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La spéculation sur les matières premières alimentaires nuit à la réputation des banques

Plusieurs banques allemandes ont annoncé qu'elles n'allaient pas lancer cette année de nouveaux produits boursiers sur les produits agricoles de base, tout en maintenant leur offre existante en la matière.

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La spéculation sur les matières premières alimentaires nuit à la réputation des banques

Energie, métaux, agriculture, les matières premières sont de plus en plus visées par les marchés spéculatifs, au point que le volume des produits financiers dérivés de ces secteurs sont 20 à 30 fois supérieurs à la production physique. Les "future contracts" sont utilisés à grande échelle depuis le 19ème siècle pour aider les négociants en grains à se prémunir contre les incertitudes du marché des céréales. Leur rôle est de garantir un prix fixé à l'avance pour une récolte livrée à une date future. Traditionnellement, les spéculateurs sur les matières premières étaient des intermédiaires entre les fermiers et leurs partenaires commerciaux – négociants en grains et entreprises agro-alimentaires – qui fournissaient un appui financier et organisaient le marché. Le prix de ce contrat "futur" était fonction de la valeur anticipée des récoltes. Le rôle des spéculateurs est alors de servir de lien entre les acheteurs et les vendeurs et de fournir des "liquidités" au marché. Longtemps, les marchés de matières premières se négociaient au Bureau du commerce à Chicago et, jusque dans les années 80, les marchés dérivés des matières premières pouvaient être considérés comme une partie utile au système alimentaire global. En Europe jusqu'à la fin des années 90, une stabilité relative des prix a été assurée par la politique agricole commune.

Des produits dérivés aux émeutes de la faim

C'est dans le cadre de la dérégulation qui s'est produite au cours des vingt dernières années sur les marchés financiers et agricoles américains et européens que les marchés de produits dérivés sont montés en puissance et ont contribué à une volatilité accrue des prix des matières premières, interconnectant les marchés domestiques de produits alimentaires avec les prix du marché mondial et exposant les fermiers aux aléas des marchés globaux. "Ces nouveaux acteurs sont des Hedge funds, fonds de pension, fonds souverains et même certaines banques, qui voient dans les Futures ou Forwards dont la base est une matière première agricole (blé, sucre, maïs, soja,…) des valeurs refuges et un gage de rendements", note Virginie Pissoort, responsable de la campagne belge SOS Faim. "Contrairement aux Bona Fide Hedgers, ces nouveaux acteurs n'ont aucun intérêt dans le marché physique des céréales. Ils ne sont pour la plupart pas des intervenants dans le secteur agro-alimentaire et ils connaissent même peu les marchés agricoles ; mais ils parient sur l'évolution du prix des produits agricoles, à la hausse ou à la baisse, en achetant ou en vendant des Futures ou Forwards au moment opportun".

Entre janvier 2007 et juin 2008, le prix des denrées alimentaires de base a connu une hausse de 56%. Cette flambée a déclenché des émeutes de la faim dans 25 pays et a été suivie d'une hausse générale du prix des matières premières, y compris du pétrole. Elle a coïncidé avec la crise des subprimes de l'immobilier américain, qui a déclenché le retrait des investisseurs du marché des obligations (bond markets). Les prix des denrées alimentaires ont à nouveau connu une hausse spectaculaire en 2011 et se caractérisent actuellement par une extrême volatilité. Selon la Banque mondiale, ce sont les pays pauvres et les plus dépendants des importations de matières premières alimentaires qui sont les plus fragilisés par cette instabilité. Selon la FAO, ce sont plus de 100 millions de personnes qui ont été touchées par la faim et ont basculé dans l'extrême pauvreté en raison de la crise alimentaire de 2008. Cette situation touche aussi l'Europe, où le coût de la vie a augmenté.

