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Migrations environnementales dans le Maghreb et au Moyen-Orient

Les effets du réchauffement sur les mobilités de populations sont encore assez mal connus. Un scénario à + 4°C d'ici la fin du siècle est désormais plausible. Il déterminera des mouvements migratoires d'une ampleur et d'une nature inédites.

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Dans l'imaginaire collectif, le migrant est celui qui traverse les frontières. En réalité, la plupart des migrations se font à l'intérieur d'un même pays, et leurs formes sont diversifiées. L'environnement est une variable parmi d'autres qui peut avoir un impact sur les flux migratoires, mais ce sont les facteurs économiques qui dominent, même s'ils sont désormais inséparables de la variable climatique. L'environnement peut aussi avoir un impact sur les facteurs politiques : la crise alimentaire a été un élément déclenchant du Printemps arabe, et le changement climatique, qui a entraîné la hausse du prix des denrées alimentaires, n'y est pas étranger. Enfin, l'environnement peut être un facteur attractif de migrants, là où sa qualité perdure, expose François Gemenne, chargé de recherche à l'IDDRI et spécialiste des migrations environnementales, lors d'un colloque consacré à la question, à Paris le 14 juin, sous l'égide de l'IDDRI, de l'AFD et de la Banque mondiale.

Peurs infondées

En tout état de cause, les peurs européennes d'une invasion en provenance des pays méditerranéens lors du Printemps arabe n'étaient pas fondées. Car le Moyen-Orient est traditionnellement une aire de migrations, un espace de transit. Sur une population de 1,5 millions d'habitants, le Liban compte quelque 300.000 migrants. Les minorités ethniques et religieuses, les pèlerins ou les Irakiens chassés par la guerre de 2003 ne doivent pas être confondus avec des réfugiés climatiques. Dans cette zone, les formes de migration sont circulaires, dans le cadre d'une immigration transfrontalière. Ces constats amènent à "sortir du paradigme de la sédentarité" souligne Kamel Doraï, chargé de recherche au CNRS à MIGRINTER : il faut cesser de présupposer que les populations sont nécessairement sédentaires, et que les migrations sont linéaires, alors qu'elles sont réversibles. Dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb, le pastoralisme est depuis des siècles une caractéristique des peuples nomades qui se déploient dans toute la région.

Reste que les trajectoires de migrations pourraient prendre une tournure inédite. Les résultats préliminaires d'une étude de la Banque mondiale, menée en Algérie, Egypte, Maroc, Syrie et Yemen auprès de populations affectées par les changements climatiques, ont été présentés en partenariat avec l'AFD et l'IDDRI à Paris les 13 et 14 juin. Cette étude souligne que les impacts environnementaux prennent tantôt une forme aigüe, telle que des inondations ou des tempêtes de sable, ou se produisent graduellement, par la déforestation, par des changements de température et du régime de précipitations. Cette diversité des impacts rend complexe l'analyse des migrations.

Amplification des migrations climatiques

Dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, entre 80 à 100 millions de personnes pourraient être affectées par un stress hydrique d'ici à 2025. D'ici à 2050, la disponibilité de l'eau par individu pourrait diminuer de 50%. Au-delà de ses impacts économiques, le changement climatique pourrait être associé à des conflits locaux d'accès aux ressources en raréfaction. Le changement climatique présente aussi des défis inédits en termes de genre. Les migrants du Moyen-Orient et du Maghreb sont de sexe masculin dans l'immense majorité des cas, de telle sorte que les femmes restent seules au foyer, confrontées à de lourdes responsabilités. Quant aux femmes migrantes, elles ne rencontrent pas les mêmes opportunités professionnelles que les hommes.

Dans ce contexte, le Moyen-Orient pourrait devenir une destination des migrations sub-sahariennes, exacerbées par le changement climatique. Le Yemen a connu depuis 2008 une alternance de déluges et de sécheresses qui ont endommagé des villes telles que Shibam, sise sur le lit d'un fleuve, expose Abdullah Noman, professeur d'hydrologie à l'université de Sanaa (Yemen). La population du Yemen est implantée dans des zones sensibles aux crues, l'agriculture, dépendante du régime des pluies, est hautement vulnérable aux impacts du changement climatique. Les paysans du Yémen y sont de plus en plus sensibles et mettent en place des techniques d'adaptation comme la réhabilitation des terrasses, la modification des assolements, la gestion intégrée des réserves en eau à tous les niveaux, la réhabilitation des citernes traditionnelles, des modules de sensibilisation dans les enseignements scolaires.

