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Lubrizol : le temps des règlements de compte entre industriels et Administration

L'enquête judiciaire n'a pour l'heure rien révélé des causes de l'accident. En attendant que les responsabilités soient établies, Lubrizol, Normandie Logistique et le Dreal règlent leurs comptes par auditions parlementaires interposées.

Risques  |    |  Laurent Radisson Actu-Environnement.com
Lubrizol : le temps des règlements de compte entre industriels et Administration

« Les collaborateurs ont été très choqués, blessés, par les communications du préfet et du Dreal qui nous ont montré du doigt en pointant les odeurs et les écarts par rapport à la réglementation », a confié Christian Boulocher, directeur général de Normandie Logistique aux députés de la mission d'information sur l'accident Lubrizol mercredi 6 novembre.

Alors que l'enquête judiciaire n'a pour l'heure rien révélé et que plus de 500 plaintes ont été déposées, chacun des protagonistes auditionnés à l'Assemblée et au Sénat cherche à prouver sa bonne foi. Les deux voisins, Lubrizol et Normandie Logistique, se rejettent la responsabilité du départ de l'incendie, tandis que le directeur régional de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) a chargé cette dernière, malgré les graves insuffisances constatées aussi du côté des services de l'État.

« Les exploitants jonglent avec des milliers de références »

En premier lieu, les auditions révèlent l'écart considérable entre la connaissance théorique, que doivent avoir l'exploitant et l'Administration, des quantités et de la nature des produits stockés dans une installation classée (ICPE) et sa réalité à un moment donné. Un écart révélé par le retard avec lequel ont été diffusées les listes de produits brûlés lors du sinistre. Celles-ci ont été publiées le 1er octobre seulement pour les produits stockés dans l'usine Lubrizol, et le 14 octobre pour ceux de Normandie Logistique.

« Sur ce type de site, les exploitants jonglent avec des milliers de références de produits et en changent régulièrement », témoigne une professionnelle pour souligner la difficulté des exploitants et des services de contrôle à tenir l'état des stocks en temps réel. La réglementation impose pourtant aux exploitants de recenser, avant l'ouverture de l'installation et de toute modification substantielle, la nature et les quantités maximales de substances et de mélanges susceptibles d'être présents dans leurs installations. De plus, les établissements Seveso doivent effectuer un recensement régulier de ces substances. « Il y a une réflexion à engager sur l'inventaire des produits afin, en cas d'accident, de le mettre à disposition », a admis la directrice générale de France Chimie, Magali Smets, auditionnée ce jeudi 7 octobre par les députés.

L'inspection des ICPE, qui a contrôlé cinq fois Lubrizol en 2018 et deux fois en 2019 selon le Dreal Patrick Berg, était donc censée détenir ces informations. A fortiori après que le préfet ait donné son feu vert à deux augmentations de capacités de l'établissement cette année, qui ont donné lieu à une mise à jour des études de dangers. Des études de dangers réalisées de manière insatisfaisante par Lubrizol dans la mesure où elles ne prenaient pas en compte le risque extérieur lié au stockage de plus 9 000 tonnes de produits divers chez Normandie Logistique, dont plus de 4 000 tonnes de ses propres produits.

« Le détail ne nous concerne pas »

Les protagonistes se rejettent la balle sur le niveau de connaissance limité des produits stockés chez le logisticien. « Ils ont des réglementations à respecter, mais le détail ne nous concerne pas. Nous devons nous assurer qu'ils sont à même de stocker les produits et qu'ils ont l'autorisation de stocker nos produits », a indiqué le PDG de Lubrizol Éric Schnur le 22 octobre, précisant qu'il n'y stockait que des produits qui « ne sont pas dangereux selon la norme Seveso ». « Quand on fait notre métier d'entreposeur (…), les produits, on ne les connaît pas (…). On sait juste à quelle rubrique ils appartiennent », a déclaré de son côté Sylvain Schmitt, président de Normandie Logistique, devant les députés le 6 novembre.

Le logisticien se retranche derrière le droit d'antériorité qui lui a permis de continuer à exploiter ces anciens entrepôts portuaires datant de 1920 sans mener une procédure de déclaration ou d'autorisation au titre de la législation des installations classées (ICPE). Une telle procédure est exigée par la rubrique 1510 de la nomenclature qui vise les entrepôts couverts stockant des produits combustibles. L'exploitant a bénéficié également de ce droit lors de la modification de cette rubrique en 2010 avec l'introduction du régime d'enregistrement.

 
La question, cruciale, de l'origine de l'incendie déchire aussi les deux voisins.  
 
Malgré les premières déclarations du Dreal qui avait indiqué qu'il ne s'agissait pas d'une ICPE, ces entrepôts étaient connus de l'Administration, comme l'a montré une note interne de la direction générale de la prévention des risques (DGPR) dont ont fait état Le Monde et Reporterre. L'exploitant n'était donc pas formellement tenu de se manifester auprès de l'Administration. Mais celle-ci aurait dû, à cette occasion, demander à l'entrepositaire des précisions sur la nature et le volume des produits stockés et ajuster les prescriptions applicables à son installation. Le Dreal reconnaît aujourd'hui que l'établissement aurait dû relever du régime d'enregistrement, plus sévère que celui de la simple déclaration.

