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Actu-Environnement

“ La transition énergétique permettra de multiples co-bénéfices pour la santé ”

Le professeur Jean-François Toussaint, du Haut conseil de la santé publique, estime qu'une réduction drastique des émissions des énergies fossiles est indispensable pour lutter contre la recrudescence des maladies infectieuses liées au changement climatique. 17 novembre 2015

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“ La transition énergétique permettra de multiples co-bénéfices pour la santé ”
Pr Jean-François Toussaint
Président du groupe adaptation et prospective du HCSP
   

Actu-Environnement : Vos derniers travaux, publiés en octobre 2015 par le Haut conseil de la santé publique (HCSP), montrent que les effets du changement climatique sont déjà perceptibles sur la santé. Quels sont vos résultats ?

Jean-François Toussaint : Ce travail s'inscrit dans le cadre du volet santé du Plan national d'adaptation au changement climatique de 2011. L'une des mesures du plan comprenait la mise en place d'une cellule de veille stratégique "santé-climat" au sein du HCSP. Elle a mené cette analyse des impacts sanitaires, directs et indirects, liés au réchauffement. L'objectif en était de comprendre les effets immédiats et de long terme sur les populations vulnérables : personnes âgées, jeunes enfants et précaires. Ainsi la canicule d'août 2003 en France a considérablement augmenté le risque de déshydrations aiguës et de coups de chaleur et entraîné un très grand nombre de décès. L'analyse a également porté sur les impacts indirects, plus lents et moins visibles. Ainsi les seuils de sécurité alimentaire, la biodiversité, l'acidité océanique ou les cycles biogéochimiques (phosphore ; azote) sont déjà très perturbés et pourraient entraîner des conséquences socio-économiques importantes.

AE : Dans un rapport paru en 2011, le HCSP avait déjà alerté sur l'émergence de nouvelles maladies vectorielles. Qu'en est-il aujourd'hui de leur propagation ?

JFT : Les maladies infectieuses touchent sans cesse de nouvelles régions ou reviennent vers des territoires qu'elles avaient délaissés. Le paludisme, mais aussi la dengue ou le chikungunya, sont transmis par des moustiques qui voient leur taux de reproduction, de survie et d'activité croître avec la chaleur et l'humidité. Elles s'étendent donc vers le nord.

La dengue autochtone, sur le pourtour méditerranéen, a fait ses premiers cas en France en 2010. On a vu l'apparition de son vecteur - le moustique tigre Aedes albopictus - et sa remontée progressive en cinq ans vers le Nord. Depuis un an, ce moustique est présent en Ile-de-France. Le virus de la dengue touche plus de 400 millions de personnes dans le monde. On prévoit les conséquences d'une extension de cette maladie, qu'on pensait tropicale, en rapport avec le réchauffement. Elle pourrait en effet remonter jusqu'en Allemagne selon certains scénarios. Les changements climatiques entraînent aussi des modifications dans la répartition des microbes (virus, bactéries, parasites). Par ailleurs, les résistances des bacilles (tels que le Mycobacterium tuberculosis, responsable de la tuberculose) se sont élevées : cette maladie devrait voir sa fréquence réaugmenter, avec toutes ses conséquences sur des populations plus vulnérables.

Le réchauffement provoque également des risques accrus de maladies d'origine alimentaire ou hydrique (dysenteries, diarrhées) dont le taux est directement lié à l'augmentation des températures de surface maritime (c'est notamment le cas sur les rives de la mer Baltique) ainsi que l'augmentation des symptômes allergiques (par les pollens).

AE : L'Organisation mondiale de la santé (OMS) appelle à conclure durant la COP 21 un accord de la santé publique, jusqu'ici sous-représentée dans les négociations climatiques. Selon l'OMS, le changement climatique pourrait causer environ 250.000 décès supplémentaires par an entre 2030 et 2050.

JFT : Margaret Chan, directrice générale de l'OMS a déclaré le changement climatique comme l'une des plus grandes menaces au cours du XXIème siècle. Or les valeurs de température de ce mois de novembre 2015 sont déjà très anormales. La planète a battu sept records sur les neuf premiers mois de l'année montrant que ce phénomène s'accélère. Et, si l'on utilise la totalité des ressources fossiles (pétrole, charbon, gaz) actuellement connues, les événements extrêmes seront de plus en plus fréquents, les impacts de plus en plus importants et les migrations humaines de plus en plus nombreuses. Sur le pourtour méditerranéen, la séquence "croissance démographique, sécheresses cumulées des années 2000, émeutes de la faim en 2008, printemps arabes en 2011, guerre civile en Syrie depuis lors et migrations européennes en 2015" s'inscrit dans ces enchaînements historiques qui feront vaciller d'autres équilibres qu'on n'imaginait pas si précaires. Le chiffre de 250.000 est donc sans doute très sous-estimé. En comparaison, le tabac est à lui seul responsable de cinq à six millions de décès chaque année dans le monde. Or on s'attend à ce que les chiffres cumulés soit d'un ordre comparable pour le climat, même si l'on ne sait pas encore, à ce stade, estimer précisément le nombre de victimes, compte tenu des multiples interactions à analyser. Mais si les gouvernements agissent, les effets globaux sur la santé humaine seront plus que tangibles.

