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Pesticides : une revue scientifique révèle l'illusoire protection des travailleurs agricoles

L'efficacité réelle des équipements de protection individuelle est souvent surestimée et de nombreux facteurs occultés rendent leur utilisation difficile. Or, de nombreux pesticides sont autorisés en se basant sur cette protection théorique.

Risques  |    |  Laurent Radisson  |  Actu-Environnement.com
Pesticides : une revue scientifique révèle l'illusoire protection des travailleurs agricoles

Le rôle protecteur attribué aux équipements de protection individuelle (EPI) dans l'autorisation de mise sur le marché (AMM) des pesticides doit être remis en question. C'est la conclusion à laquelle les auteurs d'une revue critique de la littérature scientifique parviennent dans un article à paraître dans le numéro de mars 2020 de la revue Safety Science.

Cette étude a porté sur les combinaisons utilisées pour se protéger des produits phytopharmaceutiques dans les pays de l'OCDE. Ses résultats montrent que l'octroi des autorisations des produits repose en grande partie sur la recommandation d'utilisation d'un EPI et sur la garantie que l'on accorde à cet équipement pour limiter l'exposition des travailleurs. Et ce, alors que les EPI ne devraient être utilisés qu'en dernier recours après la mise en place d'autres mesures prioritaires : réduction de l'utilisation des pesticides, substitution des produits les plus dangereux, mesures de protection collective des travailleurs. Certains produits dangereux seraient interdits sans cette hypothèse de protection liée à l'EPI, indiquent les auteurs. Or, cette protection semble assez illusoire à en croire les conclusions de cette analyse.

Écart entre le modèle théorique et la réalité

Les auteurs constatent un décalage entre le modèle théorique idéal et la réalité de la protection sur le terrain. En premier lieu, les EPI préconisés ne sont pas toujours utilisés, pour des raisons diverses liées à des caractéristiques personnelles (degré d'aversion au risque, éducation, formation, subordination à l'employeur, etc.) ou aux caractéristiques de l'équipement lui-même (inconfort thermique et mécanique, image négative sur le voisinage, coût). À cet égard, « la prévention des risques dépendante des EPI est confrontée à un dilemme, relève la publication, plus un EPI protège des pesticides, plus il est susceptible d'être inconfortable, voire impossible à porter. De plus, plus son efficacité est élevée, plus elle risque d'être coûteuse ».

Par ailleurs, la protection des EPI, même utilisés dans le respect des préconisations, ne garantit pas toujours une bonne protection. En premier lieu, l'évaluation de leur efficacité ne prend pas en compte les nanotechnologies et les effets à faible dose. Ensuite, les études en laboratoire de la qualité des matériaux composant l'EPI se révèlent complexes. « Les tests en laboratoire peuvent fournir des informations sur la pénétration et la perméation des pesticides à travers le tissu, mais seuls les tests sur le terrain dans des conditions d'exposition réalistes peuvent déterminer l'efficacité globale de la conception et sa capacité à réduire la pénétration », révèlent les études analysées. Les matériaux utilisés peuvent se révéler moins protecteurs qu'attendu. « D'autres éléments, tels que la conception, peuvent avoir des conséquences sur les niveaux d'exposition qui ne sont pas testables en laboratoires », soulignent les auteurs de l'article.

Les études disponibles identifient plusieurs facteurs susceptibles d'altérer la protection : mode de nettoyage de l'EPI, frottements pouvant entraîner un transfert de pesticides à l'intérieur de la combinaison, variété des formulations (poudre, granulés, liquide) et des modes d'utilisation (pulvérisation, fumigation, mélange, nettoyage, etc.), résistance des combinaisons à la perméation, etc. Certaines études démontrent même que « la contamination peut être plus élevée pour les travailleurs portant des EPI que pour ceux qui ne les portent pas », du fait de l'absorption des produits par les équipements.

Dans le même temps, les auteurs expriment leur doute sur la possibilité de réaliser des tests de terrain dans les conditions réelles d'utilisation. « Étant donné le nombre de formulations disponibles dans le commerce, le fait que l'exposition peut combiner plusieurs produits, la variété des conditions de travail et la faible standardisation des pratiques agricoles, on peut s'interroger sur la faisabilité d'une telle entreprise pour tous les scénarios d'utilisation des EPI dans tous les types d'agriculture », indiquent-ils.

