Il y a une deuxième lecture du Grenelle de l'environnement, celle qui repère les difficultés à venir, les choix contestables et les oublis inquiétants. Un exemple, dans chacun de ces trois domaines, nous éclairera. Difficultés ? Je connais suffisamment la puissance de rabotage de la forteresse Bercy pour imaginer que le Ministère des Finances trouve bientôt de solides arguments afin de démontrer la nécessité de réduire le coût de la plupart des mesures annoncées. De même, la masse du groupe UMP à l'Assemblée nationale saura, par quelques amendements décisifs et majoritaires, raboter à son tour les articles les plus écolos et les plus « révolutionnaires » du futur projet de loi de programme issu du Grenelle, surtout si ce projet de loi vient en débat au Parlement avant les élections municipales de mars 2008. Choix contestables ? Celui de la continuation et de la relance du nucléaire, bien sûr ! L'EPR sera construit à Flamanville. Faute de place, je n'en dis pas plus sur ce point, mais les personnes concernés connaissent sans doute les bonnes références antinucléaires ! Oublis inquiétants ? Les prix croissants du pétrole et de toutes les énergies, phénomène le plus urgent à affronter, selon moi. Hors aspects conjoncturels comme les menaces sur l'Iran, les cyclones dans le golfe du Mexique ou des conflits au Nigeria, la tendance lourde à la décroissance de la production mondiale de pétrole, déjà présente aujourd'hui, devrait mobiliser tous les gouvernements, dont celui de la France, pour la mise en oeuvre d'une politique radicale et rapide de sobriété énergétique. Les quelques mesures du Grenelle qui évoquent les « économies d'énergie » ne me paraissent ni assez fortes, ni assez promptes pour contrecarrer les risques de dépression économique et sociale due à la raréfaction et au renchérissement du pétrole. Ainsi, dans le secteur des transports, rien n'est prévu en terme de bridage des moteurs de voitures, de diminution des cylindrées, ou de réduction des vitesses maximales autorisées.
Il est une dernière lecture du Grenelle de l'environnement, plus idéologique et plus spéculative. Le coup de tonnerre sarkosyste, à la suite de ceux de Al Gore et de Nicholas Stern, n'est-il pas le dernier avatar du productivisme libéral (du capitalisme, si vous voulez) pour tenter de concilier la mondialisation, le marché et la technologie avec l'impératif écologique décrit par exemple dans le récent rapport GEO4 du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE) ? Selon ce point de vue (« économie verte », « plan Marshall planétaire pour l'environnement»...), il serait possible de continuer la croissance et le business tout en améliorant fondamentalement l'état de santé de la Terre et de ses habitants. À mes yeux, ce modèle du monde est une impasse. Si « révolution écologique » il doit y avoir, elle devra inclure un bouleversement complet de la pensée et de la pratique économique, par exemple en réfléchissant sur le terme de « décroissance ». À suivre, donc.
Yves COCHET
Mathématicien, ancien Ministre de l'Environnement, Député de la 11e circonscription de Paris.
Les Chroniques de Corinne Lepage et Yves Cochet sont publiées tous les mois et en alternance, sur Actu-Environnement.


