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L'industrie nucléaire en panne d'avenir

Panorama du parc nucléaire mondial, l'édition 2017 du World Nuclear Industry Status Report fournit une photographie saisissante du recul de l'industrie de l'atome dans le monde. La construction de 91 réacteurs a été abandonnée entre 1977 et 2017.

Energie  |    |  Agnès SinaïActu-Environnement.com

Alors qu'elle a connu son heure de gloire dans les années 1970, l'industrie nucléaire peine à trouver un second souffle en cette deuxième décennie du XXIème siècle. L'accident de Fukushima du 11 mars 2011 et les difficultés techniques et financières affectant l'ensemble de la filière dans tous les pays concernés conduisent à un bilan mitigé : la part du nucléaire dans la production électrique mondiale stagne. La production a augmenté jusqu'en 2006, s'est stabilisée en 2010, puis a décroché en 2011-2012 en raison de l'effondrement du nucléaire au Japon et de la décision politique de l'Allemagne de sortir de l'atome.

Une industrie concentrée qui stagne, sauf en Chine

 
Les ''Big Five'' - Etats-Unis, France, Chine, Russie, Corée – produisent 70% de l'électricité nucléaire, dont la moitié aux Etats-Unis et en France  
WNISR
 
La capacité installée a augmenté de moins de 1% au cours de l'année écoulée, pour atteindre 351 gigawatts (GW), niveau comparable à celui du début des années 2000. Si elle ne diminue pas, c'est en raison de la Chine qui a mis en service dix réacteurs en 2016. Un chiffre qui n'occulte pas le fait que le nombre de réacteurs en cours de construction dans le monde est en baisse pour la quatrième année consécutive, passant de 68 à la fin 2013 à 53 mi-2017, dont 20 en Chine. La Chine n'a engagé aucun nouvelle construction en 2017. Le seul pays ayant inauguré un chantier cette année est l'Inde.

Seuls treize pays procèdent à la construction de réacteurs, et, au total, seuls 31 Etats sont équipés d'électricité nucléaire. Ces 31 pays comptent 403 réacteurs, soit 35 de moins qu'en 2002, année du pic de réacteurs dans le monde. Les ''Big Five'' - Etats-Unis, France, Chine, Russie, Corée – produisent 70% de l'électricité nucléaire, dont la moitié aux Etats-Unis et en France. Il s'agit donc d'une industrie qui demeure très concentrée. Seuls deux nouveaux Etats se lancent pour la première fois dans la construction de réacteurs : le Belarus et les Emirats arabes unis, et ils rencontrent des difficultés techniques.

L'industrie nucléaire se caractérise par une forte inertie inhérente à sa complexité et aux risques spécifiques qu'elle induit : les chantiers durent longtemps, entre quatre et quarante-trois ans, soit dix ans en moyenne, et nombre de réacteurs ont vu leur construction abandonnée. Ainsi, ce sont plus de 90 réacteurs qui n'ont jamais été terminés ente 1977 et 2017, et ''ce phénomène se poursuit'', selon Mycle Schneider, qui a coordonné et co-élaboré le World Nuclear Industry Status Report (WNISR) 2017. Dans ce contexte, les retards des EPR, dont aucun n'est encore achevé, et le projet de Hinkley Point, se caractérisent par de fortes incertitudes quant à leur issue.

Chute de l'opérateur historique Westinghouse aux Etats-Unis

L'année a été mouvementée, marquée par la faillite de l'opérateur historique du nucléaire Westinghouse. Suite à la découverte de pertes colossales liées à ses projets de construction, Toshiba a, en mars 2017, déposé le bilan de sa filiale américaine Westinghouse, le plus grand constructeur de l'histoire du nucléaire. En conséquence, la construction de deux réacteurs AP1000 respectivement situés à V.C. Summer en Caroline du Sud et à Vogtle en Géorgie a été interrompue cet été en raison de la dérive des coûts de leur construction.

