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Le poumon vert de la planète menacé par l'élection du nouveau président du Brésil

Le Brésil n'est pas un pays comme les autres en matière d'environnement. Il abrite les trois cinquièmes de la surface de l'Amazonie. La plus grande forêt tropicale au monde pourrait devenir une zone de non droit.

Gouvernance  |    |  Agnès SinaïActu-Environnement.com

A la grande stupéfaction d'une partie de la société civile brésilienne, le député Jair Bolsonaro, du Parti social-libéral (PSL) d'extrême droite, a été élu président du Brésil le 28 octobre pour quatre ans, avec 55% des suffrages exprimés. Il entrera en fonction le 1er janvier 2019. Son gouvernement est en cours de composition. En Amazonie, bûcherons, compagnies minières, accapareurs de terres et grands propriétaires terriens se sont ralliés à sa bannière. Il a obtenu leur soutien massif dans les États ruraux du centre-ouest et dans tous les États amazoniens - sauf le Para.

Le credo du candidat d'extrême droite, coutumier des formules agressives, est d'en finir avec l'''activisme écologiste chiite''. Dans son vocabulaire, ''chiite'', vidé de son sens religieux, est synonyme de radicalisme. ''L'activisme de la société civile est en passe d'être considéré comme une forme de terrorisme'', constate l'économiste et professeure Liz Rejane Issberner, de l'Institut de l'information scientifique et technologique (IBCT) à Rio de Janeiro.

Le Brésil, où voisinent des propriétés de plusieurs milliers d'hectares et des sans-terre, est le pays qui tue le plus de militants sociaux et environnementaux. Alors qu'on dénombre 200 assassinats en 2016, le gouvernement Bolsonaro va-t-il légitimer la violence ? Le nouveau président a promis d'ouvrir les terres autochtones, la plupart situées en Amazonie, à l'exploitation minière et à d'autres activités économiques. Et de faciliter le port d'armes dans les zones rurales.

Flou sur le climat

Sur la question climatique, les rares références dans son programme et les déclarations faites par M. Bolsonaro dans la presse inquiètent. Le candidat d'extrême-droite a d'abord indiqué sa volonté de sortir de l'Accord de Paris, à l'instar de Donald Trump, avant de faire machine arrière et de déclarer qu'il pourrait rester dans l'accord si la "souveraineté" du Brésil sur la forêt amazonienne est préservée, en faisant notamment référence à la mise en oeuvre de l'initiative Triple A, projet de corridor forestier reliant Andes, Amazonie et Atlantique. La candidature du Brésil pour la COP 25 pourrait être remise en cause.

''Il est impossible de ne pas reconnaître dans son discours sur l'environnement une sorte d'argument nationaliste réchauffé. Bolsonaro est un officier de l'armée à la retraite et, à l'instar d'autres militaires influents, a une vision de la défense territoriale de l'avidité étrangère par l'Amazonie. Il reprend une devise de l'époque de la dictature 'L'Amazonie est à nous', faisant appel au sentiment national comme si un complot international menaçait le territoire amazonien.'', analyse Liz Rejane Issberner.

Méga-barrages

''Ce qui est très inquiétant'', commente Alexandre Muller, chercheur brésilien et co-auteur pour l'IDDRI d'une étude sur la déforestation importée, ''c'est que Bolsonaro parle de l'environnement comme d'une entrave au développement du pays. Il assimile environnement et agriculture. Il a déclaré vouloir en finir avec ce qu'il appelle l'industrie des amendes environnementales''. Il prévoit également d'accélérer les procédures de délivrance des permis d'exploitation minière et de déforestation, avec un ''délai maximum de trois mois'', a promis le candidat d'extrême-droite, et de réduire le pouvoir des agences environnementales nationales. Parmi elles, l'Institut brésilien de l'environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama) risque de se voir dépossédé de tout pouvoir.

