En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. En savoir plusFermer
Actu-Environnement
Pole Expertise

Ingénierie écologique et entreprise : comment répondre aux besoins et protéger la biodiversité ?

Joël Houdet, Président de Synergiz, et Marc Barra, Chargé de mission chez Natureparif, nous proposent un avis d'expert sur les apports de l’ingénierie écologique en matière de stratégie d’entreprise et d’avantage concurrentiel.

Avis d'expert  |  Biodiversité  |    |  Actu-Environnement.com

Il est fréquent que les entreprises contribuent, volontairement ou non, à l'érosion croissante de la biodiversité, socle de leur avantage concurrentiel et de leur création de valeur. Conscientes que la dégradation des écosystèmes est en grande partie provoquée par leurs activités, elles se rendent compte aujourd'hui qu'elles ne sauraient se développer sans ces mêmes écosystèmes dont elles retirent toutes sortes de bénéfices (services écosystémiques ou SE). La pression des parties prenantes les incite à réfléchir aux investissements et aux nouveaux marchés qui leur permettront de croître tout en protégeant la biodiversité. L'ingénierie écologique peut apporter des solutions concrètes à ce défi.

Qu'est ce que l'ingénierie écologique ?

L'ingénierie écologique, c'est avant tout créer et maintenir les conditions d'expression du potentiel évolutif de la biodiversité. C'est lui laisser de l'espace et du temps au cœur de nos écosystèmes urbains, périurbains et ruraux, en repensant profondément nos modes de vie et de travail. Aussi, dans le cadre de l'anticipation des changements organisationnels face aux enjeux de biodiversité et de services écosystémiques (BSE), l'ingénierie écologique pourrait orienter de nouvelles stratégies d'entreprise.

L'ingénierie écologique à travers des exemples

De nombreuses études soulignent que les entreprises sont de plus en plus nombreuses à se mobiliser pour prendre en compte leurs enjeux de BSE, allant parfois au-delà de la réglementation. Cela implique dans les faits de mettre en œuvre une gestion éclairée des écosystèmes (espèces ingénieurs, groupes fonctionnels), aussi bien dans la réalisation de leurs projets industriels, la conception de leurs produits ou la gestion de leurs actifs fonciers.

Par exemple, cela peut conduire au développement d'alternatives aux procédés de production conventionnels, comme dans le cas du secteur de la construction : toitures et murs végétalisés, phytoremédiation des eaux usées, valorisation des continuités écologiques, restauration des cours d'eaux, évitement des impacts sur les espaces remarquables et compensation des impacts sur la biodiversité ordinaire. Les exemples du Tableau 1 témoignent des réponses rentables apportées par l'ingénierie écologique pour répondre aux nouveaux besoins de divers secteurs d'activités.

Secteurs d'activité Champ d'application de l'ingénierie écologique Exemples de réalisations
Pêche / Aquaculture Ingénierie marine et « jardinage » des récifs coralliens Restauration des récifs coralliens par la méthode des Reefballs, aux États-Unis
Agriculture / Agroalimentaire Polyculture - élevage
Agroforesterie
Espèces auxiliaires indigènes pour lutter contre les pestes animales ou végétales
Systèmes de polyculture-élevage en France
L'agroforesterie et la rotation des cultures en Europe
Industries extractives Réhabilitation des carrières en fin de vie Restauration de carrières en fin de vie : cas d'une entreprise de génie écologique
Chimie, cosmétique et pharmaceutique Agriculture urbaine, éco-mimétisme via la production d'emballages dégradables et compostables Ingénierie de bactéries capables de transformer les déchets organiques en « bio-plastiques » compostables : les avancées de la recherche
Production d'énergie Traitement biologiques des déchets pour la production de biogaz Usine de production de biogaz et compostage de déchets fermentescibles : expérience de Lille Métropole
Traitement des eaux usées Lagunage et phytoremédiation Phytoremédiation à l'aide d'association de bactéries et plantes adaptées : zone libellule de la Lyonnaise des eaux
Construction et aménagement du territoire Confection d'agro-matériaux
Insertion paysagère et continuités écologiques
Surfaces végétalisées
Ecologie industrielle (synergies de flux d'énergie et de matières entre entreprises)
Maximiser la productivité des parcelles minéralisées par la création de surfaces végétalisées : retours d'expérience de toitures végétalisées ; Rétablissement de connectivités écologiques par la construction de passages à faune

Tableau 1: exemples de projets s'inspirant des principes de l'ingénierie écologique pour différents secteurs d'activités


L'ingénierie écologique deviendra indispensable aux entreprises

Toutes les firmes sont confrontées à deux types de questionnements : 1- comment gérer les services écosystémiques (SE) qui influencent mes activités en termes de bénéfices ou de surcoûts, 2- comment gérer les attentes de mes parties prenantes par rapport aux bénéfices que je retire des SE (appropriation, destruction, gestion) et aux impacts que je peux avoir sur la biodiversité remarquable et la disponibilité de SE utiles à d'autres personnes morales ou physiques ?