AE : L'adaptation au changement climatique est considérée comme une priorité de santé publique par l'OMS. Elle demande d'augmenter lors de la COP21 à Paris les financements pour des systèmes de santé résilients.

JFT: Les dommages sanitaires directs pourraient coûter entre 2 et 4 milliards de dollars par an à l'horizon 2020-2030. Les coûts d'adaptation annuels pourraient alors s'élever à 100 milliards de dollars mais ils devraient monter à 500 milliards en 2050, montrant, par comparaison, tout le poids des effets indirects. Au passage, cela représente le total des subventions accordées chaque année dans le monde aux énergies fossiles. Il n'est pas certain que l'économie mondiale soit encore capable de générer autant d'argent à ce tournant du siècle, dans un contexte où les systèmes politiques et institutionnels auront été à ce point déstabilisés.

AE : Que préconise le HCSP ?

JFT : Nous avons élaboré une série de recommandations visant à accélérer la recherche pour mieux comprendre les interactions entre le climat et la santé et anticiper leurs effets les plus néfastes. Il s'agit également de renforcer la formation en faveur d'une écologie de la santé dans toutes les filières universitaires, comme dans les autres. Il faut aussi réussir la transition énergétique dans tous les pays du monde, à commencer par le nôtre, afin de produire des énergies renouvelables en quantité suffisante, ce qui génèrera de multiples co-bénéfices pour la santé individuelle, la santé sociale et la santé environnementale. Quant au très long terme, il doit nous obliger à revoir notre dépendance énergétique tant dans ses politiques que dans ses financements et il sera indispensable d'agir en amont par la réduction des émissions de CO2.

Le principal message à faire passer avant la COP21 est ainsi d'apprendre à vivre sans brûler 80% des réserves fossiles actuellement connues. Ne pas utiliser ces énergies, pourtant accessibles, reviendra à abandonner le superflu pour se concentrer sur le nécessaire : n'utiliser par exemple sa voiture qu'un jour par semaine, renoncer à quatre voyages sur cinq ; chauffer sa maison à 17°C ; développer les mobilités actives (marche et vélo) au quotidien dans toutes les villes… On le voit, la trajectoire que nous suivons ne va pas dans cette direction mais il faudra pourtant que nous sachions renoncer, faute de quoi les enchaînements envisagés ne sauront nous surprendre.

Réactions4 réactions à cet article

 

Ce professeur a certainement raison .

Mais quand on parle santé, le combat contre les lobbies pharmaceutiques serait certainement encore plus prioritaire et efficace"

Sagecol | 18 novembre 2015 à 10h28
 
 

J'achève la lecture de "Climat investigation " de Philippe VERDIER qui évoque l'épisode de 2003 en notant que les mesures correctives ont été prises nous permettant d'éviter les mêmes décès à l 'avenir pour une telle canicule. D'où sa question : quelles sont les mesures les plus efficientes d'adaptation au changement climatique ?
Pas évident, pour la santé, que ce soit la transition énergétique (bien sûr bénéfique par ailleurs).

L'étude a-t-elle identifié des aspects positifs sur la santé induits par la hausse des températures moyennes, en France ou ailleurs ?

Compte tenu des variations erratiques du climat sur 10 à 15 ans, il me semble vain - ou naïf - de vouloir attribuer au changement climatique des événements extrêmes observés sur une année. OK pour des moyennes sur 20 ans ...

Tigrou | 18 novembre 2015 à 22h04
 
 

Pouvez-vous nous rappeler les qualifications du Pr Jean-François Toussaint ?

Levieux | 19 novembre 2015 à 11h36
 
 

Jean-François Toussaint, Président du groupe Adaptation et Prospective au Haut conseil de la santé publique, Professeur de Physiologie, Université Paris Descartes, CIMS Hôtel-Dieu, Président, Groupe Expert HEPA, Sport et Santé, Commission Européenne et Directeur IRMES, Institut de Recherche Médicale et d'Epidémiologie du Sport.

Rachida Boughriet Rachida Boughriet
19 novembre 2015 à 11h43
 
 

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