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Création d'aires protégées : ''la concertation donne de meilleurs résultats''

Outils essentiels pour la biodiversité, les aires protégées se développent lentement. Pourtant, lorsque leur création associe les populations locales, les bénéfices sont multiples. La preuve par l'exemple avec Julien Calas, chargé de mission biodiversité au Fond Français pour l'Environnement Mondial.

Interview  |  Biodiversité  |    |  Florence RousselActu-Environnement.com
   
Création d'aires protégées : ''la concertation donne de meilleurs résultats''
Julien Calas
Chargé de mission biodiversité au Secrétariat du FFEM
   
AE :La journée internationale de la biodiversité célébrée le samedi 22 mai avait pour thème ''biodiversité, développement et réduction de la pauvreté'', quel est le lien entre ces deux enjeux ?

Julien Calas
: C'est une longue histoire et un débat assez ancien en réalité. Très longtemps, la démarche des Etats s'est orientée sur la notion de conservation via la création de parcs naturels associés à des restrictions d'usage des ressources, l'éviction des populations afin de minimiser au maximum les impacts de l'Homme. Cela s'est notamment traduit à la fin du XIXe siècle, par la création de nombreuses réserves coloniales en Afrique subsaharienne comme le Parc des Virunga (ancien Parc National Albert au Congo Belge créé en 1925), le Parc national Kruger en Afrique du Sud (1926), le Parc national du Serengeti en Tanzanie (1951) ou encore le Parc National de Nairobi au Kenya (1946). Mais ces politiques ont beaucoup évolué, et nous avons assisté à une remise en cause de ce modèle au cours du XXe siècle. L'approche est différente aujourd'hui. Il s'agit désormais de maintenir une articulation entre le développement des populations et la protection de la nature. C'est d'ailleurs l'un des principaux critères pour le choix des projets financés par le Fond Français pour l'Environnement Mondial1. Notre second critère est l'acceptabilité sociale. Les projets doivent prévoir l'organisation de discussions avec la population.

AE : Cette nouvelle philosophie n'est toutefois pas encore adoptée par tous et certains acteurs souhaitent imposer plus de restrictions, quels arguments faut-il leur apporter ?

JC
: En effet, le débat n'est pas totalement clos. Certains acteurs placent la conservation comme enjeu principal devant le développement économique des populations. Pourtant nous avons plus de preuves de réussite avec ce modèle que lorsque la population est exclue des projets. En Afrique par exemple, la puissance publique chargée de mettre en oeuvre les politiques de conservation manque souvent de ressources nécessaires pour faire respecter efficacement les zones de protection. C'est donc la loi du premier arrivé, premier servi qui s'applique sur le terrain. Cela peut prendre la forme du braconnage mais aussi d'entreprises qui s'approprient les ressources sans autorisation. En revanche, les aires protégées créées dès le départ avec les populations sont plus efficaces. La concertation donne de meilleurs résultats. Cependant c'est un modèle plus complexe à mettre en œuvre et qui ne peut pas aboutir à un consensus idéal. Dans une démarche qui vise à associer la majorité des usagers de l'espace chacun doit faire des concessions et on ne peut espérer satisfaire tout le monde.

AE : Vous évoquiez à l'instant des preuves de réussite, pouvez-vous détailler ?

JC
: Nous nous sommes rendu compte que les projets qui associent les populations posent moins de problèmes dans leur gestion au jour le jour. Nous avons un exemple avec le Parc National de la Pendjari au Nord du Bénin créé dans les années 50 avec l'objectif initial de servir de zones de chasse à l'administration coloniale. Sa gestion a été reprise en main dans les années 90 et la population y a été associée. Des comités ont notamment été créés pour trouver des solutions afin que les frontières du parc soient compatibles avec les activités des populations. Résultat, les taux d'incursion dans le parc ont fortement chuté et les recensements effectués montrent une augmentation de la faune.
La concertation de la population peut également aboutir à une évolution des pratiques locales comme ce fut le cas à Sainte-Lucie aux Antilles lors de la création de l'aire marine protégée de la Soufrière (AMP). À l'origine les pêcheurs avaient l'habitude de pécher sur les récifs coralliens ce qui avait pour effet d'endommager les coraux et la faune sous marine, à cause des casiers déposés et des filets hors d'usage abandonnés par les pêcheurs. Lors de la création de l'AMP, il ne s'agissait pas de chasser purement et simplement les pécheurs mais de trouver des techniques moins destructrices. Désormais, les pécheurs vont plus au large et sont équipés de nouveaux outils. Résultat, ils capturent de plus gros poissons ce qui leur rapporte plus d'argent ! Selon une étude du World Ressources Institute2, entre 1996, date de création de l'aire marine et 2001 les revenus des pécheurs ont ainsi augmenté de 40%.

AE : Les politiques mises en œuvre ont-elles toutes le même schéma à savoir des zones protégées ?

