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“ Infrastructures de transport : l'intégration de la biodiversité reste perçue comme une contrainte ”

Les enjeux liés à la biodiversité sont intégrés de façon inégale selon les projets et les territoires, d'après les résultats d'un projet de recherche. Les mesures réglementaires semblent inadaptées à certains acteurs. Précisions de Cécile Blatrix, professeure de science politique à AgroParisTech.

Interview  |  Aménagement  |    |  Dorothée LapercheActu-Environnement.com
   
“ Infrastructures de transport : l'intégration de la biodiversité reste perçue comme une contrainte ”
Cécile Blatrix
Professeure de science politique à AgroParisTech
   

Actu-environnement : Quels sont les objectifs de votre projet de recherche, "Intégrer l'écologie et la biodiversité dans la décision publique en matière d'infrastructures de transport" ?

Cécile Blatrix : Notre recherche comporte deux volets. Dans le premier, nous avons analysé dans quelle mesure et comment les enjeux liés à la biodiversité sont aujourd'hui intégrés dans les décisions en matière de planification des infrastructures de transport. Cette partie de l'enquête s'appuie sur une campagne d'entretiens auprès des parties prenantes des projets d'infrastructures de transport en France. Il s'agissait notamment de voir si, dans l'obligation légale d'éviter, réduire, compenser les impacts des projets sur les milieux naturels, la séquence "éviter" est véritablement prise en compte. Le second volet vise quant à lui à identifier les représentations de la biodiversité (dans l'hypothèse qu'elles sont plus variées qu'on l'imagine) de l'ensemble des parties prenantes concernées par un projet d'infrastructure de transport à travers la mise en place d'une enquête de sociologie visuelle articulant données visuelles (photos prises par les enquêtés eux-mêmes) et données textuelles (réponses à un questionnaire en ligne). Nous sommes à un peu plus de la moitié de la durée du projet. Il nous reste encore près d'un an de travaux.

AE : Quels sont les premiers résultats de votre recherche ?

CB : Nos premiers résultats tendent à montrer que les enjeux liés à la biodiversité sont intégrés de façon très inégale selon les projets et les territoires. La biodiversité apparaît d'abord comme le support de représentations multiples et parfois concurrentes qui se cristallisent dans les projets d'infrastructures de transport. Si nombre de nos interlocuteurs considèrent que la biodiversité n'a jamais autant été prise en compte, on constate que la perception des enjeux environnementaux reste très liée aux catégories d'acteurs interrogés.

Il se dégage aussi de nos entretiens, le sentiment d'un décalage entre ce qui se joue à l'échelle nationale, et l'application concrète à l'échelle locale lors de l'élaboration des projets. Différents signaux semblent témoigner d'une volonté de la part des grands opérateurs d'infrastructures de se donner les moyens de mieux prendre en compte et préserver la biodiversité : par exemple, la création du "Club Infrastructures Linéaires et Biodiversité" (CILB) en 2008 ou encore la mise en place d'initiatives visant à valoriser les projets où la prise en compte de la biodiversité va au-delà du cadre réglementaire. On pourrait également citer le partenariat mis en place entre la SNCF Réseau et FNE qui a abouti en octobre 2012 à la rédaction conjointe d'un guide intitulé "Biodiversité et grands projets ferroviaires, intégrer des enjeux écologiques dès le stade des études".

Cependant, ces démarches ont une portée qui reste limitée sur le terrain. D'une manière générale, l'intégration de la biodiversité semble perçue comme une contrainte plus que comme une opportunité. Les mesures réglementaires apparaissent souvent inadaptées aux acteurs, du fait d'une méconnaissance des milieux naturels d'une part ("pour éviter, il faut connaître" disent-ils) ; et par un manque de suivi et d'évaluation des mesures compensatoires d'autre part.

AE : De quelle manière avez-vous mis en évidence ces résultats ?

CB : Avec Fabien Reix, sociologue à l'ENSAP de Bordeaux, nous avions la volonté de tirer des enseignements qui soient généralisables et qui ne soient pas propres à un type d'infrastructure. C'est pourquoi nous avons combiné une analyse du processus de décision à l'échelle nationale, avec une approche par territoire pour pouvoir saisir les effets de mémoire, les logiques d'interactions entre différents projets. En effet, certains projets marquent durablement le positionnement des acteurs sur un territoire. Nous avons réalisé une série d'entretiens dans deux régions (Rhône-Alpes et Aquitaine) et construit une cartographie des projets passés et en cours.

En complément, le second volet va démarrer dans les mois qui viennent. Il s'appuiera sur une méthode de sociologie visuelle : nous demanderons à tous les acteurs concernés par un projet d'infrastructure précis, de nous livrer leur représentation de la biodiversité en lien avec ce projet à travers le recours à une ou deux photographies commentées par le biais d'un questionnaire en ligne. Nous allons ensuite essayer de confronter ces représentations avec la connaissance de l'état réel (ou en tous cas objectivé) de la biodiversité et de voir dans quelle mesure ces différentes perceptions de la biodiversité s'articulent dans la construction d'un projet d'infrastructure de transport. Le projet de ligne nouvelle Paris-Normandie a pour l'instant notre faveur pour mettre en place ce protocole d'enquête de sociologie visuelle.

AE : Quels sont les résultats attendus ? Qu'apporte de plus cette méthode par rapport à d'autres ?

CB : L'idée est de confronter les représentations ordinaires de la biodiversité et les connaissances de cette biodiversité sur lesquelles on se base pour mettre en œuvre une infrastructure de transport. Je dis bien "mettre en œuvre" et non pas "concevoir" puisque nos résultats jusqu'ici montrent bien que c'est dans la phase de la mise en œuvre d'une décision déjà actée que la biodiversité est prise en compte mais en aucun cas qu'elle est un critère de choix dans la décision de réaliser une infrastructure plutôt qu'une autre ou ne pas la réaliser. Cela va peut-être nous permettre de comprendre pourquoi le processus de décision ne parvient pas à prendre suffisamment au sérieux les préoccupations des acteurs en matière de préservation de la biodiversité, préoccupations qui peuvent devenir à un stade ultérieur du projet un facteur de blocage.

AE : Vous montrez que les enjeux liés à l'environnement ne sont pas vraiment pris en compte dans le processus de la planification des infrastructures de transport. Comment faire évoluer les choses ?

CB : Ce sont nos résultats à la fin de la recherche qui nous permettront d'esquisser un certain nombre de préconisations. Nous voyons bien aujourd'hui au vu de la liste des grands projets inutiles et imposés que le débat public ne permet pas d'éviter les conflits ultérieurs. Le problème n'est pas un problème de procédure ou d'ingénierie du débat public, mais plutôt de priorité que nous allons accorder aux enjeux environnementaux par rapport à d'autres dimensions, notamment économiques, dans la mise en place de ces projets d'infrastructures de transport. En clair, c'est vraiment une question de choix politiques.

Réactions1 réaction à cet article

 

Excellente interview et qui révèle bien que la biodiversité et sa protection n'est pas encore un enjeu aussi important que le développement d'un territoire dans les décisions d'aménagement. La meilleure connaissance de la richesse des milieux, atout pour un pays, est une piste, à condition que soit ciblé les élus (les décisionnaires) tout autant que les experts, les ingénieurs et les techniciens ou les habitants d'un territoire.

mangouste | 22 janvier 2017 à 10h48
 
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