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“ Articuler la déforestation avec la question du climat et du développement socio-économique des pays du Sud ”

Un des enjeux de la COP 21 ? Dynamiser le dispositif REDD+ en mobilisant des ressources financières additionnelles et en articulant l'atténuation et le développement des pays du Sud. Explication de Moise Tsayem Demaze, enseignant-chercheur à l'université du Maine. 24 novembre 2015

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“ Articuler la déforestation avec la question du climat et du développement socio-économique des pays du Sud ”
Moise Tsayem Demaze
Enseignant-chercheur à l’université du Maine, (laboratoire ESO Le Mans), responsable de plusieurs projets de recherche sur les mécanismes émergents de gestion dite durable des forêts tropicales
   

Actu-environnement : Pourquoi n'y a t-il pas de convention sur la gestion durable des forêts dans le cadre de la lutte contre le changement climatique ?

Moise Tsayem Demaze : La réponse remonte à la conférence de Rio de 1992. Il avait été notamment prévu qu'une convention soit adoptée sur les forêts, en particulier tropicales, pour traiter la question de la déforestation dans les pays en développement.

Après de nombreux débats, l'adoption de cette convention spécifique a échoué : les pays en développement considéraient en effet que la gestion des forêts relevait de leur souveraineté. D'un point de vue diplomatique, les Etats s'en sont sortis avec une déclaration de principe, sans grande portée politique, pour inciter les pays à lutter contre la déforestation. Cette déclaration porte sur tous les types de forêts (tropicales, tempérées, boréales), de manière à ce que les pays de la zone tropicale ne se sentent pas pointés du doigt.

Paradoxalement depuis les années 2000, ces mêmes pays demandent à la communauté internationale de s'intéresser à "leurs" forêts, de leur donner les moyens de mieux les gérer. Cette question est depuis à l'ordre du jour de chaque Conférence des parties.

AE : Comment la forêt est-elle intégrée dans la lutte contre le changement climatique ?

MTD : Des publications, notamment de l'Institut de recherche d'Amazonie (IPAM), ont suggéré que si les moyens étaient mis en œuvre pour lutter contre la déforestation, estimée responsable de 15 à 20% des émissions de gaz carbonique dans le monde, cela contribuerait à l'atténuation du changement climatique.

Soulignant que couper un arbre permet de gagner de l'argent, ces publications ont plaidé pour qu'une valeur monétaire soit donnée à l'arbre sur pieds et que des récompenses ou des compensations (manque à gagner) soient attribuées aux acteurs qui réduisent ou évitent la déforestation. Des rapports, comme celui de Stern (2006), ont ensuite montré que l'inaction coûterait cher et ont contribué à donner du crédit à cette idée.

Les pays en développement, en particulier le Costa Rica et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ont fait une première proposition lors de la COP 11 à Montréal pour que la lutte contre la déforestation des forêts tropicales soit traitée comme dispositif de lutte contre le changement climatique, et que des contreparties financières soient octroyées aux pays en développement qui parviennent à réduire la déforestation. C'est la première esquisse du mécanisme dit RED (Réduction des Emissions de gaz à effet de serre issues de la Déforestation), soutenu par une coalition des pays appartenant à la zone forestière intertropicale.

AE : Comment sommes-nous arrivés au mécanisme REDD+ ?

MTD : Lors des COP suivantes, le mécanisme est devenu REDD (le deuxième D signifiant Dégradation des forêts) puis REDD+ (le plus signifiant conservation des forêts, accroissement des stocks de carbone et gestion durable des forêts).

Pour l'instant, deux grands programmes internationaux coexistent pour préparer les pays en développement qui souhaitent mettre en œuvre la REDD+ : le programme géré par la Banque mondiale, comprenant trois fonds, qui rassemble le plus grand nombre d'Etats. Et le programme REDD de l'Organisation des Nations unies (Onu).

Le principe du dispositif REDD+ est que les Etats s'engagent à réduire la déforestation en faisant des projections sur la déforestation future par rapport à la déforestation passée : ils sont alors censés recevoir des compensations financières équivalant à la déforestation qui n'a pas eu lieu d'après leurs scénarios.

S'agissant des programmes de la Banque mondiale, leur objectif est de préparer les Etats candidats, afin qu'ils soient prêts à mettre en œuvre ce dispositif : ils mettent à leur disposition un budget pour élaborer une stratégie nationale et renforcer leurs capacités institutionnelles de lutte contre la déforestation. Une des questions importantes concerne la mesure de la déforestation et le suivi des émissions associées.

