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Technologies numériques vertes : entre discours et réalité

Fabrice Flipo, enseignant-chercheur à Télécom Ecole de Management, Docteur en philosophie des sciences et techniques, nous propose un avis d'expert sur l'impact environnemental des technologies vertes numériques autrement appelées les GreenIT.

Avis d'expert  |  Gouvernance  |    |  Actu-Environnement.com

Peut-on croire aux technologies numériques vertes ? Face aux préoccupations environnementales actuelles, les technologies de l'information et de la communication véhiculent une image de technologie propre. Argument avancé : la dématérialisation, parce qu'elle permettrait de diminuer la consommation de papier et de réduire les déplacements, aurait un impact environnemental positif.

Nous avons tenté d'y voir plus clair, en réalisant une étude qui questionne les enjeux écologiques des technologies numériques de l'information et de la communication (TIC).

Les TIC vertes ne le sont pas tant que ça

Elles consomment de plus en plus d'énergie : 2 % de la consommation mondiale, 13% de la consommation française soit environ une dizaine de réacteurs nucléaires. La croissance de leur consommation a intégralement compensé les efforts entrepris dans les autres secteurs, en particulier l'électroménager. De plus les TIC produisent des déchets difficiles à traiter, avec des quantités qui augmentent très rapidement. Les filières peinent le plus souvent à se mettre en place, même en France. Enfin les TIC réclament, pour leur fabrication, des matériaux qui étaient jusque-là peu sollicités comme les terres rares, un groupe de métaux indispensables pour fabriquer écrans plats, LED, téléphones…. Cette demande s'ajoutant aux autres besoins de l'industrie, la montée en puissance des TIC alimente donc la flambée des cours de ces éléments dont la Chine, principal pays producteur, a restreint l'exportation, pour des raisons stratégiques. Enfin en l'absence de filière structurée dans de nombreux pays du monde, certains matériaux contenus dans les TIC deviennent des déchets toxiques qui sont mélangés au tout venant, avant d'être au mieux incinérés et stockés en décharge, au pire brûlé sans autre forme de précaution.

Mais le tableau n'est pas entièrement noir. Il y a aussi de vraies mesures en faveur de l'environnement, notamment parce que les chiffres que je viens d'avancer commencent à être bien connus. Google, par exemple, a équipé son siège social à Montain View de panneaux solaires, et compte produire 50 mégawatts d'énergie renouvelable d'ici 2012. Son système de refroidissement par évaporation permettrait également de diviser par 5 sa consommation d'énergie et… sa facture d'énergie.

Séparer le bon grain de l'ivraie : le cas-d'école des smartphones

Car les annonces ne sont pas toutes aussi « green » qu'elles en ont l'air, elles se contentent de saisir l'opportunité marketing que représente le souci écologique, de plus en plus présent dans le monde entier. Prenons les terminaux mobiles. Le besoin d'autonomie des smartphones, grâce auxquels nous pouvons désormais lire nos mails, regarder des vidéos où consulter notre agenda, a poussé les constructeurs à réduire la consommation, pour augmenter l'autonomie. C'est une bonne chose en soi, mais ce progrès doit être relativisé. En effet, pour parvenir à un tel résultat, les calculs sont désormais réalisés en partie sur les serveurs. La consommation d'énergie s'est donc seulement déportée. Et comme les smartphones consomment beaucoup plus, en réalité, que les téléphones classiques, les ingénieurs en charge des réseaux voient physiquement la consommation d'énergie augmenter depuis leur arrivée sur le marché.

Ce qui est « vert » ne se laisse donc pas saisir si facilement. Pour mieux comprendre ces écarts, la deuxième partie de notre étudea consisté à enquêter sur le sujet auprès des acteurs socioéconomiques : producteurs, distributeurs, pouvoirs publics, mouvements écologistes et consommateurs. Ces investigations ont permis d'établir une définition des « écoTIC », qui coïncide d'ailleurs avec celle qui a été officiellement retenue par la Commission de Terminologie. Pour la plupart des acteurs, une « éco-TIC » est tout simplement d'une technologie moins polluante que les autres. Cette définition relative n'a pas de sens par rapport à des critères biophysiques absolus.