JC :
D'autres cadres juridiques existent. En Namibie, dans les années 90, le gouvernement a choisi de transférer la gestion des ressources naturelles aux villages à travers des ''Conservancies''. Les villageois sont ainsi devenus propriétaires et gestionnaires de leur territoire et des ressources qui s'y trouvent notamment des deux millions d'animaux sauvages recensés dans le pays. Un bilan réalisé en 2004 a conclu que les activités développées au sein de ces conservancies contribuaient à hauteur de 70 millions d'euros au PNB du pays via le tourisme et la chasse, la vente d'animaux sauvages pour réguler les populations et l'ensemble des usages non extractifs. D'ici 30 ans, ces activités pourraient être multipliées par trois et devenir un secteur aussi important et générateur de revenu pour le pays que l'extraction de minerais ou la pêche.
Autre exemple au Guatemala : des concessions forestières situées en limite d'un parc national ont été octroyées à la population locale. Les habitants ont opté pour la certification FSC (Forest stewardship council, Conseil international de sylviculture) ce qui leur permet de vendre leur bois à des prix plus élevés. Récemment, ils ont étendu le modèle à des exploitations de palmier Xate, un palmier dont les feuilles ont une forte valeur ornementale notamment en Europe. Et il existe d'autres types de produits qui pourraient à l'avenir être exploités durablement et générer des revenus supplémentaires. La surveillance implique la population elle-même, ce qui est moins coûteux pour le pays en termes de nombre de surveillants publics du parc et de sa zone périphérique.

AE : La troisième édition des Perspectives mondiales sur la diversité biologique3 récemment publiée montre que la biodiversité continue de s'appauvrir. Ces projets sont-ils en développement ?

JC
: Selon l'étude TEEB4 (The Economics of Ecosystems & Biodiversity) dirigée par l'économiste indien Pavan Sukhdev, la mise en œuvre d'aires protégées progresse mais à un rythme trop lent. La Convention pour la Diversité Biologique adoptée en 1992 durant le Sommet de la Terre à Rio fixe comme objectif de développer les aires protégées à hauteur de 10% de la surface de la planète (terrestre et marin). Le seul coût de la gestion de ces aires nécessiterait 45 milliards de dollars par an alors que pour l'instant les investissements s'élèvent à 6 milliards de dollar par an. On est donc loin du compte et beaucoup d'aires protégées n'existent que sur le papier. En comparaison, l'agriculture bénéficie au niveau mondial de 360 milliards de dollar de subvention par an. Les moyens financiers ne sont donc pas à la hauteur des besoins mais sont pourtant disponibles dans l'économie mondiale : c'est donc bien un choix politique qui manque.

AE : L'évaluation économique des écosystèmes qui permet de donner une valeur à la biodiversité provoque-t-elle une prise de conscience ?

JC
: La valeur de la biodiversité n'est pas seulement sur les valeurs d'usage (production de denrées alimentaires, de bois pour le feu, de matière première) mais aussi sur des valeurs indirectes comme les services rendus par les écosystèmes (protection du sol contre l'érosion, filtrage de l'eau, équilibre des écosystèmes). Ces services sont encore peu valorisés mais ont un potentiel important dans les économies des pays. Un sixième de la population mondiale en dépend. La biodiversité présente également des valeurs de non-usage, éthiques et culturelles sans oublier les valeurs dites ''d'option''. Le prix Nobel de chimie de 2008 a été attribué à deux chercheurs américains et un chercheur japonais pour leurs travaux sur une protéine fluorescente extraite d'une méduse et utilisée en microscopie comme marqueur. Ce prix Nobel n'a donc été possible que parce que des recherches ont été menées, il y a 50 ans, sur cette méduse sans valeur économique apparente, une méduse qui n'avait aucun intérêt au premier abord !
Selon certains économistes du domaine, 90% de la valeur totale d'un écosystème peut être constituée par les valeurs de non usage (valeurs d'existence et de legs qui couvrent les valeurs culturelles et éthiques) ce qui laisse entendre que les autres valeurs d'usage (extraction, services écosystémiques, valeurs d'option) ne seraient que ''la partie émergée de l'iceberg''. Ces chiffres sont discutables mais il n'en reste pas moins que la valeur de la biodiversité est importante pour l'humanité. Mais il ne s'agit pas de donner une valeur pour créer un marché. L'évaluation économique des écosystèmes constitue plus un nouvel outil pour aider à la gestion que pour faire du ''business''. Ces évaluations permettent de mieux cerner la situation et sensibiliser les usagers de l'espace et de la biodiversité. Si on ne les fait pas, on risque d'en rester aux vœux pieux de conservation de la biodiversité et de laisser les problèmes en suspend au lieu de les améliorer.

Réactions1 réaction à cet article

 
réaction

Monsieur Julien est homme vraiment très éclairé dont l'intervention au sujet de la biodiversité, du développement et reduction de la pauvreté est très interessante et participe à la prise de conscience encore plus accrue de la communauté internationale au sujet en question

Charly | 21 septembre 2010 à 14h12
 
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