Ces revirements majeurs indiquent qu'aucun projet de construction de centrale nucléaire n'est à prévoir dans un futur prévisible aux Etats-Unis. Le réacteur de 482 MW de Fort Calhoun dans le Nebraska a été fermé en raison d'une rentabilité insuffisante, tout comme cinq autres réacteurs au cours de la seule année 2016. Dans les cinq à dix prochaines années, quelque 15 à 20 centrales pourraient être arrêtés dans le pays. Avec seulement deux réacteurs en construction, et un seul démarrage de réacteur neuf en vingt ans, la flotte nucléaire américaine vieillit, sa moyenne d'âge cette année est de 37 ans en 2017 (contre une moyenne d'âge mondiale de 29 ans des 403 réacteurs actuels), parmi les plus élevées du monde. Avec 99 réacteurs en fonctionnement au 1er juillet 2017, les Etats-Unis disposent de la plus grande flotte nucléaire du monde.

 
Les petits réacteurs modulaires ne trouvent pas d'acquéreurs Les Small Modular Reactors font l'objet d'un focus spécifique dans le WNISR. ''Si certains designs ont atteint la phase de construction, avec un réacteur qui devrait démarrer en Chine en 2018, l'intérêt pour ces technologies s'est globalement émoussé. Des designs parmi les plus prometteurs (SMART en Corée du Sud, et mPower aux Etats-Unis), n'ont pas trouvé d'acquéreur. Alors que l'objectif des SMR était de résoudre des problèmes liés à la taille des grandes centrales, ils n'ont pas échappé à la perte d'intérêt général pour les grandes constructions'', note le rapport.
 
Areva n'est plus cotée sur la Place de Paris

Annoncée au début des années 2000, la renaissance du nucléaire est donc compromise, principalement en raison de l'érosion de sa rentabilité, dans un contexte de baisse des prix de l'électricité, explique l'analyste financier Juan C. Rodriguez qui a contribué au WNISN 2017. La baisse conjoncturelle des prix du charbon, une demande en diminution, combinées à une surcapacité des marchés de l'électricité et à un effritement de la clientèle jouent sur la baisse des marges des opérateurs du nucléaire.

Alors que les coûts fixes restent élevés, le retour sur investissement est trop faible. Areva a été retirée de la bourse de Paris en août 2017, en situation de faillite avec une perte cumulée de 12,3 milliards (Mds) de dollars sur six ans. Le gouvernement français a opté pour une stratégie de renflouement à hauteur de 5,3 Mds de dollars assortie de la reprise par EDF de la branche de construction et de services Areva NP. En Europe, les notes des électriciens ont été dégradées. En juillet 2017, le cours des actions des principales compagnies s'est effondré par rapport aux pics antérieurs : -87% pour E-ON, -87% pour EDF, -75% pour Engie.

Des risques pour la sûreté

Cette dégradation économique de la filière fait craindre pour la sûreté des installations. Historiquement, c'étaient des entreprises riches qui pouvaient endosser le coût de la sûreté, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'eurodéputée allemande (Verts-Ale) Rebecca Harms souligne que ''les fonds pour le démantèlement ne sont pas bien préparés, à l'heure où les principaux industriels du nucléaire sont au bord de la faillite. Qu'il s'agisse de prolonger la durée de vie des centrales ou de les démanteler, dans les deux cas ils n'ont plus les moyens''. En Allemagne, le gouvernement a instauré un fonds souverain pour les déchets nucléaires destiné à couvrir les futurs coûts de stockage. A La Hague (Manche), ''site qui concentre le plus de radioactivité au monde'', rappelle Mycle Schneider, ''Areva réduit les effectifs de 500 personnes sur 3.000. Quels seront les impacts de ces mesures sur la sûreté ?''.

Le nucléaire en recul face aux renouvelables

Fait saillant qui annonce que la transition est en marche : en 2016 la production mondiale d'électricité a augmenté de 16% pour l'éolien et de 30% pour le solaire, contre 1,4% pour le nucléaire. Les énergies renouvelables (Enr) ont représenté 62% de l'augmentation de la capacité installée dans le monde et s'illustrent par une baisse de 30 dollars par MWh aux enchères. Des records de prix bas compris entre 30 et 35 $ par MWh pour le photovoltaïque ont surpris, arrivant plus vite que prévu. La Chine demeure le premier producteur mondial de photovoltaïque.

Enfin, il est à noter que dans les communications des pays ayant ratifié l'Accord de Paris (dites NDCs), le nucléaire n'apparaît plus comme un levier majeur de la transition énergétique.

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