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“ Irma démontre que les modalités d'aménagement du territoire ne sont pas tenables ”

Frappée par le cyclone Irma en septembre, l'île de Saint-Martin dans les Antilles françaises est fragilisée par une urbanisation anarchique issue de la loi de défiscalisation, explique Virginie Duvat, contributrice du Giec et professeur de géographie à l'université de La Rochelle.

Interview  |  Risques  |    |  Agnès SinaïActu-Environnement.com
   
“ Irma démontre que les modalités d'aménagement du territoire ne sont pas tenables ”
Virginie Duvat
Membre du Giec
   

Actu-environnement : Quels sont les facteurs principaux qui composent le système du risque dans des archipels intertropicaux, comme ceux de la Caraïbe ou du Pacifique ?

Virginie Duvat : Si l'on prend le cas de Saint-Martin, dans les petites Antilles du Nord, les causes profondes du risque tiennent à des facteurs politiques et institutionnels relatifs au statut très original de cette île, de longue date rattachée à la Guadeloupe et administrée par elle et non pas directement par l'Etat français. Cette île négligée et dépourvue de ressources est restée pauvre et a connu une émigration massive jusqu'au milieu du XXème siècle. Une troisième série de facteurs, d'ordre économique, se sont combinés aux précédents à partir de 1986, date à laquelle la loi de défiscalisation Pons a été adoptée, induisant une croissance économique et démographique brutale et anarchique dans ce territoire.

En soutenant les investissements touristiques américains et européens, la défiscalisation a vraiment agi comme un détonateur. Elle a soudainement fait de cette île un territoire d'opportunité à l'échelle de la Caraïbe. Ces investissements colossaux (hôtels, résidences touristiques, casinos, etc.) ont déclenché une immigration de travail massive en provenance des îles pauvres de la Caraïbe (Haïti, République Dominicaine, Dominique…), qui a multiplié la population par 3,5 en l'espace de seulement huit ans. Ces immigrés dont les deux-tiers étaient encore clandestins au début des années 1990 se sont spontanément installés dans des bidonvilles qu'ils ont édifiés sur les bas cordons sableux de l'île. C'est ainsi que ces terres basses, à la fois submersibles par la mer et inondables par débordement des cours d'eau et des lagunes, ont été rapidement aménagées, accueillant du bâti touristique et des bidonvilles. Pourquoi ? Parce que l'urbanisation s'est faite sans aucun encadrement.

   
Le cordon densément aménagé qui accueille la capitale hollandaise, Philipsburg (en haut). La forte exposition aux risques liés à la mer de l'aéroport international de Juliana, côté hollandais, pris entre mer et lagune (en bas)
 
   
Ceci explique que le cyclone Luis (catégorie 4) ait produit d'importants dégâts en 1995. De nombreux établissements touristiques ont été détruits et les bidonvilles intégralement balayés. C'est une histoire qui est restée relativement confidentielle, on n'a de fait jamais connu avec précision le nombre de morts. Le problème de Saint-Martin est donc bien d'abord un problème d'aménagement et de gestion du territoire.

AE : Alors que dans la partie hollandaise les dégâts étaient moindres ?

VD : Ils ont aussi été importants. Quand on parcourt la partie hollandaise de l'île, on constate qu'elle s'est également développée sans contrôle de l'urbanisation littorale. Ceci étant, la partie hollandaise n'a pas exactement la même histoire, car elle s'est lancée dans le développement du tourisme plus tôt. Et entre ces deux parties de l'île, il n'y pas non plus de véritable solidarité territoriale.

AE : Finalement la résilience tient à la solidarité humaine ?

VD - Tout à fait. Saint-Martin souffre d'un déficit d'encadrement de son aménagement par l'Etat, et d'un manque de gestion collaborative des risques entre ses parties française et hollandaise, qui aurait pu créer une solidarité interne, par exemple à travers la mise en place d'un véritable plan de gestion concertée des risques naturels. Il y a un problème de solidarité profond, au sein de cette société très inégalitaire et violente. Ce manque de solidarité humaine se voit aussi après Irma en 2017, avec des pillages et des gens armés pour se protéger des autres. On observe de fait un processus de ghettoïsation et d'américanisation, dans lequel chacun défend ses propres intérêts.

AE : Y a t-il eu des progrès en termes de résilience ?

VD : Il y a certes eu des progrès, mais chaotiques, et dont le devenir va dépendre de ce que décidera de faire la collectivité territoriale, puisque Saint-Martin a changé de statut en 2007 en devenant une collectivité d'outre-mer, ce qui lui donne davantage d'autonomie politique. Parmi les améliorations, lors du passage d'Irma, une bonne organisation de l'alerte entre Météo-France et la Préfecture, et un effort d'évacuation des personnes les plus exposées sont à noter. La mobilisation des services de secours et d'ordre a aussi été efficace. D'ailleurs, Saint-Martin s'est dotée d'un plan de prévention des risques en 2011, ce qui ouvre potentiellement une voie de progrès, à la condition qu'il soit suivi d'effets.

