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Système électrique : du MWh le moins cher au MWh disponible au bon moment

Un MWh solaire peut ne presque rien valoir à midi ; restitué à 19 heures, il devient précieux. Au sortir du colloque de France Renouvelables, une conviction : la flexibilité est devenue le cœur de l’économie électrique.

Publié le 19/10/2026

Pendant longtemps, la question dominante a été : combien coûte la production d’un MWh ? Elle devient : combien vaut ce MWh au moment où le système en a réellement besoin ? C’est sur cette interrogation que se refermait ma précédente tribune, consacrée aux rouages du système électrique français. Elle mérite qu’on s’y arrête, car elle déplace profondément le débat.

Un exemple suffit à en prendre la mesure. Un MWh solaire produit à midi, un dimanche de printemps, peut ne presque rien valoir : le réseau en regorge. Le même MWh, stocké puis restitué à 19 heures, quand la consommation remonte et que le soleil se couche, peut valoir beaucoup plus. Même énergie, même coût de production, et pourtant une valeur radicalement différente.

Plus de renouvelables, des prix plus bas

Le premier enseignement est contre-intuitif pour qui assimile les renouvelables à un surcoût. Dans son rapport sur l’économie du système électrique publié le 9 septembre, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) estime que les capacités installées entre 2020 et 2025 ont fait baisser les prix de marché d’environ 20 €/MWh. Le gain pour les consommateurs atteindrait près de 8 milliards d’euros en 2025, pour un surcoût d’un peu moins de 3 milliards.

Le mécanisme est celui décrit dans ma précédente tribune : chaque MWh éolien ou solaire, produit à un coût marginal quasi nul, réduit le nombre d’heures où le gaz fixe le prix. D’autres travaux, dont ceux d’Engie et une analyse de la PPE conduite par Deloitte, aboutissent à la même conclusion. Ce constat a suscité une vive controverse. Il dessine pourtant aussi une forme d’assurance : en cas de nouvelle flambée du gaz, un parc renouvelable plus important amortit le choc sur les prix.

Le paradoxe des prix extrêmes

Le même rapport révèle cependant un paradoxe. En 2025, la France a connu 513 heures de prix négatifs, contre 179 en moyenne entre 2010 et 2020. Mais elle a aussi connu 1 807 heures au-delà de 100 €/MWh, contre 606 sur la même période de référence. L’abondance et la rareté progressent en même temps.

Le système ne manque donc pas d’électricité en volume : la CRE évalue la capacité de production potentielle du parc à plus de 160 GW. Il en manque parfois au bon moment, et il en a parfois trop. Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir combien produire, mais quand.

D’où la limite que fixe la CRE elle-même. À partir d’une hausse d’environ 50 % des capacités, sans électrification des usages ni flexibilité, les gains sur les prix ne compenseraient plus les coûts de soutien et de réseau. Plus de renouvelables n’est donc pas automatiquement synonyme de moins cher : tout dépend de la capacité du système à absorber cette production.

La flexibilité change de statut

C’est ici que la flexibilité change de statut. Longtemps traitée comme un ajustement technique, elle devient une ressource économique à part entière. Elle se rémunère de plusieurs façons. D’abord par les prix eux-mêmes : un industriel dont le contrat suit les prix horaires du marché peut concentrer sa consommation sur les heures à 20 €/MWh plutôt que sur celles à 150 €/MWh. Celui qui a couvert ses achats à prix fixe peut, lui, valoriser ses effacements, le plus souvent par l’intermédiaire d’un agrégateur. Ensuite par le mécanisme d’ajustement, lorsque RTE demande à un acteur de produire ou de consommer davantage, ou moins. Enfin par les réserves, qui maintiennent la fréquence du réseau autour de 50 Hz : on y est payé pour être disponible, puis, le cas échéant, pour être activé.

Cette distinction entre disponibilité et activation est essentielle. Elle signifie qu’une capacité peut créer de la valeur sans produire un seul MWh, simplement parce qu’elle est prête à intervenir. Les batteries en sont l’illustration la plus visible : elles chargent quand l’électricité abonde et la restituent quand le système en a besoin.

Produire et consommer au bon moment

Les renouvelables elles-mêmes entrent dans ce jeu. Ce que l’on demandait historiquement aux centrales pilotables, notamment la capacité de moduler leur production, on le demande désormais aux parcs éoliens et solaires, selon le principe porté par RTE : mêmes droits, mêmes devoirs. Depuis que le seuil de participation au mécanisme d’ajustement a été abaissé à 10 MW, environ 22 GW de capacités supplémentaires y sont entrés, dont plus de 18 GW raccordés au réseau de distribution.

