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“ On est incapable de faire le ratio coûts/bénéfices des pesticides ”

Co-auteur d'un article sur les coûts cachés et les externalités de l'utilisation de pesticides paru dans la revue Sustainable Agriculture Review, Denis Bourguet, chercheur au Centre de biologie pour la gestion des populations, nous éclaire sur la cohérence économique de l'utilisation des pesticides.

Interview  |  Agriculture  |    |  Marine CalmetActu-Environnement.com
Environnement & Technique N°358 Cet article a été publié dans Environnement & Technique n°358
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“ On est incapable de faire le ratio coûts/bénéfices des pesticides ”
Denis Bourguet
Chercheur au Centre de biologie pour la gestion des populations (INRA, Cirad, IRD, Montpellier SupAgro)
   

Actu-Environnement : Votre étude arrive pendant les débats parlementaires autour du projet de loi biodiversité et la régulation de l'usage des néonicotinoïdes. C'est un sujet qui fait polémique, mais quel a été exactement l'objet de votre étude ?

Denis Bourguet : Il s'agissait de faire une revue de l'ensemble des travaux réalisés sur l'estimation des coûts économiques liés à l'utilisation des pesticides. Par "coûts économiques", on entend les coûts au sens large, c'est-à-dire les externalités qui ne sont pas payées directement par les utilisateurs des pesticides et les coûts cachés indirectement payés par les utilisateurs sans qu'ils s'en rendent nécessairement compte. Nous avons fait le tour de ces travaux et mis en évidence à quel point ils restent aujourd'hui peu nombreux. Nous avons donc répertorié les coûts évalués dans ces publications et mis en évidence qu'il en existe une grande diversité, que ces coûts sont en général mal estimés et qu'ils ne permettent pas d'approcher le coût réel de l'utilisation des pesticides.

AE : Comment êtes-vous venu sur ce sujet d'étude ?

DB : En tant qu'agronomes, écologistes et biologistes, nous sommes confrontés à cette question des externalités engendrées par l'utilisation des pesticides (par exemple la résistance des ravageurs et des pathogènes aux pesticides). Constatant que peu d'études avaient été réalisées sur ce sujet, nous avons voulu faire un état des lieux des publications disponibles.

AE : Et à quelle conclusion aboutissez-vous ?

DB : La conclusion, c'est qu'aujourd'hui, on est incapable de faire le ratio coûts/bénéfices ! On est démunis aussi bien pour calculer les coûts que les bénéfices de l'utilisation des pesticides. Pour de nombreuses raisons : parce que les données ne sont pas disponibles ou encore parce que l'impact des nouveaux pesticides sur l'environnement est beaucoup moins connu que celui des anciens pesticides qu'on a eu le temps d'étudier.

AE : Quels sont les bénéfices pris en compte dans l'utilisation des pesticides ?

DB : Les études qui cherchent à estimer les bénéfices prennent en compte l'effet, en cas de retrait des pesticides, des dégâts qui pourraient être occasionnés par tous les ravageurs et les pathogènes. Cela permet de faire une estimation des gains liés à l'utilisation des pesticides.

AE : Et qu'entendez-vous par "coûts cachés" ?

DB : Les coûts cachés, ce sont ceux qui vont par exemple concerner une diminution de rendement liée à l'utilisation de pesticides. Par exemple, si l'on a une baisse du taux de pollinisation en raison d'un manque de pollinisateurs, cela va avoir un effet sur le rendement et donc un coût pour l'agriculteur. C'est un coût caché car l'agriculteur ne sait pas qu'il provient de l'utilisation des pesticides.

Dans les coûts cachés, il peut également y avoir l'augmentation des coûts usuels comme le développement de la résistance aux pesticides qui aura pour conséquence une utilisation plus importante de matières actives par les agriculteurs. Cette hausse est un coût interne puisqu'elle est réellement payée par l'agriculteur.

AE : Vous avez classé ces coûts cachés et ces externalités selon quatre catégories ? Pourquoi ?

DB : L'étude distingue les coûts de régulation, les coûts pour la santé humaine, les coûts liés aux effets sur l'environnement et des coûts qu'on va appeler les "dépenses de protection" à l'exposition aux pesticides.

Cette classification est originale dans le sens où, après lecture des publications que nous avons répertoriées, on s'est aperçu qu'il fallait trouver une ligne directrice pour ordonner toutes les données disponibles. Cette classification nous est apparue comme plus simple, plus claire et plus logique pour permettre une vue d'ensemble.

AE : Cette étude fait une large place aux évaluations entreprises aux Etats-Unis. En France, dispose-t-on de matière à ce sujet ?

DB : Pas à notre connaissance, c'est pour cela qu'on s'est focalisé sur les Etats-Unis. Le gros des travaux a été réalisé là-bas par l'équipe de David Pimentel (Université de Cornell), qui s'est penchée sur l'évaluation d'un coût global des pesticides.

On dispose en France de beaucoup moins de données et il est donc impossible de faire, à l'heure actuelle, le genre d'études entreprises aux Etats-Unis. Il faudrait que des économistes fassent d'abord des estimations par poste pour pouvoir les compiler.

AE : Pour ce qui est des Etats-Unis, votre étude met en avant que le rapport coûts/bénéfices est négatif en raison de la sous-évaluation des coûts liés à l'utilisation de pesticides. Cette conclusion est-elle transposable à la France ?

BD : Non, on n'en sait rien et il faut se garder de se prononcer. Les matières actives utilisées actuellement en France ne sont pas les mêmes que celles utilisées aux Etats-Unis dans les années 90 et qui ont servi de référence aux travaux collectés pour notre étude.

Pour pouvoir évaluer les coûts pour la santé humaine par exemple, il nous manque des connaissances scientifiques, car le coût des pesticides est souvent retardé dans le temps. En plus, on ignore encore souvent si la corrélation entre les pesticides et le déclenchement de certaines maladies est causale. Et lorsque, dans certains cas, on a pu établir un lien de cause à effet, encore faut-il pouvoir analyser la proportion de cas liés à l'exposition aux pesticides.

AE : La question que tout le monde se pose après avoir lu votre étude, c'est de savoir si l'utilisation des pesticides est cohérente économiquement.

DB : L'enjeu est de savoir jusqu'où on peut baisser l'utilisation des pesticides pour que les coûts deviennent bien moindres que les bénéfices. Globalement, les externalités et les coûts de production sont de plus en plus analysés par les économistes afin de mettre en évidence ceux qui sont à la charge des utilisateurs et ceux supportés par la société et les consommateurs.

La question de savoir comment ces coûts doivent être répartis entre les différents acteurs (Etat, consommateurs, utilisateurs…) est une question politique. Mais pour l'aborder, il faut qu'il y ait une certaine transparence par rapport à l'ensemble des coûts générés.

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