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Le nouveau rapport du Giec, une forme de plébiscite pour l'agroécologie

Le rapport spécial du Giec publié le 8 août conduit à condamner l'agriculture industrielle. Il montre la dépendance de l'homme à la qualité des terres, dont un quart sont dégradées alors qu'elles constituent une solution face au changement climatique.

Gouvernance  |    |  Laurent Radisson Actu-Environnement.com

Les sols constituent une ressource essentielle pour faire face aux changements climatiques, souligne le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) qui a publié le 8 août son rapport spécial sur les terres émergées. Les processus terrestres naturels absorbent en effet une quantité de CO2 équivalant presque au tiers des émissions liées aux combustibles fossiles et à l'industrie.

Or, les terres subissent une pression de plus en plus forte, les activités humaines affectant plus de 70 % des terres (hors glaciers) et un quart d'entre elles sont déjà dégradées. "La croissance démographique, les changements dans la consommation de denrées alimentaires, de nourriture pour les animaux d'élevage, de fibres, de bois et d'énergie entraînent des rythmes d'utilisation croissante des terres et de l'eau douce sans précédent", souligne Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du groupe de travail I du Giec.

 
Plus de 7.000 publications analysées Le rapport spécial du Giec a été élaboré pendant deux ans par 107 experts provenant de 52 pays. Pour la première fois, une majorité (53 %) des auteurs d'un rapport du Giec provient de pays en développement. L'équipe a passé en revue plus de 7.000 publications scientifiques et s'est penchée sur plus de 28.000 commentaires d'experts et de gouvernements.
 
Cercle vicieux

Nous sommes dans un cercle vicieux. La dégradation des terres réduit leur capacité à stocker du carbone, explique la chercheuse. Ce qui aggrave le changement climatique, qui, en retour, aggrave la dégradation des terres de différentes manières. Environ 500 millions de personnes vivent d'ores et déjà dans des zones touchées par la désertification. "Même un réchauffement planétaire limité à environ 1,5 °C entraînera une augmentation des risques liés aux pénuries d'eau dans les zones arides, aux dommages causés par les incendies, à la fonte du pergélisol et à l'instabilité du système alimentaire", prévient Mme Masson-Delmotte. Avec un réchauffement de 2 °C, "les risques liés à la fonte du pergélisol et à l'instabilité du système alimentaire seront très élevées", ajoute la chercheuse.

"La sécurité alimentaire sera de plus en plus compromise par le changement climatique à venir en raison de la baisse des rendements, en particulier dans les régions tropicales, de l'augmentation des prix, de la réduction de la qualité des nutriments et des perturbations de la chaîne d'approvisionnement", explique Priyadarshi Shukla, coprésident du groupe de travail III du Giec.

Alors que les différents usages des terres sont eux-mêmes sources d'une grosse part (23 %) des émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux activités humaines, l'amélioration de l'utilisation des terres et de notre système alimentaire a un rôle important à jouer tant pour l'adaptation que pour la réduction des rejets de gaz à effet de serre, explique Valérie Masson-Delmotte. "Les projections entre 2010 et 2050 montrent, en effet, qu'en l'absence de changement technologique et d'autres mesures d'atténuation, le secteur agricole verra ses émissions de GES augmenter de 80 à 92 %", explique Julien Demenois, chercheur en écologie au Cirad.

"Les régimes alimentaires équilibrés riches en aliments d'origine végétale tels que les céréales secondaires, les légumineuses, les fruits et les légumes, et les aliments d'origine animale produits de façon durable dans des systèmes à faibles émissions de gaz à effet de serre offrent de bonnes possibilités d'adaptation aux changements climatiques et de limitation de ces changements", explique Debra Roberts, coprésidente du groupe de travail II du Giec.

Les experts du climat montrent tout l'intérêt que présente une gestion durable des terres. Mme Masson-Delmotte cite ainsi une série de solutions, parmi lesquelles l'agroécologie, l'agroforesterie, la diversité d'espèces végétales et forestières, l'agriculture biologique ou encore la conservation des pollinisateurs. Ce qui permet aussi de démontrer la communauté d'intérêt avec le combat en faveur de la biodiversité, alors que les experts internationaux de la diversité biologique ont déjà tiré le signal d'alarme en mars 2018 sur la dégradation mondiale des terres après l'avoir fait, deux ans plus tôt, sur les pollinisateurs.

"Mettre fin à l'agriculture industrielle destructrice"

"Nous devons mettre fin à l'agriculture industrielle destructrice et investir dans les approches agroécologiques qui stockent du carbone, améliorent la santé des sols et augmentent les rendements", réagit Nicolas Vercken d'Oxfam France après la publication du rapport. L'ONG, dont l'objet principal est la lutte contre la pauvreté, demande aux politiques de "rejeter les fausses solutions qui détournent la terre de la production alimentaire au profit de cultures destinées à la production d'énergie et à la capture de carbone". "Une gestion prudente de la bioénergie (production de biomasse pour l'énergie) permettra (…) d'éviter des risques pour la sécurité alimentaire, la biodiversité et la dégradation des terres", juge en effet Valérie Masson-Delmotte.