Sur le plan énergétique, M. Bolsonaro entend miser sur l'hydraulique, avec les conséquences importantes que cela peut comporter sur la déforestation et les droits des populations locales. ''La nouvelle génération de barrages n'est rien par rapport aux agressions que les militaires ont pu infliger à l'environnement dans les années 1980 avec la construction de barrages encore plus gigantesques à l'époque. Avec ce nouveau gouvernement, il se pourrait qu'on fasse marche arrière'', commente Emilio Lèbre La Rovere, professeur à l'Université fédérale de Rio de Janeiro et directeur du Centre de recherches sur le climat. ''Déjà sous la présidence de Michel Temer, un projet de loi était dans les tuyaux pour affaiblir les études d'impact''.

Le Code forestier menacé

Les inquiétudes portent aussi sur le sort réservé au Code forestier. ''Dans les années 1990, 20 millions d'hectares de forêts disparaissaient chaque année. Dans les années 2000, ce taux est passé à 15 millions d'hectares par an. Entre 2004 et 2012, la réduction des gaz à effet de serre a été de -80 % grâce au recul de la déforestation. Pour emprunter, les agriculteurs et propriétaires terriens devaient fournir la preuve de conformité avec le Code forestier. Cette combinaison de mesures de contrôle du crédit, de police des routes et de surveillance du déboisement s'est révélée efficace jusqu'à la crise de 2014-2015'', souligne Emilio Lèbre La Rovere. Aujourd'hui, M. Bolsonaro est élu avec l'intention d'ouvrir ''le goudron d'Amazonie'' : une piste vers le Nord qui va engendrer la propagation de routes annexes percées dans la forêt.

L'agribusiness aux commandes

M. Bolsonaro peut compter sur le soutien du puissant lobby de l'agribusiness au Parlement. ''Sa stratégie au Congrès est de rallier le 'BBB' : Boeuf (la viande et le soja), Balle (les armes), Bible (les Evangélistes).'' Si M.Bolsonaro a initialement prévu de fusionner le ministère de l'environnement et celui de l'agriculture, il s'est récemment ravisé. Mais pour ménager ses alliés, il a promis que le prochain ministre de l'environnement serait issu du front ruraliste. ''Sous la présidence de Temer, Blairo Maggi, ministre de l'agriculture (milliardaire surnommé 'le roi du soja' à la tête de la plus grosse société d'exportation brésilienne, ndlr), était déjà débordé. Alors on voit mal comment ce ministère agricole pourrait avoir la prérogative d'accorder des permis d'exploitation du pétrole en mer'', ironise Emilio Lèbre La Rovere.

Dans ce revirement, l'influence des marchés est perceptible. ''Les représentants du secteur agroalimentaire savent qu'ils risquent d'être boycottés sur les marchés du soja, des protéines animales, du maïs, du coton et d'autres produits si l'acheteur soupçonne que les produits violent d'une manière ou d'une autre les normes sociales et environnementales'', observe Mme Issberner.

Alors que les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine ne risquent pas de s'atténuer à court terme, le Brésil devrait rester le principal exportateur de soja vers la Chine. L'Union européenne exigera-t-elle des standards environnementaux sur les importations brésiliennes, comme l'a proposé Emmanuel Macron ? ''La pression des autres pays est importante'', analyse Liz Rejane Issberner ''les marchés ont déjà réagi à l'élection de Bolsonaro, ils ne veulent pas acheter des produits provenant de la déforestation''.

Sous le gouvernement précédent, les défenseurs de l'environnement affrontaient déjà le milieu agricole pour tenter d'empêcher le vote définitif d'un projet de loi visant à accélérer la mise sur le marché de pesticides rebaptisés ''pacote do veneno'' (paquet empoisonné) au Congrès. ''Le Congrès brésilien compte très peu de parlementaires qui s'élèvent pour défendre l'environnement. Malheureusement, cela confirme que la majorité de la société brésilienne n'a pas encore pris conscience de l'urgence des problèmes environnementaux'', souligne Liz Issberner.

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