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L'eau : nouvelle contrainte pour les entreprises

Selon la Banque mondiale, la disponibilité en eau douce sera un des facteurs limitant le développement économique durant les prochaines décennies. La gestion de l'eau devient un élément de la stratégie d'entreprise, voire un facteur de compétitivité.

Eau  |    |  Actu-Environnement.com

Un certain nombre d'entreprises travaillent depuis longtemps à mieux comprendre et gérer les risques physiques, juridiques et de réputation liés à leur usage de la ressource en eau. "Leur expérience mérite d'être utilisée car elles ont rencontré certaines difficultés", soulignent Eric Dugelay, responsable des services en développement durable chez Deloitte, et Claire Tutenuit, déléguée générale d'Entreprises pour l'environnement (EpE), lors de la présentation de l'étude sur l'entreprise et l'eau menée conjointement par le cabinet Deloitte et EPE. Cette étude a été menée au cours de l'année 2011, à partir de l'analyse des rapports développement durable effectuée sur une sélection de 68 entreprises appartenant à des secteurs jugés concernés : producteurs d'électricité, agro-alimentaire, industries grosses consommatrices, santé et chimie, services à l'environnement, et autres industries et services. Des entretiens ont été menés en complément auprès d'une partie de ces entreprises.

Mesurer les risques physiques

Trois axes ont été identifiés : la quantification des impacts sur la ressource liés aux consommations d'eau et aux rejets ; les risques à la fois physiques et de réputation ainsi que les « risques réglementaires », qui désignent la nécessité, pour les entreprises, d'anticiper des réglementations plus strictes à venir ; l'amélioration de la gestion de l'eau. Le cycle de l'eau est de plus en plus complexe. La dégradation de la qualité de l'eau par la pollution rend inutilisables des quantités d'eau beaucoup plus grandes que celles utilisées par le processus consommateur. L'agriculture trop intensive, les hôpitaux, les stations d'épuration, les processus industriels sont susceptibles de polluer les nappes phréatiques, au prix de conséquences sur toutes les populations dépendant de cette ressource. La dessalement d'eau de mer a un coût énergétique élevé. Elle intervient dans les régions côtières où les nappes phréatiques sont trop sollicitées, ce qui provoque leur invasion par de l'eau saumâtre. Certaines entreprises concernées par l'étude EPE-Deloitte travaillent au développement de nouvelles permettant de créer des synergies entre énergie et eau. GDF-Suez a ainsi développé des unités de production combinée d'eau dessalée et d'électricité au Moyen-Orient. L'irrigation mal gérée, le refroidissement par aéroréfrigérants, provoquent une évaporation massive, donc une moindre ressource pour la partie terrestre du cycle. Même après traitement, la qualité de l'eau usagée est souvent insuffisante pour protéger la qualité des écosystèmes naturels, ce qui les dégrade et réduit leur rôle dans la purification de l'eau.

Ces risques physiques de pollution et de déplétion de la ressource ne sont pas sans conséquences pour les entreprises : ils peuvent entraîner des dysfonctionnements opérationnels dans la chaîne de production, une augmentation en amont des coûts d'acheminement et de traitement de l'eau, des arbitrages des pouvoirs publics privilégiant les usages domestiques au détriment des usages industriels et agricoles, voire la remise en cause des perspectives de croissance future et de la continuité d'exploitation, analyse l'étude. Pour répondre à la nécessité de les quantifier, de nouveaux outils et référentiels sont en cours de développement, comme l'élaboration en cours de la norme ISO 14046, standard unique pour l'évaluation de l'empreinte eau des produits, des process et des organisations.

Améliorer le dialogue avec les parties prenantes

A ces risques physiques sont associés ce que les entreprises identifient aussi comme des risques : les réglementations. Hausse du prix de l'eau, standards plus stricts sur les rejets, nouvelles restrictions réglementaires sur certaines activités industrielles, plafonds sur les prélèvements hydriques et pénalités pour les extractions d'eau illégales, systèmes de permis payants pour les prélèvements et rejets en eau... Autant de « risques réglementaires » qui augmentent les coûts associés au paiement de la redevance, au traitement des eaux usées ou à d'éventuelles amendes liées à un usage abusif de l'eau. Pourtant, souligne Souad El Ouazzani, Senior Manager chez Deloitte et chargée de cette étude, « seules 28 entreprises sur les 68 étudiées établissent un rapport sur leurs risques physiques, réglementaires ou de réputation ». L'étude recommande un dialogue plus ouvert avec les parties prenantes et les usagers.

L'entreprise est aussi confrontée à des risques de réputation, à l'occasion des conflits d'usages entre consommateurs et agriculteurs, ou paysans et industriels. Elle se retrouve parfois au cœur de luttes sociales, comme Coca-Cola, mise en cause ces dernières années pour ses pratiques vis-à-vis des ressources en eau dans les régions où elle a installé des usines, notamment en Inde. Dans le village de Mehdiganj (Uttar Pradesh), à 20 kilomètres de Bénarès, une usine de Coca-Cola produit tous les jours 500.000 bouteilles de 300 ml de Coca-Cola, ce qui représente, de l'aveu même de la compagnie, une consommation d'eau d'environ 500.000 mètres cubes par jour. Le niveau des eaux souterraines a baissé de plusieurs mètres, asséchant la plupart des puits situés aux alentours de l'usine. La communauté locale s'est mobilisée et a porté l'affaire devant les autorités et les tribunaux.

Face à ce « risque réputationnel », l'entreprise tente d'améliorer son image en mettant en avant la notion controversée de « neutralité en eau », conçue sur le modèle de la « neutralité en carbone ». Certaines cherchent à instaurer un dialogue avec les parties prenantes, comme BASF, n°1 mondial de la chimie, qui affirme intégrer l'avis des parties prenantes dans la définition de sa politique de l'eau et dans la diminution de ses impacts indirects, par la formation, par exemple, de ses clients agriculteurs aux bonnes pratiques. Le Global Environmental Management Initiative (GEMI) Local Water Tool a été mis au point en coopération avec le WBSCD (World Business Council for Sustainable Development) pour prendre en compte la dimension locale. Et le secteur des boissons a créé le BIER, Beverage Industry Environmental Roundtable. L'épreuve des faits dira jusqu'à quel point ces initiatives, où les entreprises sont à la fois juges et parties, annoncent une réorientation de leurs pratiques, ou s'il s'agit d'une opération de greenwashing de plus.

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