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Suivi sanitaire de Fukushima : Tchernobyl doit servir de référence

Des chercheurs indépendants alertent sur la nécessité d'un suivi à long terme de l'évolution de la situation sanitaire et radiologique dans la région de Fukushima. Selon Shinzo Kimura, le retour d'expérience de Tchernobyl doit être exploité.

Risques  |    |  Agnès Sinaï Actu-Environnement.com

Professeur associé à l'université de médecine de Dokkyo, spécialisé en radioprotection, Shinzo Kimura a démissionné de son poste de chercheur à l'Institut national de la recherche sur la sécurité et la santé au travail (JNIOSH) après la catastrophe de Fukushima, en mars 2011 afin de pouvoir poursuivre des investigations indépendantes. Depuis lors, il s'est établi dans la ville de Fukushima où il a réalisé les premières cartographies des retombées radioactives dans la région.

M. Kimura passe un tiers de son temps en Ukraine, où il mène des recherches parallèles afin d'établir un comparatif de situations. "Fukushima et Tchernobyl sont des jumeaux : ils ont la même mère, mais pas le même père. Aussi bien à Fukushima qu'à Tchernobyl, une grande partie de l'environnement a été très fortement contaminée. Un nombre très important d'habitants a été irradié. La chose la plus douloureuse à constater est que Fukushima n'a rien tiré des leçons de Tchernobyl. Le Japon n'a pas fait appel au savoir des gens là-bas et a essayé de se débrouiller seul. Juste après l'accident, le Japon a commis les mêmes erreurs que le gouvernement russe lors de l'accident de Tchernobyl. Il n'a pas informé la population en temps réel, il a essayé de minimiser la gravité de l'accident, de cacher en partie ce qui se passait". C'est à ce moment-là que le professeur Kimura a décidé d'agir. La comparaison entre les deux accidents et la gestion publique dont ils ont fait l'objet se révèle pleine d'enseignements, même si les circonstances ont été différentes.

Forte pollution de l'eau

A Fukushima-Daiichi, c'est une explosion d'hydrogène qui a troué la centrale, à Tchernobyl l'explosion du réacteur a déclenché une dispersion des radionucléides sept fois plus vaste. Notons toutefois que la contamination des océans résultant de l'accident japonais reste inconnue.

Selon le professeur Kimura, l'eau est le problème numéro un à Fukushima. Sur le site même, les containers d'eau hautement radioactive s'accumulent. Et les eaux usées qui s'écoulent dans le port sont contaminées au césium, selon les prélèvements effectués par le professeur et son laboratoire indépendant le 19 septembre dernier. "Le césium étant plus lourd, plus on descend vers le fond de la mer, plus le taux de césium est important. Les taux annoncés par Tepco résultent de prélèvements effectués en surface. Nous avons trouvé du tritium côté nord et à l'extérieur du port. En revanche la pollution a diminué côté sud, où s'écoulent les eaux contaminées. C'est à cet endroit qu'on a utilisé l'eau de mer pour refroidir les réacteurs en fusion". Le point le plus critique est l'entrée du port, selon les mesures de M. Kimura. Là, ce sont 2,3 millions de mètres cubes d'eau contaminée qui s'accumulent et s'écoulent dans l'océan.

Des effets à retardement

Les zones d'évacuation correspondent-elle à la cartographie de la contamination ? Celle-ci évolue en fonction des facteurs météorologiques mais n'est pas mise à jour. En Ukraine, où M. Kimura s'est rendu une cinquantaine de fois en 15 ans, la commune de Narodytchi, qui se trouve à 70 kilomètres de la centrale, est un "hotspot" radioactif. Cette ville a subi des concentrations élevées de radioactivité, jusqu'à 30 millisieverts par heure, soit 1.000 fois plus que la radioactivité relevée à Fukushima après l'explosion. "Mais ce n'est que trois ans après que les députés de la région ont décrété la nécessité d'une évacuation en raison du taux de radioactivité élevé", souligne M. Kimura. Aujourd'hui, des jeunes mères de familles y souffrent de cancer de la thyroïde à des stades avancés.

A l'aune de ces observations, M. Kimura souligne l'importance de continuer à faire des mesures et de surveiller la répartition des hotspots, qui se déplacent avec le temps et selon les conditions météorologiques : "J'ai demandé au gouvernement que certaines zones soient évacuées par mesure préventive mais cela n'a pas été fait. Il faut éviter que les habitants de Fukushima soient dans 20-25 ans dans la même situation que les habitants de Narodytchi en Ukraine."

Etudes épidémiologiques

Les effets des concentrations de radionucléides doivent s'évaluer au long cours. Les conséquences auront lieu sur plusieurs générations, comme on le constate actuellement dans les régions de l'Ukraine encore radioactives. Aujourd'hui, un million six cent mille personnes vivent dans les zones contaminées de la préfecture de Fukushima. Au total, plusieurs millions si l'on englobe les régions alentours. Si les pathologies aigües sont rares, "il faut attendre 10 ans pour qu'elles se révèlent", souligne le professeur.

Les problèmes de stress, de santé mentale, de syndrome post traumatique et de dépression ne sont en revanche pas évalués. Une étude épidémiologique sur la thyroïde de près de 239.000 enfants est en cours dans la préfecture de Fukushima. Plus de 1.500 d'entre eux présentent des nodules thyroïdiens de plus de 5 millimètres, mais "seulement" 58 sont atteints de cancer avéré, insiste le gouvernement, qui tente de minorer ces résultats. M. Kimura estime que les résultats de cette étude sont partiels, et que les chiffres font l'objet d'une "prestidigitation" mathématique, car ils ne pourront qu'évoluer dans le temps.

Quid des autres pathologies ? Celles-ci ne sont pas évaluées. "Il faudrait faire un électrocardiogramme chaque année pour connaître les tendances. Au contraire, on a l'impression que les autorités veulent dire qu'il n'y a pas tant de problèmes que ça", estime M. Kimura, qui entend sensibiliser les citoyens japonais, mais aussi européens et au-delà.

Réactions1 réaction à cet article

 

Merci à ce professeur qui prend ses responsabilités ! Lui. Il redonne espoir en l'indépendance de la science.

Le japon n'a pas fini de payer la catastrophe nucléaire. Pour des génération. L'ile qui manquait déjà cruellement de place va devoir se passer de ses km² pendant au moins 150 ans.
Espérons que les eaux de mer alentour ne seront pas trop contaminé. Peu de chance que ça contamine les occidentaux (du fais le 'importante dilution) mais les poissons du Japon pourrait bien se transformer en poison. On se souviens tous de minamata.

Terra | 10 janvier 2014 à 10h05
 
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