Vitales stratégies d'adaptation

En Egypte, la situation est tendue en raison d'une insécurité alimentaire chronique doublée d'une explosion démographique : l'Egypte importe 50% de ses céréales et sa population va doubler d'ici à 2050, elle atteindra alors potentiellement plus de 170 millions d'habitants. L'insécurité alimentaire est vecteur d'instabilité sociale. La part de l'alimentation est de 35 à 65% dans le budget des ménages. Au-delà des mesures d'urgences auxquelles répondent les aides humanitaires, il s'agit de mettre en place des soutiens pérennes aux stratégies d'adaptation, selon Asif Niazi, conseiller auprès du Programme alimentaire mondial en Egypte. La ressource hydrique est particulièrement vulnérable, selon Mme Engy Shehata, directrice du département des changements climatiques auprès de l'Agence égyptienne de l'environnement, qui souligne que deux millions de personnes sont, en Egypte, vulnérables à la hausse du niveau de la mer.

En Algérie, la situation hydrique est tout aussi préoccupante : 5 nouvelles stations de dessalement ont été construites en 2011, 9 nouveaux barrages sont mis en service pour alimenter le réseau d'eau, la production agricole moyenne diminue au point qu'il faut réviser le calendrier agricole traditionnel, 7 millions d'hectares sont menacés par l'érosion éolienne, un « barrage vert » est en cours d'implantation sur 100.000 hectares, décrit Mohamed Seghir Benlahrech, directeur de la prospective auprès du ministère de l'aménagement du territoire et de l'environnement en Algérie.

Il apparaît donc difficile d'isoler les facteurs, selon Ibrahim Awad, professeur au département des politiques publiques de l'American University au Caire (Egypte). Si les conflits du Darfour ont bien des origines environnementales, les facteurs de migrations demeurent entremêlés et les isoler les uns des autres reste difficile. Seules 10% des migrations sont liées à l'environnement. L'adaptation au changement climatique devient un critère à part entière dans les stratégies de développement. Plus l'économie sera diversifiée, plus elle sera préparée aux chocs climatiques. Ce qui suppose que des économies encore très rurales puissent se diversifier.

Réactions4 réactions à cet article

 

Comme les migrations climatiques internationales ne se voient pas et commencent à se faire attendre, que c'est gênant pour les fidèles du RCA, on invente les migrations internes ! Beaucoup plus difficiles à enregistrer l'absence de leur perception pourra ne pas être mise sur l'absence de réchauffement climatique !

Laurent Berthod | 15 juin 2012 à 19h44
 
 

Une fois encore se vérifie l'impérieuse nécessité d'infléchir une natalité incontrôlée et catastrophique;
Plutôt que de chercher désepérement une eau devenue rare mieux vaudrait diminuer le nombre des consommateurs;

sirius | 15 juin 2012 à 23h57
 
 

Est-ce réellement le réchauffement climatique qui pousse les populations à migrer ?
Voir la carte de l'Afrique :
http://i.imgur.com/DPHhE.gif

Lise-Marie | 18 juin 2012 à 22h08
 
 

La plus grande migration, interne ou pas, est celle historique de l'exode rural, qu'on pourrait appeler la catastrophe silencieuse. Catastrophe car il suffit de voir d'immenses villes de plusieurs millions d'habitants sans le moindre commencement de réseau d'assainissement décent, et le développement de gigantesques bidonvilles par exemple.
La cause de ces migrations n'est pas le changement climatique mais bien la mutation de l'économie avec le sous-investissement notoire et prolongé dans l'agriculture, activité méprisée.
Je suis d'accord avec Laurent sur bien des choses (contre le "carbo-centrisme", le green washing institutionnel qu'est le "Grenelle" avec ses voitures Bobo-lloré par exemple, l'imposture absolue qu'est la "finance carbone" etc.) mais il existe bel et bien un dérèglement climatique dont les causes sont multiples et parmi ces causes, figure en bonne place l'activité humaine.
Cordialement.

Albatros | 26 juin 2012 à 10h06
 
 

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