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Réinventer le travail dans la société post-croissance

Les activités des sociétés post-carbone seront reliées à la conversion écologique. Celle-ci reste à anticiper mais s'expérimente déjà dans les territoires et annonce un pacte entre le travail et la consommation au service de la qualité et la santé.

Décryptage  |  Gouvernance  |    |  Agnès SinaïActu-Environnement.com
Réinventer le travail dans la société post-croissance

Une réforme profonde de nos modes de production et de consommation se profile en vue de la reconversion écologique de la société. En son cœur, la question de l'emploi : la transition ne va-t-elle pas détruire plus d'emplois qu'elle ne va en créer ? Sera-t-elle suffisamment graduelle et néanmoins anticipée ? Il faut s'attaquer aux deux questions en même temps, estime la sociologue Dominique Méda qui, avec l'Université Paris-Dauphine et l'Institut Veblen, a co-organisé un colloque sur la question à Paris le 27 janvier. Changer le travail, réduire les souffrances, le chômage et le malaise des salariés, autant de vertus sociales promises par la transition écologique.

Dans les sociétés post-carbone de demain, tous les emplois ne seront-ils pas "verts" ? D'ores et déjà, les activités de l'économie verte et les éco-activités connexes représentent plus d'un million d'emplois, selon l'Onemev*. Et des territoires pionniers s'engagent pour reconvertir leurs emplois, autour de l'étang de Berre en PACA, sur le Bassin de Lacq en Aquitaine, mais aussi en Alsace et en Corse, et ailleurs, dans le Nord-Pas-de-Calais, région qui s'emploie activement à faire évoluer les contenus de la formation. Toutes les parties prenantes sont impliquées dans cette transformation, y compris les syndicats, qui jouent un rôle clé dans cette mutation, tant dans le domaine de la chimie que dans celui du transport routier.

Des modèles hors sol

L'approche modélisatrice macro-économique ne peut suffire, tant la transformation émane de la société elle-même. "Or ce sont ces modèles qui prévalent", analyse l'économiste Jean Gadrey, "on trouve dans ces modèles des hypothèses de croissance perpétuelle, qu'il s'agisse des scénarios de l'Ademe ou de l'OFCE, on table sur une croissance de 1,8% par an. Or la croissance sera une conséquence de la transition, mais ne devrait pas être une hypothèse de départ. Il s'agit bien de raisonner autrement, car les changements seront plus qualitatifs que quantitatifs. Il faut d'abord évaluer de façon fine les besoins humains futurs compatibles avec les écosystèmes, se demander quelles activités économiques et non économiques seraient nécessaires. Il faudrait aussi analyser les préférences collectives en matière d'évolution du temps de travail. Et en déduire le volume de création nette d'emplois".

Les principaux changements à venir ne consisteront pas à produire et consommer les mêmes choses. Quel seront les contenus de la production en travail, sachant que les gains de productivité ne cessent de se réduire en tendance ? Pour Philippe Quirion, économiste au Cired, "les gains de productivité sont de plus en plus difficiles à calculer en raison de la mutation des objets et des services fournis." Il faudrait mettre autour de la table non seulement des économistes, mais aussi des acteurs connaissant les contenus en travail des différentes activités : la transition écologique a besoin d'une transition statistique. Pour aller plus loin, il faudrait de nouvelles bases de données sur le contenu en travail, les investissements, les salaires, l'empreinte en CO2 de l'ensemble des activités.

Les activités de demain répondront à des besoins écologiques pour réparer la nature et prendre soin de la société, développer les services du bien vivre, du care, les emplois de la transition écologique et de l'agriculture de proximité, à rebours du productivisme. Dans le domaine de l'énergie et du bâtiment, mais aussi des nouvelles mobilités, l'adoption d'une feuille de route négaWatt générerait plus d'emplois qu'elle n'en détruirait : 235.000 en 2025, 439.000 en 2025, 630.000 en 2030. Des économies seront réalisées car le mal travail coûte cher : les emplois de la transition seront un gisement de "négaEuros". Ainsi, l'expérimentation "Territoires zéro chômeur de longue durée" lancée par ATD Quart Monde en 2015 consiste à financer des emplois utiles, de proximité, non délocalisables, par le transfert des charges que le chômage de longue durée occasionne. Autrement dit, il s'agit de produire de l'activité en fonction des compétences et des besoins présents sur le territoire, et non pas seulement en fonction de la croissance économique.

Moins d'énergie = plus d'emplois

Pour Xavier Timbaud, de l'OFCE, les outils pour planifier la transition écologique seront les prix. Il faut donner un prix social au travail qualitatif en instaurant des normes : "Soit vous faites évoluer les emplois, soit vous payez l'amend"". Ce serait une manière de s'extraire de l'économie de marché. Il faut valoriser ces emplois en termes de double dividende. Dans l'économie de marché, la recherche systématique du deuxième dividende occulte le premier : ce qui rapporte, sans ce soucier du prix écologique et climatique. "Si en 2050 l'objectif est de ne plus consommer, comment à rebours on peut reconstruire la trajectoire : la paix sociale, l'état présent de l'économie, les modifications que cela implique, tout cela pose de nouveaux problèmes".

La décélération économique sera favorable à l'atteinte du Facteur 4, selon Gaël Calonnec de l'Ademe. La facture énergétique baissera, de même que les importations. "Les stocks influenceront les flux, qui reboucleront les stocks". Et, bonne nouvelle, les secteurs dits sobres en énergie ont une intensité en emplois plus importante. Donc la baisse des gains de productivité entraînera une hausse du PIB, selon un cercle vertueux qui confirme le double dividende procuré par la transition écologique.

Ainsi peut-on tabler sur le fait qu'une division par deux des consommations énergétiques va créer plus d'un million d'emplois. Si des investissements massifs soutiennent la transition, leur effet multiplicateur fera décoller l'activité économique, comme c'est le cas dans les länder allemands où la rénovation des logements s'illustre par un fort retour sur investissement. Thèse corroborée par le scénario négaWatt, qui estime que la baisse de la facture énergétique dégagera les moyens d'investir dans la transition et sera un des leviers majeurs de création d'emplois.

Des leviers à l'échelle des territoires

En Allemagne, les emplois de l'Energiewende ont dépassé le million : près de 900.000 dans le bâtiment, quelque 400.000 dans les énergies renouvelables, estime Pierre Matarasso, du Cired : "Les grands industriels allemands, tels E-ON et Siemens, délaissent le nucléaire. Siemens s'investit dans les villes du futur, le projet Wolkswagen 2028 annonce la mue de l'entreprise qui promeut désormais les services de mobilité, Mercedes Benz travaille sur des voitures automatiques. Comment expliquer ce dynamisme allemand ? Parce que le triptyque collectivités-KfW (la banque de la reconstruction et de l'unification allemande) et DENA (équivalent de l'ADEME) fonctionne".

Reste que tout – ou presque - se joue à l'échelle des territoires. La transition écologique, c'est une affaire de balance entre modèles macro-économiques et logiques de bassin d'emploi, simplification statistique et complexité d'un contexte qui change vite mais qui possède ses verrous, comme le souligne Cécile Jolly, chargée de mission travail et emploi à France Stratégie, pointant que "les services énergétiques ne sont pas dans la convention collective de l'énergie, qui est extrêmement protectrice". L'appareil de formation professionnelle dépend de la création de débouchés suffisants et de la reconnaissance des diplômes. Or "les politiques ne se sont pas développées en phase avec la transformation du système productif", analyse Paul Santelmann, de l'AFPA. La conversion écologique passe par celle des mentalités. Une nouvelle culture politique en perspective.

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