Quel que soit le secteur d'activité considéré, les entreprises font ainsi face à des opportunités ou à des risques / contraintes par rapport à leurs dépendances et impacts en matière de BSE. C'est pourquoi l'on parle de la gestion stratégique de l'interdépendance des entreprises à la biodiversité et aux services écosystémiques (BSE).

DEPENDANCES IMPACTS
Gestion des BSE influençant les activités de l'organisation Gestion des parties prenantes de l'organisation par rapport aux BSE
Sécurisation des bénéfices issus des SE contribuant aux revenus Evitement des surcoûts économiques dus aux changements de disponibilité de SE Evaluation de la responsabilité juridique: du respect de la réglementation aux actions volontaires Maîtrise des impacts sur la biodiversité remarquable et les SE utiles à d'autres personnes physiques ou morales

Tableau 2: la gestion stratégique des interdépendances (dépendances et impacts) d'une organisation à la biodiversité et aux services écosystémiques


Dans ce contexte, on peut se demander comment les entreprises pourraient faire évoluer leurs stratégies afin de réconcilier leurs activités avec la biodiversité. Tout d'abord, raisonner en termes d'interdépendance aux BSE leur permettrait de profondément renouveler leurs diagnostics stratégiques interne (facteurs clefs de succès) et externe (positionnement par rapport aux concurrents) : il s'agirait pour les dirigeants et leurs équipes de s'intéresser à l'infrastructure écosystémique de l'entreprise, c'est-à-dire à l'ensemble des éléments des écosystèmes avec lesquels celle-ci interagit (dépendances, impacts). Objectif : cibler les interactions clefs, avec le vivant et le non-vivant, qu'elle doit entretenir, maîtriser ou favoriser pour maintenir ou développer son avantage concurrentiel. C'est ce qu'apporte la réalisation d'un Bilan Biodiversité de l'entreprise, de l'activité ou du produit. A partir de cette cartographie comptable, des solutions pratiques sont préconisées et mises en œuvre, en faisant appel à de nouvelles compétences, techniques et méthodes de travail relevant de l'ingénierie écologique.

Encadrer l'ingénierie écologique : vers une grille multicritère de référence

Si le concept d'ingénierie écologique commence à s'imposer comme un atout marketing pour les entreprises, on constate l'absence de référentiel commun pour concevoir, suivre et évaluer la performance écologique des projets. Il est pourtant nécessaire de proposer un cadre méthodologique permettant de s'assurer de la qualité des actions.

Exploiter un espace terrestre ou aquatique pour des SE spécifiques, générant des retours sur investissement plus importants que d'autres, implique des arbitrages : ces derniers peuvent conduire à l'épuisement desdits SE ou générer la perte des fonctions et processus écosystémiques à la base de la disponibilité d'autres SE qui sont utiles à d'autres personnes physiques ou morales. A titre d'exemple, chercher à optimiser la production de biomasse, via des plantations d'essences exotiques à croissance rapide pour maximiser la séquestration du CO2 et le nombre de crédits carbone disponibles pour la vente, conduit bien souvent à la réduction du débit des cours d'eau, à des changements climatiques régionaux (baisse des précipitations) et à l'augmentation de la salinité et de l'acidité des sols (Jackson et al., 2005).

Il semble utile de développer l'ingénierie écologique :

  1. sur la base d'un cadre d'analyse multicritère et transversal pour comprendre et (à terme) quantifier les arbitrages d'entreprise en matière de SE, c'est-à-dire en cherchant à évaluer les dépendances et impacts aux BSE simultanément ;
  2. en une boite à outils pour la conception, la mise en œuvre, le suivi et l'évaluation des finalités de tout type de projet d'entreprise, du lancement d'un produit à la gestion de ses actifs fonciers et nouveaux projets industriels ;
  3. via l'usage d'indicateurs permettant aux entreprises d'identifier, prendre en compte et de gérer les espèces (y compris sur le plan génétique), groupes fonctionnels et processus écosystémiques favorisés ou impactés par leurs activités, vers la mise en œuvre de stratégies de (a) réconciliation avec la biodiversité et (b) de maintien / restauration des SE utiles à leurs parties prenantes.