Un axe d'amélioration majeur réside dans la mise aux normes anticycloniques de l'habitat. A ce sujet, suite aux dévastations causées par Luis en 1995, la reconstruction s'est principalement faite en dur (86% des habitations en 2000), ce qui représente un progrès. Cependant, Irma a causé d'importants dégâts à des bâtiments et infrastructures vitaux, tels que l'usine de dessalement de l'eau de mer, l'hôpital, la préfecture, la caserne des pompiers et la gendarmerie par exemple, ce qui démontre qu'il faut améliorer la résistance de ces enjeux face aux cyclones de catégorie 5. Trente-trois heures durant, l'île a été balayée par des vents d'une violence extrême, soufflant à 295 km/h, avec des pointes à 360 km/h. Face à de tels événements, qui vont devenir plus fréquents dans le contexte du changement climatique car les cyclones vont s'intensifier, il est impératif d'améliorer la résistance des constructions.

En complément, pour ce qui concerne les enjeux situés au plus près de la mer, deux solutions sont à mettre en œuvre : sur le court terme, les protéger par des ouvrages d'ingénierie lourde adéquats ; et à plus long terme, les relocaliser dans des zones sûres. Tout comme Katrina, Xynthia et d'autres tempêtes encore, Irma apporte la démonstration que les modalités d'aménagement du territoire actuelles ne sont pas tenables. Il faut engager une réflexion de fond sur "comment reconstruire autrement et ailleurs".

AE : Le cyclone Irma va-t-il interrompre le développement touristique de masse ? L'île s'oriente-t-elle vers un développement durable ?

VD : Tout dépendra de si ''l'effet catastrophe'' agit. Ce que j'appelle ''l'effet catastrophe'', c'est le déclenchement d'une onde de choc dans une société donnée par un événement catastrophique, qui peut permettre de prendre des décisions difficiles. Le bâti touristique dévasté par Luis en 1995 était toujours présent dans le paysage en 2007-2008. C'est la traduction directe d'une rentabilisation sur le très court terme de ces investissements, qui explique le désintérêt de ceux qui les ont réalisés pour toute reconstruction. Ceci illustre le caractère pervers de ce type de loi qui crée une forme de développement économique (et de société) artificielle. Il est temps de changer de logique.

AE : Est-ce qu'à l'inverse on peut décrire des îles, des archipels, qui, dans un état un peu plus naturel, seraient plus résilients ?

VD : J'ai eu la ''chance'' l'année dernière de pouvoir observer les impacts d'un cyclone de catégorie 5 (Fantala) sur un atoll naturel, celui de Farquhar, aux Seychelles, dans l'Océan Indien. Ce cyclone a produit des rafales de vent à 353 km/h, donnant à voir, tout comme Irma, ce que seront les cyclones du futur. Dans cet atoll rural (40 habitants) peu aménagé où les côtes sont largement naturelles, j'ai pu constater que les îles coralliennes se nourrissaient des cyclones. Si ce cyclone a fait reculer le trait de côte en arrachant la végétation, il a en même temps apporté des quantités phénoménales de sable et de débris coralliens sur le platier récifal, ce qui a alimenté les plages. Ce cas démontre que là où l'écosystème récifal est en bon état et où aucune construction humaine ne fait obstacle aux apports naturels de sédiments, et si les cyclones ne se suivent pas de trop près, les îles peuvent bénéficier d'une injection massive de sédiments qui contribue à les construire.

Dans le contexte de l'élévation du niveau de la mer, les côtes et les îles qui vont continuer à recevoir des sédiments vont ainsi pouvoir s'exhausser, comme cela a été le cas de certaines îles de l'archipel polynésien des Tuamotu, qui ont gagné un mètre d'altitude par endroits grâce aux cyclones de 1983. Une nouvelle réflexion sur l'occupation de ces territoires doit être engagée, qui doit privilégier, selon les cas, les constructions surélevées (sur pilotis, par exemple) ou la relocalisation à distance des côtes. C'est fondamental si l'on veut pouvoir jouer la carte de la résilience naturelle, c'est-à-dire s'appuyer sur la capacité de réponse des écosystèmes là où c'est possible, face au changement climatique.

Réactions1 réaction à cet article

 

Je ne vois pas trop la nécessité de redévelopper St Martin qui peut à tout moment être balayée de nouveau par un cyclone majeur, compte tenu du réchauffement climatique; si l'on installe les gens à distance des plages , cela aura une conséquence directe sur l'attractivité de l'île et son peuplement. Il faut d'abord penser aux drames humains que ce cyclone a engendrés et ne reproduire à aucun prix ces bétonnages et bidonvilles anarchiques. D'ailleurs le fait qu'on soit obligé de désaler l'eau de mer montre que l'île est trop petite pour accueillir NATURELLEMENT une population nombreuse.

gaia94 | 16 octobre 2017 à 05h26
 
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