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“Les exploitations agricoles de grandes cultures pourraient réduire leur usage de pesticides de 30%”

Les exploitations de grandes cultures pourraient réduire leur usage de pesticides sans pertes économiques ou de production, selon une étude parue dans Nature plants. Explication de Nicolas Munier-Jolain, ingénieur de recherche dans l'unité Agroécologie de l'Inra de Dijon.

Interview  |  Agroécologie  |    |  Dorothée LapercheActu-Environnement.com
   
“Les exploitations agricoles de grandes cultures pourraient réduire leur usage de pesticides de 30%”
Nicolas Munier-Jolain
Ingénieur de recherche dans l’unité Agroécologie de l'Inra de Dijon
   

Actu-environnement : Vos travaux ont porté sur 956 fermes du réseau Dephy. Quelles ont été votre approche et vos hypothèses pour initier cette recherche ?

Nicolas Munier-Jolain : Nous nous sommes demandés si une réduction de l'usage de pesticides serait associée à une diminution des performances en productivité et en rentabilité économique des exploitations agricoles. Ce travail a été mené dans le cadre de la thèse de Martin Lechenet, dont j'ai été l'un des encadrants pendant ces trois dernières années.

Aujourd'hui, 3.000 agriculteurs dans les secteurs des grandes cultures, de la viticulture, de l'arboriculture etc. sont engagés dans le réseau Dephy pour réduire leur usage des pesticides. De notre coté, nous avons uniquement travaillé sur les exploitations des grandes cultures, réparties sur l'ensemble du territoire national. Elles ont comme caractéristiques d'être très diversifiées.

Nous avons étudié la corrélation qui existe entre le niveau d'usage de pesticides et la performance productive et économique à l'échelle de la ferme. L'hypothèse retenue était que cette corrélation peut dépendre du sol, du climat, de la présence d'élevages sur l'exploitation, d'un accès à l'irrigation, et du contexte socioéconomique comme l'accès à des marchés locaux de produits industriels.

AE : Vos travaux montrent que l'usage des pesticides pourrait être réduit de 42% sans impacts négatifs dans 59% des fermes de votre panel. Quelles sont les conditions nécessaires pour arriver à cette réduction ?

NMJ : Plusieurs étapes sont nécessaires à l'obtention de ce résultat. Tout d'abord, nous avons montré que pour 94% des exploitations, le niveau d'usage de pesticides ne perturbe pas la productivité. Parfois même, des systèmes consomment moins de pesticides et produisent plus. Et dans 78% des cas, un niveau moindre d'usage de pesticides ne réduit pas la rentabilité économique.

Ensuite, nous avons cherché pour chaque ferme de notre panel si une autre ferme du réseau dans un contexte similaire de sol, de climat et d'environnement socio-économique (appelée "voisin"), utilisait moins de pesticides avec une rentabilité économique au moins équivalente. Notre hypothèse était qu'il n'y a pas d'obstacle théorique pour que chaque agriculteur adopte les pratiques de ce "voisin" qui consomme moins de pesticides. Selon ce scénario, nous obtenons une baisse en moyenne de 42% du niveau d'usage de pesticides pour l'ensemble des fermes qui trouvent un "voisin" moins consommateur de pesticides. Si on tient compte du fait que certaines fermes ne modifieraient pas leurs pratiques, soit parce qu'elles sont déjà localement moins consommatrices de pesticides, soit parce qu'elles sont dans un contexte où il est difficile de réduire l'usage de pesticides sans dégrader la rentabilité, alors la baisse moyenne extrapolée à l'échelle nationale serait de 30%.

AE : Avez-vous identifié des facteurs favorables à une réduction des pesticides ?

NMJ : Le principal facteur favorable est la présence d'élevages sur l'exploitation. La polyculture-élevage offre des solutions de diversification des cultures, de mise en place de fourrages sous forme de prairies temporaires, de mélange d'espèces céréales/légumineuses… Ces cultures ont en effet une faible dépendance aux pesticides. Les agriculteurs en polyculture-élevage sont à la fois ceux qui utilisent souvent le moins de pesticides mais également ceux où il y a le plus de possibilités de les réduire.

En effet, il faut bien rappeler que la baisse d'usage de pesticides ne peut être une simple suppression des traitements, toutes choses étant égales par ailleurs. Les fermes qui ont peu recours aux pesticides compensent la moindre utilisation du levier chimique par la valorisation de moyens agronomiques de gestion des maladies, ravageurs et adventices. Elles bénéficient par exemple de la diversification des cultures dans la rotation, de l'utilisation de variétés résistantes aux maladies, pratiquent la modération de la fertilisation ou mobilisent le désherbage mécanique. Cette démarche qui permet de réduire l'usage de pesticide passe donc par des adaptations d'ordre agronomique assez lourdes.

AE : Dans votre étude, vous montrez également qu'à l'inverse dans 22% des situations la forte utilisation de pesticide est associée à la rentabilité. Quelles sont les situations concernées ?

