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Approches économiques de la biodiversité : clarifier les enjeux et les limites

Jean-Michel Salles, directeur de recherche au CNRS, propose de clarifier les fondements conceptuels et méthodologiques des analyses économiques de la biodiversité afin que ces instruments ne soient délégitimés avant d'avoir atteint une maturité satisfaisante.

Avis d'expert  |  Biodiversité  |    |  Actu-Environnement.com
La question de l'évaluation de la biodiversité et des services écosystémiques a émergé dès les années 1960, mais elle suscite un large débat, tant au sein de la communauté scientifique, qu'auprès des décideurs susceptibles d'en utiliser les résultats. Le débat a récemment été relayé par deux grandes initiatives internationales : le Millenium Ecosystem Assessment (MEA, 2001-05) et The Economics of Ecosystems and Biodiversity (TEEB, 2008-11). En France, cette question a donné lieu à plusieurs chantiers parmi lesquels peuvent être mentionnés l'expertise collective organisée par l'INRA sur la relation agriculture-biodiversité, le groupe créé par le Centre d'Analyse Stratégique sur l'évaluation de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes présidé par Bernard Chevassus-au-Louis ou les premiers travaux relatifs à la valeur sociale des Parcs nationaux. Dans chaque cas, ces travaux sont motivés par des objectifs spécifiques qui ont cependant plusieurs traits communs : clarifier les enjeux liés à la conservation ou la destruction de certains écosystèmes ; disposer d'une approche quantifiée mettant en évidence l'importance de ces enjeux ; avoir la possibilité de les confronter à d'autres éléments qui concourent au bien-être social, et justifier des arbitrages politiques.

Evaluation économique : de quoi s'agit-il ?

La nature a été assez maltraitée par l'analyse économique du XXème siècle : la plupart des macro-économistes considèrent que la nature contribue à la production de 2-3% des richesses (agriculture, forêts, pêches…) ; les micro-économistes l'ont le plus souvent réduit à une question d'externalité à intégrer. La question de la valeur de la nature est donc paradoxalement une question nouvelle (alors qu'elle était présente dans la pensée économique depuis l'Antiquité).
Certains courants considèrent d'ailleurs que la nature n'a pas de « valeur économique » : c'est la créativité humaine (« the ultimate resource ») qui donne leur valeur aux ressources « naturelles » (qui ne le seraient donc pas) ; la Nature peut bien sûr avoir une valeur sociale, spirituelle, symbolique, etc.

Pour la théorie économique « dominante », la valeur des choses traduit leur contribution au bien-être social. C'est une relation d'équivalence entre les biens qui dépend de leur utilité et de leur rareté (et donc de leur caractère plus ou moins substituable) ; il s'agit de comparer plutôt que de mesurer.

Parfois résumée par les deux caractéristiques d'utilité et de rareté, la notion économique de valeur est :
- anthropocentrée : seul le point de vue des humains est pris en compte ;
- instrumentale : elle repose sur l'analyse « utilitariste » des conséquences et pas sur des valeurs intrinsèques ou « déontologiques » ;
- subjective : a priori, n'a de la valeur que ce à quoi les agents ont un intérêt et, nécessairement, on ne peut dépasser la compréhension du moment ;
- la valeur des choses est définie par leur utilité marginale, c'est-à-dire comme la contribution marginale au bien-être (calculer la valeur totale implique donc de sommer les utilités marginales de chaque unité… quand c'est possible).

Pourquoi la biodiversité est importante pour nos sociétés

La biodiversité est-elle un bien économique ? Les éléments bio-physique supports de la biodiversité ont des caractéristiques dites de « bien commun » :
- ses usages peuvent être rivaux : le fait d'utiliser certains éléments bio-physique supports de la diversité peut en priver les autres (dégradation ou destruction)
- son appropriation ou sa qualification juridique peuvent être difficile : la biodiversité existante appartient potentiellement à tout le monde (sauf dispositif ad hoc, mis en place pour créer une incitation à la production, comme pour certaines ressources génétiques d'intérêt agronomique ou pharmaceutique)

Cette situation implique que, sauf cas particulier, la biodiversité est mal prise en charge par les institutions économiques comme le marché. D'autant plus que la biodiversité n'est pas vraiment un bien, mais plutôt une propriété d'entités (les écosystèmes) qui contribue à leur potentiel productif (au sens écologique et économique).

La biodiversité est-elle utile ?
Bien sûr et par de multiples canaux :
- elle contribue à de la consommation directe de biens ou de services, notamment récréatifs ou esthétiques, ou comme ressource productive ;
- elle contribue à des services indirects (régulation des flux, services aux agro-systèmes, régulation des climats, de certaines pollution et même maladies…) ;
- la biodiversité remplit également des fonctions assurantielles, notamment envers les populations les plus démunies, et constitue une réserve de ressources potentielles pour des problèmes futurs ;
- elle est le support de valeurs « patrimoniales » dites de « non-usage » : altruisme envers certains contemporains, altruisme envers les générations futures, préférences éthiques envers d'autres espèces ou des milieux remarquables.

La biodiversité est-elle rare ?
- apparemment pas dans l'absolu : la diversité du vivant reste encore largement méconnue (et de façon biaisée) ; historiquement les hommes ont déployé de grands efforts pour la maîtriser et en limiter les « exubérances » ;
- mais elle l'est en termes relatifs puisqu'il existe une demande sociale pour la conservation, et, dans une perspective analytique, la vraie question est de savoir ce que perd la société lorsque la biodiversité est dégradée.