Intégrés aux processus de décision et système de gestion de l'entreprise, une telle ingénierie permettrait de repenser profondément les systèmes d'information de l'entreprise, notamment sur le plan des cahiers des charges de tout type de contrat (ex. avant-projet de norme AFNOR portant sur le « Génie écologique des zones humides et cours d'eau »), la comptabilité de gestion ou encore le reporting annuel aux parties prenantes.

Avis d'expert proposé par Joël Houdet, Président de Synergiz, et co-rédigée avec Marc Barra, Chargé de Mission Entreprises, Natureparif.

Références:

  • Briand, P., (Ed.) 2010. Entreprises et biodiversité : exemples de bonnes pratiques. MEDEF, Paris, 274p.
  • Byers, J.E., Cuddington, K., Jones, C.G., Talley, T.S., Hastings, A., Lambrinos, Crooks, J.A., Wilson, W.G., 2006. Using ecosystem engineers to restore ecological systems. Trends in Ecology and Evolution 21 (9), 493-500.
  • Gosselin, F., 2008. Redefining ecological engineering to promote its integration with sustainable development and tighten its links with the whole of ecology. Ecological Engineering 32: 199-205, doi:10.1016/j.ecoleng.2007.11.007.
  • Houdet, J. (Ed.), 2008. Intégrer la biodiversité dans la stratégie des entreprises. Le Bilan Biodiversité des Organisations. FRB - Orée, 393p.
  • Houdet, J., 2010. Entreprises, biodiversité et services écosystémiques. Quelles interactions et stratégies? Quelles comptabilités? Thèse de Doctorat, Sciences de Gestion, AgroParisTech - ABIES, 342p.
  • Houdet, J., Barra, M., Germaneau, C., 2011. L'ingénierie écologique pour les entreprises : comment répondre à vos besoins tout en protégeant la biodiversité ? Cahier technique 2011-02, Synergiz - GAIE, 11p. ; URL :
  • Jackson, R.B, Jobbágy, E.G., Avissar, R., Roy, S.B., Barrett, D.J., Cook, C.W., Farley, K.A., le Maitre, D.C., McCarl, B.A., Murray, B.C., 2005. Trading water for carbon with biological carbon sequestration. Science 310(5756), 1944-1947.
  • Jones, C.G., Lawton, J.H., Shachak, M., 1994. Organisms as ecosystem engineers. Oikos 69, 373-386.
  • Odum, H.T., 1962. Ecological tools and their use. Man and the ecosystem. Proceeding of the Lockwood conference on the suburban forest and ecology. The Connecticut Agricultural experiment Station, bulletin 652, 57-75.
  • PricewaterhouseCoopers, 2010. 13th Annual Global CEO Survey.
  • TEEB [The Economics of Ecosystems and Biodiversity], 2010. Report for Business - Executive Summary, 27p.

Réactions2 réactions à cet article

 

je pense que tout ceci va nous emmener a constater que notre société n'est pas viable écologiquement et qu'il va falloir changer complétement de modéle économique si on veut pouvoir durer dans le temps ,c'est une approche plus économique que philosophique mais qui conduira au même constat.

lio | 01 juillet 2011 à 10h01
 
Signaler un contenu inapproprié
 

Le label Biodiversity Progress© est une démarche de qualité, systémique, adaptée et fédératrice qui permet à un organisme d’agir pour répondre aux enjeux complexes liés à la biodiversité et la compatibilité avec les écosystèmes et de valoriser cet engagement.

JDSULLIVAN | 04 octobre 2013 à 00h46
 
Signaler un contenu inapproprié
 

Réagissez ou posez une question

Les réactions aux articles sont réservées aux lecteurs :
- titulaires d'un abonnement (Abonnez-vous)
- disposant d'un porte-monnaie éléctronique
- inscrits à la newsletter (Inscrivez-vous)
1500 caractères maximum
Je veux retrouver mon mot de passe
[ Tous les champs sont obligatoires ]
 

Partagez sur…