Des dangers pas seulement attribués à la négligence

 
La prévention des risques dépendante des EPI est confrontée à un dilemme : plus un EPI protège des pesticides, plus il est susceptible d'être inconfortable, voire impossible à porter.  
Safety Science
 
Conclusions de l'analyse ? « Les personnes travaillant dans l'agriculture peuvent être exposées à plus de dangers liés aux produits chimiques qu'on ne le pensait auparavant » et « ces dangers ne peuvent être attribués uniquement à la négligence des travailleurs ». Un constat qui avait déjà été dressé par un rapport sénatorial de 2012. Les nombreuses pathologies contractées par les utilisateurs de pesticides sont malheureusement aussi là pour le prouver. Une étude de l'Inserm de 2013 concluait à la forte probabilité que les pesticides agricoles contribuent à l'apparition de plusieurs maladies neurologiques, à la maladie de Parkinson, au cancer de la prostate ou au lymphome malin non hogkinien. Dans un rapport de 2016, l'Anses a montré que les EPI étaient « au cœur des discussions sur la prévention des risques chimiques en agriculture ». En 2012, elle recommandait déjà de prendre en compte les tests sur les EPI lors des demandes d'autorisation de mise sur le marché des produits.

Les auteurs de cette nouvelle analyse suggèrent d'intégrer dans les scénarios d'exposition les difficultés rencontrées lors de l'utilisation réelle des produits afin que la protection des EPI ne soit pas surestimée lors du processus d'AMM ou lors d'interventions visant à réduire les expositions professionnelles aux pesticides. Cela passe par la production de nouvelles données sur la perméation des matériaux et la mise en œuvre de principes d'observation et d'échantillonnage pour la collecte de données de terrain suite à l'octroi de l'AMM. « Les progrès de la toxicologie (sur les effets des faibles doses) et les développements des technologies chimiques (avec l'émergence des nanomatériaux) appellent à un réexamen radical du rôle que les EPI peuvent jouer dans la prévention des risques chimiques », ajoutent les auteurs.

Réactions4 réactions à cet article

 

Evidemment que l'efficacité des soit-disant protections est sur-estimée : sinon, il n'y aurait plus autant de volontaires pour épandre des produits toxiques !!! Déjà que pas mal se croient toujours plus forts que les maladies que peuvent induire les pesticides (sauf qu'ils ne sont pas tout seuls à inhaler ou boire les saloperies qu'ils dispersent dans l'environnement).
Il serait quand même temps d'appeler un chat un chat : depuis des décennies et avec une accélération sans précédent, nous sommes face à un empoisonnement collectif toléré, voire encouragé, par les pouvoirs publics au bénéfice d'une ultra minorité professionnelle (actifs agricoles = 2,8 % de la population en 2014 selon l'INSEE, chiffre en régression constante) ! Alors, stop ou encore ?

Pégase | 09 janvier 2020 à 21h00
 
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On attend les réactions officielles des ministres de l'agriculture et de la (soi disant ) transition écologique .Mais leur silence perdure .
Ce gouvernement -comme les précédents -est inféodé aux lobbys , ici agro -chimique ,ailleurs éolien ou d'autres .

sirius | 10 janvier 2020 à 12h36
 
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En fait les gouvernements successifs ne sont pas réellement "inféodés" aux lobbys agricoles, même si les faits en donnent l'apparence. Il se trouve que dans notre pays les groupes de pression se définissent essentiellement par leur capacité de nuisance, et celle de la FNSEA est sans doute la plus élevée de tous les lobbys, syndicats et autres.
Concernant les distances d'épandage, on a fait dire à l'ANSES ce qu'elle ne dit pas. L'ANSES a écrit qu'ils n'avaient pas de données scientifiques au-delà de 10 mètres, et que la courbe de toxicité baissait de 5 à 10 mètres. Et si on prolonge la courbe jusqu'au bout théorique, on arrive à environ 240 mètres.

petite bête | 10 janvier 2020 à 14h11
 
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Ce que je vais écrire est horrible mais voilà: il est tout à fait normal que des humains capables d 'empoisonner la nature dans des proportions hallucinantes et en toute connaissance de cause, soient eux mêmes impactés, qu'ils en tombent malades et qu'ils en meurent. Et même: s'il y avait davantage encore de victimes, on en finirait une fois pour toutes avec ces produits. C'est malheureusement la seule issue pour que les pouvoirs publics prennent enfin leurs responsabilités.

gaïa94 | 21 janvier 2020 à 22h33
 
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