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« Lutter uniquement contre la déforestation, ce serait sacrifier les autres écosystèmes naturels »

Le projet de règlement européen contre la déforestation importée ne pourrait inclure d'autres écosystèmes exploités que deux ans après son entrée en vigueur. Pierre Cannet, directeur du plaidoyer du WWF, appelle à une intégration immédiate.

Interview  |  Biodiversité  |    |  Félix Gouty  |  Actu-Environnement.com
Actu-Environnement Le Mensuel N°422 Cet article a été publié dans Actu-Environnement Le Mensuel n°422
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« Lutter uniquement contre la déforestation, ce serait sacrifier les autres écosystèmes naturels »
Pierre Cannet
Directeur du plaidoyer du WWF
   

Actu-Environnement : Quelle est la raison d'être de ce nouveau rapport du WWF sur les écosystèmes naturels non forestiers ?

Pierre Cannet : Cela fait près de deux ans que nous sommes mobilisés sur cette proposition de règlement de la Commission européenne, visant la déforestation importée. L'an dernier, dans un précédent rapport, nous avons montré que l'Union européenne était le deuxième plus grand importateur mondial de matières premières liées à la déforestation. Au regard du règlement proposé en novembre dernier, il y a cependant de grands oubliés, ou sacrifiés, tant dans la liste des produits considérés que des biomes ou écosystèmes naturels protégés – prairies, savanes, tourbières et mangroves.

Ce projet de réglementation européenne est déjà une première étape. Mais il sera véritablement révolutionnaire seulement si la protection est totale. Sur le plan de la nature, il faut que la photographie soit totale. Nous ne pouvons pas faire de différence de traitement entre les écosystèmes. Il faut sanctuariser tous les espaces les plus riches en biodiversité et prometteurs en termes d'équilibre planétaire. Nous espérons que la France, soutenant déjà la lutte contre la déforestation importée, saura mettre ce sujet à l'ordre du jour lors de sa présidence du Conseil de l'Union européenne.

Avec ce rapport, notre intention est donc de démontrer aux pouvoirs publics que les importations de l'Union européenne ont bien un impact – du point de vue du climat et de la biodiversité – sur ces écosystèmes et qu'il est possible d'intégrer ces derniers à la réglementation, vis-à-vis de la faisabilité du traçage des produits importés. Nous souhaitons que les États membres puissent se saisir de ces éléments afin que la proposition de règlement s'en retrouve améliorée avant son entrée en vigueur.

AE : Prairies, savanes, tourbières et mangroves, comment ces écosystèmes non forestiers se retrouvent-ils impacter par l'Union européenne ?

PC : Notre rapport se structure autour de neuf cas d'étude, dont l'état est en partie corrélé aux importations européennes. Il s'agissait, pour nous, de cartographier les régions du monde à fort bénéfice environnemental – concernant leur capacité à stocker des gaz à effet de serre et à faire vivre des espèces vulnérables, voire en danger critique d'extinctions –, mais dont la conversion en terres agricoles, nécessaires à l'importation de certains produits, contrevient à leurs bénéfices. Nous nous sommes appuyés sur la base de données ComTrade de l'Organisation des Nations unies (ONU) ainsi que sur Trase.Earth, le système de traçage des importations du WWF.

   
Part des importations de produits de base (dont le soja, la viande de bœuf, l'huile de palme et le bois inscrits dans le projet de règlement) de l'Union européenne dans les neuf biomes étudiés dans le rapport du WWF. © WWF
 
   
Ainsi, concernant les tourbières par exemple, nous avons constaté que 73 % de ces zones sont occupées par des plantations agricoles, notamment de palmiers à huile en Malaisie et en Indonésie. Du fait de rizicultures, de plantations pour l'huile de palme ou d'élevages de crevette, 35 % des mangroves ont disparu. Un quart du bœuf et du soja importés par les pays de l'Union européenne provient de la savane du Cerrado, au Brésil. Un moratoire de 2006 sur le soja en Amazonie a conduit à réduire la déforestation et, dans le même temps, du fait des reports des cultures, à accélérer la conversion et la dégradation du Cerrado.

Les écosystèmes n'ont pas de frontières et dépendent les uns des autres. Lutter uniquement contre la déforestation, ce serait aller vers le sacrifice des autres écosystèmes. Or, que ce soit dans leur capacité à stocker du carbone ou à protéger la biodiversité, nous devons les considérer, eux aussi, pour les contributions et services climatiques qu'ils apportent. La lutte contre la déforestation se fait donc à la condition de protéger les écosystèmes voisins et ainsi d'éviter les reports de cultures vers des régions déjà dégradées par l'activité humaine.

AE : Certaines entreprises pratiquent-elles le principe de « diligence raisonnée » sur lequel l'Union européenne pourrait s'appuyer concernant ces écosystèmes ?

PC : Des initiatives comme le Retail Soy Group ou la coalition Forest Positive sont actuellement mobilisées pour exclure la conversion des écosystèmes naturels non forestiers de leurs chaînes d'approvisionnement. L'enjeu technologique de la traçabilité est déjà assuré, notamment par des réseaux comme Trase.Earth, pour les modélisations satellitaires des périodes de production ou d'évolution des écosystèmes locaux. Des boîtes à outils et des guides à destination des entreprises, comme ceux de l'Accountability Framework Initiative (AFI) que nous partageons dans notre rapport, permettent également aux acteurs importateurs de procéder facilement au principe de diligence raisonnée.

Autrement dit, nous avons la faisabilité et la possibilité de protéger ces écosystèmes. Les entreprises sont parées à répondre aux obligations de traçabilité. Si elles peuvent le faire pour les forêts, la procédure de traçage est identique pour les autres écosystèmes. De plus, la Commission européenne peut, elle-même, s'inspirer d'autres directives de traçabilité, comme la directive RED sur les énergies renouvelables, ou des lois comme le devoir de vigilance en France.

Désormais, tout est une question de la poule et de l'œuf : le secteur privé a simplement besoin que le régulateur lui montre la voie. Certes, ce règlement va vraiment changer les règles du jeu en matière de déforestation importée, mais nous voulons encourager les décideurs à compléter le tableau en s'appuyant sur ce qui existe déjà. Nous voulons nous assurer qu'il y ait une vraie prise de conscience. Il ne faut pas attendre deux ans, une fois son entrée en vigueur, pour modifier la réglementation. Il faut agir dès maintenant. Sinon, il sera trop tard pour des millions d'hectares, avec ce que cela implique pour le climat et la biodiversité.

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Crédit photo : Hugo Hebbe - WWF France

Réactions1 réaction à cet article

 

Le problème de l'Europe, c'est que c'est un machin d'abord politique. Comme tous politiques, ils ont besoin d'étendards simplistes. La déforestation a ceci pour elle qu'elle est très visible, alors, on choisit la déforestation : l'argument poumon vert de la planète frappe les foules, plus que la disparition d'une grenouille. Le reste, pfou, trop compliqué ! Alors que le problème environnemental est global, Gaïa n'est pas un patchwork... Et encore, au-delà de l'approche du WWF : les pays qui voient leurs environnements les plus dévastés (pour satisfaire notre voracité, ne pas l'oublier) sont rarement des démocraties...

dmg | 18 janvier 2022 à 15h20
 
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