NMJ : Les exploitations pour lesquelles l'utilisation forte de pesticides favorise la rentabilité économique sont plutôt situées dans le Nord de la France, dans des régions de cultures "industrielles" comme les betteraves ou les pommes de terre. Ces cultures ont la particularité d'être à la fois à forte valeur ajoutée et très consommatrices de pesticides. Plus une ferme cultive des betteraves et pommes de terre dans son assolement, plus sa rentabilité est bonne et plus elle consomme de pesticides. Pour autant, Martin Lechenet a aussi montré que même dans ces situations, il est possible de cultiver la betterave avec peu de pesticides sans affecter le rendement ni la rentabilité. Même dans ces régions, il y a donc de la place pour de la réduction d'usage de pesticides.

AE : Quelle suite allez-vous donner à ces travaux ?

NMJ : A court terme, nous avons prévu de produire un second article dans lequel nous compléterons notre scénario de transition des fermes vers des pratiques moins consommatrices en pesticides.

Nous souhaitons évaluer les conséquences de cette évolution sur des critères comme la relocalisation des productions à l'échelle de chaque région française. Nous voulons également évaluer ses impacts pour la balance commerciale de la France. Ce scénario implique en effet des modifications des assolements, des rotations, etc. qui pourraient entraîner une réduction de la production de céréales. D'un autre coté, des économies sont réalisables car ces systèmes de culture moins consommateurs de pesticides, sont également souvent plus producteurs de protéines. Cela permettrait de réduire les importations de protéines de soja brésilien ou américain. Par ailleurs, ces systèmes ont des niveaux de fertilisation en particulier azotée plus faibles, entre autres parce qu'il y a plus de légumineuses dans les rotations.

Nous avons fait des premiers calculs et constatons que les économies liées à la réduction des importations de soja américain et de pétrole pour produire l'engrais azoté compenseraient largement la réduction des exportations de blé et d'orge. Au final, selon ce scénario de transition, la balance commerciale serait améliorée.

AE : Qu'envisagez-vous à plus long terme ?

NMJ : Nous allons regarder l'impact de l'aspect paysager – la présence de bois, de haies, d'agriculture biologique, la diversité de culture autour de la ferme - dans le niveau d'utilisation des pesticides. Par exemple, si les fermes voisines sont très consommatrices de pesticides, cela pourrait jouer sur les organismes auxiliaires et donc de façon indirecte sur la pression en ravageurs qui seraient alors moins régulés par ces organismes bénéfiques ?

Réactions4 réactions à cet article

 

Tout est dans "pourraient" et il ne faut pas se voiler la face "peut mieux faire".

BJ50320 | 03 mars 2017 à 10h04
 
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Ce genre d'information devrait bénéficier d'une large diffusion.
Les services d'eau potable peuvent trouver là des arguments utiles dans le cadre des études de bassin d'alimentation des captages; il faut des éléments scientifiques et des retours d'expériences pour faire évoluer les usages.

mado | 03 mars 2017 à 11h27
 
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Dire que la betterave a une forte rentabilité est aujourd'hui totalement faux , la fin des quotas de production entraine une baisse du prix de la betterave qui se trouve aligné sur le prix mondial du sucre . Cette culture n ' est pas spécialement consommatrice de produit phytosanitaire .
dire :"Les exploitations pour lesquelles l'utilisation forte de pesticides favorise la rentabilité économique sont ...." est faux , c ' est le choix des cultures qui assure la rentabilité après certaines cultures sont plus ou moins consommatrice . Pour la pomme de terre , le nombre de fongicides pour lutter contre le mildiou est très variable selon les conditions météo de l ' année mais il est surement moins important en culture classique qu ' en bio , l ' efficacité du sulfate de cuivre étant moindre que celle des produits de synthèse .
Tout cela a déjà été en partie démontré par les études des chambres d ' agriculture : à rendement équivalent , le cout des intrants est assez variable d 'une exploitation à l ' autre et l ' écart peut être d ' environ 20% ou plus entre les extrêmes donc des économies à faire pour certains dans l ' utilisation des phytos et des engrais .
Il ne faut pas oublier que l ' on s ' adresse à des hommes , les agriculteurs ,( dans cette article on ne parle que de fermes ) et il n ' est pas toujours simple de faire changer des habitudes . Il faut être près des agriculteurs , savoir être persuasif et convaincant et ne pas être dans le mode incantatoire .

balxha | 03 mars 2017 à 14h54
 
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Ces affirmations généralistes sans nuances ne font pas avancer le débat car il n'y a pas un modèle unique d'exploitation et que l'agriculture travaille le vivant et a besoin de sciences, et non pas d'affirmations péremptoires et de coups de menton. Elle a encore moins besoin d'être politiquement récupérée éhontément comme elle l'est en cemoment par les extrêmistes tant fachos qu'écolos (souvent les deux, d'ailleurs).

Albatros | 10 mars 2017 à 09h44
 
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