Pour Greenpeace, les citoyens peuvent agir à leur niveau en réduisant leur consommation de viande et de produits laitiers mais les pouvoirs publics ont un rôle central à jouer. Par exemple, en "soutenant la transition agroécologique face au développement des fermes- usines, en mettant un terme aux importations en France de soja issu de la déforestation et destiné à l'alimentation animale, ou en développant l'offre de repas végétariens dans la restauration collective".

"Le Giec donne raison aux écologistes", se félicite Europe Ecologie – Les Verts (EELV). "Le modèle actuel repose sur une agriculture intensive qui entraîne la disparition des petites exploitations et de l'activité économique qui les accompagne, une explosion des maladies liées à l'alimentation (diabète, obésité, maladies cardiovasculaires) à cause d'une alimentation déséquilibrée, un usage massif de pesticides (qui entraînent des maladies chez les agriculteurs et les consommateurs) et de fertilisants (qui dégradent la qualité des aliments et de l'eau) et est très gourmande en eau", analyse la formation écologiste. EELV appelle le gouvernement à agir à travers la politique agricole commune (PAC), en cours de révision, afin que "l'enveloppe de 60 milliards d'euros soit utilisée pour bâtir une agriculture paysanne et biologique".

"Agriculture diversifiée, territoriale et à taille humaine"

Pas de mention de la PAC dans le communiqué du 8 août, par lequel quatre ministres (Affaires étrangères, Ecologie, Recherche, Agriculture) saluent la publication du rapport "fondé sur une analyse rigoureuse et objective des connaissances scientifiques les plus récentes". Didier Guillaume, ministre de l'Agriculture, y affirme soutenir "la transition vers l'agroécologie et une bio-économie plus résiliente, travail[er] activement à la reconquête des sols, en luttant contre leur artificialisation, mais aussi en privilégiant leur fertilité pour la production végétale, leur qualité sanitaire, leur capacité à stocker le carbone".

Les organisations agricoles saluent, elles-aussi, les conclusions du Giec, affichant chacune leur brevet d'écologisme. A l'exception toutefois de la Confédération paysanne restée paradoxalement silencieuse sur ce nouveau rapport. La FNSEA salue ainsi l'"approche raisonnable" du Giec qui préconise "une agriculture diversifiée, territoriale et à taille humaine". Le syndicat majoritaire indique y retrouver "les caractères fondamentaux qu'elle défend depuis toujours" et se dit prêt à "produire plus et mieux avec moins" pour répondre au double enjeu alimentaire et climatique. La Coordination rurale salue la prise en compte de la vie du sol par les experts internationaux. "Ce que notre syndicat fait depuis plus de 20 ans, vante l'organisation agricole, via notamment le Festival du non-labour et semis direct et son engagement pour l'agriculture de conservation et les techniques culturales simplifiées".

La FNSEA et la Coordination rurale sont en revanche très critiques sur le manque de cohérence de l'exécutif qui plébiscite les accords de libre-échange. La Coordination rurale dénonce l'attitude du gouvernement qui "fanfaronne" sur les mesures de lutte contre le changement climatique "alors qu'il y a à peine une semaine, le même gouvernement ratifiait le Ceta !". "Repenser le système alimentaire ne veut pas simplement dire lutter contre le gaspillage alimentaire ou réduire la consommation de viande ! Le système alimentaire doit changer aussi en arrêtant d'importer des grains, des protéines végétales et de la viande de basse qualité de l'autre bout du monde !", prévient le syndicat agricole. Le son de cloche est le même du côté de la FNSEA qui exhorte le gouvernement à ne pas importer "l'agriculture que nous ne voulons pas".

En tout état de cause, la publication du rapport du Giec faisant suite à la ratification du Ceta par la majorité présidentielle met en exergue la contradiction de la politique gouvernementale, soulignée tant par les écologistes que par les organisations agricoles. "Nous avons une double responsabilité face à la gestion des terres, nous sommes à la fois responsables de la crise climatique qui les appauvrit mais aussi d'une agriculture productiviste polluante qui les dégrade renforçant ainsi la crise climatique. Ce rapport du Giec doit permettre à nos décideurs politiques de comprendre l'urgence à reformer notre système de production agricole pour assurer la sécurité alimentaire des années à venir", avertit Laurence Tubiana, directrice générale de la Fondation européenne pour le climat.

Réactions2 réactions à cet article

 

Cet article va -t-il arriver sur les bureaux des députés ?
On peut l'espérer .

sirius | 15 août 2019 à 15h23
 
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Non, sans blague : le modèle agricole actuel, hyper dépendant de la pétrochimie, de la mécanisation à outrance, destructeur de tout ce qui ne génère pas du cash flow, serait-il une impasse technique et économique ?
Il est quand même cocasse que la FNSEA, face à pire scénario que ce qu'elle orchestre habituellement, demande à l'exécutif de ne pas pousser le bouchon trop loin !
Après des décennies d'agriculture hors sol, largement déconnectée du terroir (alors que ses communicants n'ont de cesse de nous les survendre), dur dur de remettre les pieds sur terre...
Où l'on s'aperçoit que nous vivons tous sur la même petite planète et que celle-ci est unique et qu'elle ne peut plus supporter désormais le dogme de la Sainte Croissance. Cette évidence, pourtant pas si compliquée à comprendre, arrivera-t-elle à éclairer les esprits de nos grands décideurs ?

Pégase | 15 août 2019 à 21h56
 
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