Par définition imprévisible, la volatilité des prix s'explique par un faisceau de facteurs parmi lesquels les variations climatiques, le prix de l'énergie, l'état des stocks, les politiques publiques. Le choix des gouvernements européens de subventionner les filières de production de biocarburants n'est pas sans conséquence sur la formation des prix agricoles. Les politiques publiques de soutien aux agrocarburants ont induit un choc de la demande. Des fractions croissantes de terres cultivables sont destinées aux agrocarburants plutôt qu'à la production alimentaire. Depuis 2001, les agrocarburants ont déclenché une hausse de 70% sur le prix du maïs, de 13% sur le blé, 90% sur les graines de colza, 47% sur l'huile de soja, et 22% sur l'huile de palme. La Banque mondiale, l'OCDE et l'Organisation mondiale du commerce ont conclu que les prix alimentaires étaient substantiellement plus élevés que si aucun agrocarburant n'était produit. "Pointée du doigt depuis plusieurs années, la Commission européenne accepte enfin de revoir sa copie et propose de réduire le taux d'incorporation d'agrocarburants par deux. Mais il s'agit encore d'une moitié de trop: la quasi-totalité du mais cultivé au Etats-Unis et 60% du colza récolté en Europe finit dans le réservoir d'une voiture. Une politique inacceptable et indigne d'un Prix Nobel de la Paix", note l'association les Amis de la Terre dans un communiqué du 15 octobre.

Nécessité de la régulation

La faible marge d'élasticité entre l'offre et la demande de denrées alimentaires fait que les fournisseurs ne peuvent s'adapter rapidement à des chocs sur les prix. Mais, selon plusieurs ONG, cette tension n'explique pas tout. Les facteurs spéculatifs jouent un rôle dans l'amplification des prix : "Les niveaux extrêmes de volatilité observés en 2007-2008 et en 2011 ne peuvent s'expliquer que par la prise en considération des excès de la spéculation sur les marchés dérivés de denrées alimentaires qui amplifient à outrance les tendances de fond", note le rapport Farming Money élaboré par les Amis de la Terre. C'est également l'analyse de l'UNCTAD (United Nations Conference on Trade and Development), qui, dans une note datée de septembre 2012, pointe qu' "avec des volumes d'échanges de marché des produits dérivés aujourd'hui 20 à 30 fois supérieurs à la production physique, l'influence des marchés financiers a systématiquement transformé ces marchés réels en marchés financiers. Ce constat appelle une intervention politique forte et rapide".

Ces marchés spéculatifs ont atteint un niveau d'intrication et de complexité sans précédent. "On assiste à une sophistication croissante de la spéculation sur les matières premières. Au départ, il y a avait les index funds. Puis il y a eu les hedge funds, qui étaient encore des produits structurés. Et maintenant, il y a les marchés électroniques à haute fréquence (High Frequency Traders)", observe David Bicchetti, économiste à l'UNCTAD, lors d'une conférence organisée par Finance Watch à Bruxelles le 10 octobre dernier. L'association Finance Watch, qui rassemble un réseau d'experts indépendants, défend "une finance au service du bien de la société" et publie une série de recommandations pour encadrer les marchés spéculatifs, dans la perspective de la révision de la directive MiFid sur les marchés financiers qui devrait être votée par le Parlement européen le 26 octobre.

Gouttes d'eau dans un océan

En 2011, l'association berlinoise Foodwatch diffusait une étude en forme de coup de poing, intitulée Les fabricants de la faim. Comment la Deutsche Bank, Goldman Sachs, et d'autres institutions financières spéculent sur l'alimentation au détriment des plus pauvres. L'ONG y révélait le rôle pionnier de la Deutsche Bank en matière d'interconnexion entre activité bancaire de détail et spéculation sur les matières premières à travers l'ouverture des fonds DB PowerShares en 2004, inaugurant un vaste marché de casino accessible à n'importe quel porteur : "Ce produit financier a rapidement été un succès et il y a maintenant des centaines de fonds de garantie de ce type dans lesquels des centaines de milliers d'investisseurs peuvent prendre des paris sur l'évolution des marchés de matières premières". Sous la pression de l'opinion publique, en mars 2012, la Deutsche Bank a annoncé qu'elle n'allait pas lancer cette année de nouveaux produits boursiers sur les produits agricoles de base, tout en maintenant son offre existante en la matière. Si la Deutsche Bank devait retirer tous ses actifs financiers des marchés agricoles, elle devrait rapatrier au moins un milliard de dollars sur d'autres fonds, selon les analystes du secteur. C'est aussi le cas de la Commerzbank, qui a retiré 145 millions de dollars de ses fonds agricoles pour les réorienter vers le métal et l'énergie, matières moins controversées. Mais ce ne sont pour le moment que des gouttes d'eau dans la déferlante de produits spéculatifs.

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