Il y a également des collaborations bilatérales. Par exemple, la France aide des pays en Afrique centrale et le Brésil bénéficie du Fonds amazonien alimenté essentiellement par la Norvège et l'Allemagne.

AE : Quels sont les apports du mécanisme REDD ?

MTD : En termes de réduction de la déforestation et des émissions associées, le mécanisme n'a pas donné grand-chose. Comme le dispositif REDD+ n'est pas encore officialisé dans un traité international, ce sont des entreprises et des individus qui acquièrent pour l'instant des crédits carbone issus de projets pilotes en cours. Si l'accord de Copenhague n'avait pas échoué, la phase 2 du protocole de Kyoto aurait commencé en 2013 et REDD+ aurait pu entrer officiellement en vigueur. Il est attendu de l'accord de Paris un document de cadrage plus rigoureux.

Toutefois, quasiment tous les pays en développement ont postulé au programme REDD+ et à ceux de la Banque mondiale. Il est vrai que beaucoup de pays, par exemple le Cameroun, essayent de conjuguer la question du climat avec celle du développement : ils s'engagent dans REDD+ pour réduire la déforestation mais en exigeant que les financements soient également utilisés à des buts de développement, notamment rural. Une partie des financements climat est ainsi destinée à l'aménagement, la construction d'infrastructures dans des zones enclavées. Il est attendu que des communautés rurales, des populations de la zone forestière, puissent bénéficier de ce qui est appelé "co-bénéfices" et "garde-fous" socio-économiques.

AE : Quels sont les dérives ou manques du mécanisme REDD ?

MTD : Le postulat marchand qui a présidé à la conception du mécanisme est discutable : payer ou récompenser des acteurs pour qu'ils arrêtent de déforester, conserver des forêts pour en tirer des crédits carbone pour des transactions dans les marchés dédiés, etc. Une telle conception marchande, néo-libérale, peut-elle engendrer une politique environnementale efficace ?

Ensuite, ce mécanisme apparaît comme une usine à gaz : comment être sûr que les chiffres déclarés sont réellement imputables aux efforts que des pays ont fait pour réduire la déforestation ? Quelle est la légitimité de s'appuyer sur une déforestation passée ? Quelle validité des scénarios prédictifs de la déforestation ? Enfin, que se passera-t-il si un pays n'arrive pas à respecter son engagement alors qu'il a perçu par avance une partie de la récompense/compensation ?

AE : Comment améliorer ce dispositif ?

MTD : Malgré ces critiques, le mécanisme REDD+ a le mérite d'exister et de remettre la question de la déforestation sur l'agenda des préoccupations environnementales.

Pour l'améliorer, l'exemple brésilien pourrait être réutilisé quitte à l'ajuster. Le Brésil, très réservé sur une approche marchande, préférait recevoir des financements internationaux pour accroître son dispositif national de lutte contre la déforestation. Le Brésil a alors créé le Fonds amazonien : il a demandé aux pays développés de l'alimenter, pour qu'il soit déployé par les structures nationales et locales pour financer des projets de réduction ou d'évitement de la déforestation, non seulement en Amazonie, mais aussi dans d'autres écosystèmes (les cerrados), voire dans d'autres pays en développement (par exemple en Afrique). Cette démarche me paraît plus réaliste que les programmes de préparation REDD+.

AE : Qu'attendez-vous de la COP 21 sur la question de la déforestation?

MTD : Je constate un essoufflement du mécanisme REDD+ : il n'y a pas d'avancées réellement satisfaisantes. Ce qui pourrait être considéré comme une évolution lors de la COP 21 serait de parvenir à établir les démarches institutionnelles simplifiées que les pays en développement pourraient mettre en œuvre pour que le dispositif REDD+ soit validé et rendu opérationnel dans cette phase Kyoto 2. Par ailleurs, pour la période post 2020, il serait judicieux que l'Accord de Paris, pour peu qu'il soit ambitieux, intègre plus judicieusement les forêts tropicales dans la lutte contre le changement climatique, en ne cloisonnant plus la question de la déforestation, mais en l'articulant d'une part avec la question du climat, et d'autre part avec celle du développement socio-économique des pays du Sud. Que ce soit les Etats du Sud ou ceux du Nord, tout le monde est conscient que la mobilisation des fonds est indispensable.

Réactions1 réaction à cet article

 

...et l'Europe avec son paquet 3x20 qui achète à l'Indonésie de l'huile de palme comme biocarburant. Tant que de tels dispositifs ne seront pas bannis, les forêts seront rasées.

dmg | 25 novembre 2015 à 15h08
 
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