continue, et désormais nous pouvons considérer que le Green Deal est un projet pour la paix », assure Mme Tubiana.

Pour autant, aucune stratégie lisible ne se dessine pour le moment, observe l'économiste Patrice Geoffron, directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières de l'université de Paris-Dauphine, à l'occasion d'un échange avec la presse organisé par l'Association des journalistes de l'environnement, le 29 mars. Il est même inquiétant de voir l'Union européenne acculée à se tourner vers le gaz de schiste américain. Le 25 mars, l'UE a en effet annoncé que les États-Unis allaient fournir aux Européens des volumes supplémentaires de gaz naturel liquéfié (GNL) d'au moins 15 milliards de mètres cubes en 2022, avec des augmentations attendues pour l'avenir. Et on constate le déploiement de plateformes flottantes de regazéification, qui doivent pouvoir se déployer en quelques mois.

« Le bilan environnemental de ces approvisionnements sera-t-il supérieur à celui des usages du charbon ? Cela ne représente jamais que 10 % de ce qu'étaient les approvisionnements russes en 2021 », rappelle l'économiste. Patrice Geoffron souligne que la course au GNL risque de mettre l'Europe en concurrence avec d'autres zones du monde qui, elles, voudraient utiliser ce gaz pour alléger leur consommation de charbon. Le contexte de l'année est celui d'un rebond des gaz à effet de serre, « ce qui est tout, sauf une surprise : même avant le conflit, il y avait des tensions sur le prix de l'énergie liées à la sortie de crise sanitaire » et à un retour en grâce du charbon.

L'Agence internationale de l'énergie (AIE), désormais mandatée pour mettre en œuvre le scénario zéro émission nette prôné par l'Accord de Paris, enjoint à arrêter d'exploiter tout nouveau gisement de pétrole et de gaz. Un message assez inhabituel, voire « violent » de la part de cette agence qui n'est pas une ONG, observe Patrice Geoffron. « Il faut rappeler qu'on est dans un modèle économique très carboné et que le découplage demeure un défi qui est loin d'être accompli tant le PIB mondial reste dépendant de la consommation d'énergies fossiles. »

Reste l'espoir qu'émergent les énergies alternatives. L'économiste de Paris-Dauphine estime qu'à moyen terme l'écart de coût entre gaz fossile et biométhane va s'atténuer : « Plus les energies fossiles deviennent chères et instables, plus la solution décarbonée gagne en compétitivité. » La durée du retour sur investissement va se réduire, « sous réserve de la capacité de nos sociétés à se mobiliser et à trouver de bons mécanismes pour accélérer ces investissements. Par exemple, pour l'hydrogène décarboné, l'écart de coûts pourrait diminuer par rapport à l'hydrogène "gris". Et ces investissements conforteront notre sécurité d'approvisionnement. En outre, cela va devenir "hype" de faire des efforts de sobriété ».

Des infrastructures préoccupantes pour le climat

Une nouvelle géopolitique de l'énergie se redessine jour après jour depuis le début de la guerre en Ukraine. En Europe, on découvre une dépendance multiple aux importations, marquées par un leadership écrasant de la Russie pour la fourniture de pétrole brut (27 % des importations de l'UE), ainsi que pour le charbon (50 % du charbon importé est russe). La dépendance au gaz est plus difficilement substituable dans une Union européenne qui a vu sa production gazière baisser tendanciellement, notamment au Royaume-Uni. Et la hausse du prix du gaz entraîne aussi celle de l'électricité, en raison des prix de gros du marché de l'énergie. Un « price cap » est en cours de discussion. « Les Européens sont condamnés à faire front groupé », observe Patrice Geoffron.

L'Europe sera-t-elle en mesure de tenir les objectifs du paquet Fit For 55 ? Cela impliquerait, à partir d'un effort d'investissement d'environ 700 milliards d'euros dans la précédente décennie, de monter à 1 000 milliards entre 2021 et 2030 et à 1 200 milliards et au-delà pour parvenir à la décarbonation, rappelle l'économiste. À court terme, l'impératif de sécurité d'approvisionnement conduit à augmenter la part du charbon. « En France, on met des options sur telle ou telle centrale à charbon qui pourraient tourner l'hiver prochain. À court terme, ce n'est pas problématique, à condition que cela ne conduise pas à des flux d'investissements durables vers ce type d'infrastructure », observe M. Geoffron. Le problème central désormais n'est pas le gaz, mais le recours massif au charbon.

Le transport de gaz, jusqu'à présent conçu de l'est vers l'ouest, va se heurter à d'importantes difficultés. Du côté allemand, la dépendance à l'égard de la Russie est marquée par ces infrastructures et par l'absence de terminaux méthaniers, ce qui interdit à l'Allemagne de déclarer un embargo. En France, depuis le début de l'année, 43 % des importations gazières proviennent du GNL, car l'Hexagone est mieux doté en terminaux méthaniers. Des projets d'infrastructures temporaires, portés par Total, se déploient au large du Havre pour renforcer les capacités d'importation, ce qui ne résout pas les difficultés d'acheminement depuis l'est de l'Europe. Des capacités additionnelles pourraient provenir d'Afrique et du Moyen-Orient. Le gazoduc EastMed, en projet depuis l'est de la Méditerranée, est, en outre, préoccupant sur le plan environnemental.

Lors d'un dialogue sur la transition énergétique coorganisé par le gouvernement fédéral allemand à Berlin, le 29 mars, la fondatrice de l'organisation ougandaise Fridays for Future, Hilda Nakabuye, a mis en garde contre les effets dévastateurs de l'oléoduc de pétrole brut d'Afrique de l'Est (EACOP), une infrastructure de 1 443 km en construction, le plus grand oléoduc de pétrole chauffé du monde : « C'est un danger pour la faune et une menace pour les générations futures. Malgré la promesse maintes et maintes fois répétée de réduire les combustibles fossiles, le soutien européen à l'oléoduc de pétrole brut d'Afrique de l'Est est une preuve claire que la région continue de soutenir des projets dévastateurs de combustibles fossiles dans le sud du monde. » Annalena Baerbock, la ministre allemande des Affaires étrangères, a répondu : « Il est de notre responsabilité mondiale de nous assurer que nous n'exportons pas notre crise énergétique vers d'autres pays et que notre transition sera socialement juste – et cela dans le monde entier. » Un discours sans doute sincère, mais difficile à tenir face à la crise énergétique brutale du moment.

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