La biodiversité est-elle substituable ?
- sans doute à la marge pour des écosystèmes « banaux » auprès desquels nos sociétés se procurent des services qu'elles pourraient désormais produire ;
- mais vraisemblablement pas à grande échelle, pour des éléments jouant un rôle significatif dans le fonctionnement du « tissu vivant de la planète ».

Evaluation économique de la biodiversité : comment ?

Le débat sur la légitimité de l'évaluation serait vain, si des méthodes n'avaient pas été progressivement développées. Ces techniques ont en commun d'impliquer le recueil d'informations sur les enjeux perçus :
- à partir de coûts observables lorsque la biodiversité se dégrade (impact sur les activités récréatives ou le tourisme, du déclin des insectes pollinisateurs ?) ou pour suppléer à des services défaillants ;
- à partir de comportements (coûts de déplacement pour bénéficier de certains services ; prix du foncier qui permet de jouir d'aménités paysagères ou autres…)
- à partir de déclarations dans des enquêtes sur des consentements à payer pour profiter de certains services ou sur des choix hypothétiques qui les mettent en jeu.
Problème : certains enjeux sont peu ou mal perçus. Les comportements observables ne peuvent donc que refléter cette ignorance et, dans les enquêtes, il faut apporter de l'information, des explications… en évitant d'influencer les personnes interrogées.
Question : vaut-il mieux des évaluations (très) imparfaites que pas d'évaluation du tout ? Cela dépend a priori des situations et des contextes institutionnels ; mais il faut prendre en compte dans la réflexion ce que seront les alternatives. L'absence d'évaluation explicite ne peut que favoriser des pratiques consistant à décider en fonction de raisons circonstancielles ou démagogiques : tous les éléments de clarification et d'explicitation sont bons à prendre et, si possible, à rendre publics pour favoriser la légitimité des choix collectifs.

Evaluation économique : pour quoi faire ?

De façon générale, les évaluations sont mises en œuvre pour motiver, justifier et rationaliser l'action collective (publique) :
- rationaliser la forme des stratégies de conservation, en éclairer les priorités ;
- rationaliser le niveau d'effort consenti pour la conservation, notamment du point de vue de ce à quoi il implique de renoncer ;
- intégrer la biodiversité et les écosystèmes dans les évaluations de projets (notamment publics) à parité avec les autres enjeux.

Un dernier point important concerne ici la forme de l'action collective. Cette forme dépend de quelle biodiversité il s'agit : écosystèmes, espèces, variabilité intra-spécifique ou génétique… Dans certains cas, l'action publique peut être directe (création d'espaces protégés, financement de collections ou de banques de gènes). Dans de nombreux cas, elle doit être indirecte, en créant des incitations pour les agents privés (entreprises, ménages, ONG) à prendre en compte les enjeux collectifs liés à la biodiversité dans leurs décisions privées. C'est ici de politiques publiques qu'il est question et il convient d'insister fortement sur le fait que, à côté de la réflexion sur les instruments de politiques les plus adaptés pour favoriser l'intégration des valeurs liées au maintien de la biodiversité dans les choix individuels, il y a tout un travail pour identifier et corriger les effets négatifs sur la biodiversité des politiques publiques menées dans d'autres domaines (agriculture, forêts, commerce, transports, etc.).

Améliorer la fiabilité des outils d'évaluation économique des services rendus

Les écosystèmes et la biodiversité sont porteurs de valeurs pour nos sociétés pour un ensemble complexe de raisons qu'il peut être pertinent d'exprimer en termes économique car leur conservation entraîne des coûts, mis en avant par ceux qui craignent de devoir les supporter.

L'évaluation à partir des services rendus, retenue notamment par le Millenium Ecosystem Assessment, TEEB ou l'expertise du CAS, apparaît comme la plus cohérente avec les principes de l'analyse économique, mais soulève de légitimes inquiétudes : certains services, notamment ceux dits « culturels » (MEA), difficilement quantifiables ou monétarisables, risquent d'être marginalisés, biaisant les évaluations qui ne refléteraient plus la balance des intérêts en jeu.

Le développement économique et la croissance démographique renforcent les enjeux de rareté et entraînent une multiplication des situation d'arbitrage entre des intérêts sociaux, économiques et environnementaux complexes : on ne peut ni ne pourra les éviter. Dans cette perspective, l'évaluation économique des services rendus par les écosystèmes et la biodiversité peut contribuer à permettre des choix plus efficaces et plus équitables et est donc appelée à se développer si les économistes savent en améliorer la fiabilité et donc la légitimité sociale et politique.

Avis d'expert proposé par Jean-Michel Salles, Ingénieur agronome et docteur en sciences économiques, directeur de recherche au CNRS rattaché à l'UMR LAMETA

Cet Avis d'expert est publié sur Actu-Environnement, en partenariat avec le CNRS dans la cadre de l'année 2010, déclarée année internationale de la biodiversité. http://www.cnrs.fr/biodiversite2010/

Réactions1 réaction à cet article

 
un questionnement partiet

La biodiversité est-elle utile a la medecine et à la pharmacie? La biodiversité justifie-t'elle le droit des peuples indigenes à la conservation de leur milieu independamment des nations? La biodiversité s'étend elle à la nature humaine justifiant les poltiques de mixité plutôt que la recherche des races pures?
Voila autant de questions que l'auteur ne se pose

meleze | 08 septembre 2010 à 08h20
 
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