Ce dernier chiffre dit aussi la difficulté. Une grande partie des renouvelables est raccordée au réseau d’Enedis, et non directement au réseau de transport, ce qui complique leur pilotage par RTE. La variabilité augmente en outre chez nos voisins, qui développent eux aussi massivement l’éolien et le solaire.

L’autre moitié de l’équation se joue du côté de la consommation. Recharger les véhicules au bon moment, préchauffer un bâtiment avant l’arrivée des équipes, s’effacer lors des pointes : certains sites tertiaires le font déjà. Les data centers, nouveaux grands consommateurs, peuvent eux aussi devenir des acteurs flexibles. Et les autoconsommateurs, désormais plusieurs centaines de milliers, apprennent à consommer quand leurs panneaux produisent. Sans ce pilotage, l’électrification des usages risquerait de renchérir le système ; avec lui, elle devient la condition même de sa rentabilité.

Des signaux qui commencent à bouger

Les outils publics commencent à intégrer cette logique. Les contrats de soutien récents ne rémunèrent plus la production lorsque les prix deviennent négatifs, et peuvent même rémunérer l’arrêt. Le nouveau mécanisme de capacité, centralisé par RTE, s’appliquera à partir du 1er novembre. L’État prépare enfin un appel d’offres ouvert à toutes les technologies, qui valorisera les projets associant production et flexibilité.

Le chemin reste long. Les projets combinant production renouvelable et stockage demeurent rares, et la CRE propose d’expérimenter des contrats de soutien qui incitent à cette hybridation. Le signal est posé ; il reste à le généraliser.

Du coût à la valeur

Le système électrique ne paie plus seulement des MWh. Il paie leur disponibilité, leur localisation, leur capacité à arriver au moment où l’on en a besoin. C’est un changement profond pour les producteurs, qui devront penser leurs projets avec stockage et pilotage ; pour les consommateurs, invités à devenir acteurs de l’équilibre ; et pour le débat public, qui gagnerait à dépasser l’opposition entre filières.

Il faut désormais produire le bon MWh, au bon endroit, au bon moment. Le MWh le moins cher n’est plus celui que l’on produit au moindre coût : c’est celui qui arrive quand on en a besoin.

Cette synthèse rédigée par David ASCHER, directeur de publication d'Actu-Environnement,  s’appuie sur des recherches et sur les échanges préparatoires menés avec plusieurs acteurs du colloque national de France renouvelables, que je remercie : les cabinets d’Emmanuelle Wargon, présidente de la Commission de régulation de l’énergie, et d’Émilie Piette, présidente du directoire de RTE ; Anne Georgelin, adjointe au chef du bureau des énergies renouvelables hydrauliques et marines à la direction générale de l’énergie et du climat (DGEC) ; Pauline Bertrand, directrice générale d’EnBW Offshore France ; Christian Buchel, président de l’Union française de l’électricité (UFE) ; Pascale Courcelle, directrice du financement de l’immobilier, de l’énergie et de l’environnement de Bpifrance ; Benjamin Haas, directeur de la régulation France d’Engie et administrateur du Syndicat des énergies renouvelables (SER) ; Ken Ilacqua, directeur éolien en mer de Q Energy ; Hélène Macela-Gouin, vice-présidente Secure Power et Data Centers de Schneider Electric France ; Quentin Perrier, senior manager en économie de l’énergie et du climat chez Deloitte ; Lydie Sartout-Roumilhac, directrice Territoires d’Enedis. Elle tient également compte de l’intervention de Maud Bregeon, ministre déléguée chargée de l’Énergie, lors du colloque, le 7 octobre 2026. L'écriture de cette tribune a été effectuée avec le concours de l'IA.

Référence : Commission de régulation de l’énergie, rapport sur l’économie du système électrique français hexagonal, 9 septembre 2026 (communiqué de présentation). Article Actu-Environnement de Sophie Fabrégat sur la valeur assurantielle du système électrique.

Les tribunes sont un espace de libre expression des abonnés ou invités d'Actu-Environnement.

Leurs contenus n'engagent pas la rédaction d'Actu-Environnement.

Crédits photos : Fabrice Cassin

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