« Nous n'avons jamais eu de retour de la Dreal »

Deux autres occasions ont été données aux services de l'État de remettre la situation administrative de Normandie Logistique au carré. L'établissement a en effet fait l'objet de deux visites de l'inspection des installations classées. L'une en 2011, à l'occasion de la réalisation du plan de prévention des risques technologiques (PPRT) autour du site Lubrizol, l'autre en 2017, à l'occasion du projet d'acquisition des entrepôts de Normandie Logistique par cette dernière. « Nous n'avons jamais eu de retour de la Dreal sur les prescriptions qui auraient été nécessaires », témoigne Sylvain Schmitt.

« Le Dreal s'est empressé de communiquer auprès de vous », ajoute, amer, ce dernier. Depuis l'accident, Patrick Berg, qui fait l'objet d'une mutation en Occitanie au 1er décembre prochain, a redoublé d'effort pour vanter son action. Devant les sénateurs, il a ainsi mis en avant ces deux visites d'inspection, alors, a-t-il précisé, que les sites déclarés ne font normalement l'objet d'inspection que sur signalement d'un élu ou plainte d'un riverain.

L'action post-accident du Dreal s'est manifestée tant au niveau administratif que pénal. L'inspection a dressé huit procès-verbaux portant sur un délit et huit contraventions commis par Normandie Logistique, dont six concernant des faits antérieurs à l'incendie. Le préfet a par ailleurs mis en demeure l'exploitant de se mettre en conformité avec les prescriptions de sécurité sous peine de sanctions administratives. Le 29 octobre, le procureur de Paris a indiqué l'ouverture d'une information judiciaire confiée à trois magistrats instructeurs, des chefs de destruction involontaire par incendie, mise en danger de la vie d'autrui et exploitation non-conforme d'une installation classée. « Aucun écart n'a un lien de causalité avec l'accident. Il n'y a pas de sujet », a tranché Sylvain Schmitt devant les députés, ajoutant que les écarts réglementaires restaient à prouver.

« Si vous êtes proches d'une site Seveso, fuyez ! »

La question, cruciale, de l'origine de l'incendie déchire aussi les deux voisins. Le PDG de Lubrizol a assuré, le 22 octobre, que la source de l'incendie était extérieure à son usine, tout en indiquant ne pas pouvoir dire précisément d'où le feu était parti. « On a, nous, une conviction, c'est que ça ne peut pas être parti de chez nous du fait de notre activité où on n'a pas de produits inflammables, pas d'activité nocturne, les mêmes produits stockés depuis toujours dans le même type de bâtiments », assure de son côté Christian Boulocher pour Normandie Logistique.

En attendant, cet incendie « d'une ampleur extrême » selon les mots du préfet Pierre-André Dumas a bien eu lieu et continue de questionner les milliers de Normands situés sous le panache. Manifestement, les révélations sur l'origine du sinistre, si elles doivent advenir, viendront davantage de l'enquête judiciaire que de l'enquête administrative. Le président de Normandie Logistique, quant à lui, en tire une première conclusion à l'attention de ses confrères logisticiens « Si vous êtes proches d'un site Seveso, fuyez ! ».

Réactions2 réactions à cet article

 

trop de gens (salariés, contrôleurs, ..) font leur boulot à minima, s'ils allaient au bout, ils se feraient mal voir ou pire, virer,
tant qu'il n'y aura pas de sauvegarde des lanceurs d'alerte.
Ceux qui parlent ne doivent pas faire l'objet de représailles directes ou sournoises.
Ceci dit, je cherche toujours l'entreprise industrielle qui connait à la virgule près l'état de ses stocks, je travaille depuis 1973.

naphtes | 08 novembre 2019 à 17h17
 
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Le président de Normandie Logistique M. Christian Boulocher, dans son invective à l'attention de ses confrères logisticiens « Si vous êtes proches d'un site Seveso, fuyez ! » démontre sa méconnaissance complète de la règlementation des ICPE et de ses obligations sécuritaires. La meilleure preuve, il s'avère que Normandie Logistique était de fait soumise à enregistrement, ce qui n'est pas rien. Pour sa gouverne, plusieurs grands sites de logistique français sont soumis à autorisation et classés "Seveso".
Cette dernière appellation est d'ailleurs consternante, elle n'ajoute rien ou presque aux obligations liées au statut de l'autorisation. En corolaire beaucoup de sites soumis à autorisation pourtant non classés "Séveso" pourraient potentiellement provoquer des catastrophes gravissimes. Il faut que les responsables politiques ou industriels arrêtent de se gargariser de mots dont ils ne connaissent pas, pour la plupart, la signification. Rappelons au passage que la soit-disant catastrophe de Seveso n'a fait aucune victime mis à part les femmes enceintes qui ont demandé un avortement car on leur avait prédit qu'elles accoucheraient de monstres. Or aucun événements de ce type n'a été constaté, n'en déplaise aux Cassandre et autres "collapsologues" patentés.
Néanmoins à Lubrizol et Cie, l’État a failli dans son rôle de contrôle et fait sauter le fusible de service : le directeur de la Dréal76 dont les pouvoirs se limitent à l'établissement de procès verbaux. Il faut changer cela.

glaudius92 | 08 novembre 2019 à 17h36
 
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