Chacun a donc tendance à voir le « vert » en fonction de ses intérêts. Les fabricants se concentrent sur l'économie d'énergie, qui coïncide avec leur volonté d'offrir toujours plus de mobilité. Ils se mettent par contre assez peu à l'écoconception. Au contraire leurs produits évoluent souvent de manière contraire aux recommandations des rares études qui existent : augmentation de la taille des écrans au lieu de diminution, réduction de la durée de vie au lieu d'augmentation etc. Les distributeurs rechignent à récupérer les produits usagés, car cela occasionne des frais et de l'occupation d'espace. Les associations écologistes se sont d'abord concentrées sur les toxiques, accompagnant le mouvement de la réglementation européenne (DEEE et ROHS), qui les a précédées. Plus tardivement elles sont venues à la question de l'énergie. Les consommateurs, eux, se soucient d'abord des effets néfastes des ondes électromagnétiques, n'ayant aucune idée de la consommation d'énergie induite. Ils ont tout de même le sentiment que les TIC ne sont pas des déchets comme les autres, aussi les conservent-ils dans leurs placards. Mais ils sont bien incapables d'en dire plus, tant l'information est indisponible, et noyée dans un concert de louanges quant aux vertus des produits.

Croissance verte ou relai de croissance

La relativité de la définition des « TIC vertes » (ou « éco-TIC » voire « Green-IT ») ne garantit pas que l'amélioration d'un produit conduise forcément à une amélioration pour la planète. Ainsi, même si les téléphones consomment moins, ils se multiplient, leur taille augmente… donc leur impact augmente aussi. La situation tient de la schizophrènie, où l'on vante les nouvelles performances des appareils pour pousser à acheter tout en critiquant la société de consommation. De la vente massive de produits dépend la santé des entreprises, de l'emploi, mais aussi la détérioration de la planète. Cette injonction paradoxale s'explique par le jeu des intérêts, mais aussi par l'absence d'un cadre commun de discussion. Les débats autour de l'écologie politique depuis quatre décennies montrent que c'est une certaine modernité qui est en cause.

Avis d'expert proposé par Fabrice Flipo, enseignant-chercheur à Télécom Ecole de Management

Réactions1 réaction à cet article

 

Bonjour,

Excellent article dont il ne manque qu'un terme qui, je pense, va s'imposer pour illustrer ces propos: l'effet rebond.

Ex: "mes panneaux solaire me font économiser de l'argent donc je m'offre un voyage en avion" ou "les télés consomment deux fois moins d’énergie qu'il y a vingt ans mais elles sont trois fois plus grandes aujourd'hui et j'en ai deux ! ".

Concernant les data centers, il existe en effet des solutions de refroidissement adiabatique, que l'on appelle aussi rafraîchissement par évaporation ou bioclimatisation.
( Je ne suis pas impartial car nous en distribuons.)

Pendant 10 ans, peu d'entreprise ou de Bureaux d'Etudes ont donné la chance à ces solutions, qui sont pourtant "naturelles" (de l'air qui passe à travers un échangeur humide), simples, saines, et très économiques.

Je vous confirme que l'on peut diminuer par 5 les consommations électriques, même plus dans certains cas; la climatisation traditionnelle restera nécessaire dans certaines applications (process).

Si nos produits peuvent réduire drastiquement les consommations électriques (le mieux étant de se passer de climatisation tout court mais cette tendance est bien lancée) , il n'en demeure pas moins qu'il faille garder en tête des ordres de grandeur (augmentation des consommations mondiales): c'est votre rôle!

Cordialement,

Coolea

coolea | 19 mai 2011 à 08h57
 
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