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Accueil⟩Henri Bourgeois Costa⟩Impacts environnementaux : la frontière entre suffisance et insuffisance de la preuve est un choix politique

Impacts environnementaux : la frontière entre suffisance et insuffisance de la preuve est un choix politique

L'incertitude scientifique n'est jamais un fait. De Gieryn à Funtowicz et Ravetz, la sociologie des sciences montre comment elle est une arme stratégique pour retarder l'action, sur la santé comme sur l'environnement.

Publié le 18/09/2026

Dans un article fondateur de 1983, le sociologue américain Thomas Gieryn a montré que la frontière entre ce qui relève de la science et ce qui relève du politique n'est pas une donnée neutre, inscrite dans la nature des choses. C'est une frontière politiquement construite, souvent tracée par ceux qui ont intérêt à le faire d'une certaine façon. Gieryn a forgé pour cela la notion de "boundary-work", ce travail de délimitation par lequel certains acteurs revendiquent, pour leurs propres énoncés, le statut de fait scientifique incontestable, tandis qu'ils relèguent d'autres énoncés, gênants pour eux, au rang de simples opinions ou de choix politiques.

Cette grille de lecture éclaire directement le débat sur les questions environnementales, les pollutions plastiques et chimiques en particulier. Quand un secteur économique affirme qu'aucune causalité n'est scientifiquement prouvée pour s'opposer à une interdiction ou à une mesure de restriction, il ne constate pas un fait brut. Il fixe un seuil de preuve, un niveau d'exigence méthodologique qui l'arrange, et il présente ce choix comme une simple neutralité scientifique. Or le niveau de preuve exigé pour établir une causalité, en toxicologie comme en épidémiologie, est lui-même un choix, arbitrable, discutable, et donc éminemment politique.

Le seuil de preuve, un choix qui ne dit pas son nom

Ce mécanisme a été documenté de longue date sur l'amiante, le tabac, la pollution automobile ou, plus récemment, les perturbateurs endocriniens : retarder une décision en réclamant un niveau de preuve toujours plus élevé, tout en présentant cette exigence comme la simple application de la méthode scientifique. La difficulté, sur les pollutions plastiques et chimiques, est renforcée par la multiplicité des expositions, la diversité des molécules (seize mille additifs et substances chimiques non intentionnellement ajoutées, rien que pour les plastiques), et la difficulté à isoler, dans des cohortes humaines ou des écosystèmes déjà multi-exposés, la part attribuable à chaque substance prise isolément. Cette complexité méthodologique, réelle, devient alors un argument commode pour ceux qui ont intérêt à ce qu'aucune causalité ne soit jamais jugée suffisamment établie.

Le plastique, cas d'école de "science post-normale"

Cette situation correspond précisément à ce que les chercheurs Silvio Funtowicz et Jerome Ravetz ont décrit, au début des années 1990, sous le nom de "science post-normale". Ils évoquent ainsi les situations où les faits disponibles restent, par nature, incomplètement décrits, où les valeurs en jeu sont disputées entre les parties prenantes, où les enjeux sont élevés et où les décisions doivent pourtant être prises dans l'urgence. Dans ce type de configuration, le modèle classique de la science normale, celui qui suppose de pouvoir attendre un consensus stabilisé avant de décider, cesse de fonctionner.

Le plastique en offre une illustration presque parfaite. Vingt ans de données de terrain, notamment celles accumulées, en mer, par les expéditions scientifiques de la Fondation Tara Océan, n'ont pas suffi à infléchir la trajectoire de la pollution. Pourtant parmi la communauté scientifique internationale, la gravité des dégâts provoqués par le plastique fait aujourd'hui consensus, largement étayé par les travaux en sciences humaines et sociales qui éclairent l’intentionnalité de cette pollution. Ce qui se joue est donc ailleurs : dans un rapport de force interne à la production même du savoir, entre recherche académique d'intérêt général, techno-sciences orientées vers l'innovation industrielle, et expertises commanditées par des intérêts particuliers pour occuper l'espace du débat.

Le principe de précaution, une réponse déjà actée à Rio

Formalisé dès 1992, lors du Sommet de la Terre, le principe 15 de la déclaration de Rio pose que l'absence de certitude scientifique complète ne doit pas être invoquée pour reporter des mesures destinées à prévenir des dommages graves ou irréversibles, dès lors que l’enjeu de protection de la santé et de l’environnement le justifie. Le principe de précaution répond ainsi, en droit international, exactement à la situation décrite par Funtowicz et Ravetz : il reconnaît qu'il existe des circonstances où attendre un savoir complet revient, de fait, à choisir l'inaction.

Repris en droit français par la loi Barnier de 1995, puis constitutionnalisé par la Charte de l'environnement de 2004, ce principe s'oppose frontalement à la logique de "boundary-work" décrite plus haut. Là où ce travail de délimitation consiste à repousser indéfiniment le moment de la décision au nom d'un déficit de preuve, le principe de précaution refuse l'inversion de la charge de la preuve : c'est l'incertitude elle-même qui devient un motif d'agir, non un motif d'attendre. Mais cette position reste fragile.

Invoqué a minima, le principe de précaution est souvent relu comme une simple invitation à mieux étudier un risque avant d'y répondre. Cette lecture minimaliste est aujourd'hui doublée d'une offensive plus frontale au profit, en France, comme à l’échelle de l’Union européenne, d'un prétendu "principe d'innovation". Il en est de même à l’échelle des négociations internationales sur le plastique où s’esquisse l’abandon des enjeux liés à l’amont de la chaîne de valeur au profit de solutions technologiques incapables de traiter de l’essentiel des enjeux. Ces approches ne sont pas de simples “points de vue” mais des choix stratégiques parfaitement assumés, qui visent à faire prévaloir les intérêts particuliers court-termistes sur l’intérêt général. L'absence de preuve définitive de causalité présentée par ces acteurs comme un argument de neutralité scientifique résulte d'un choix de seuil, la revendication de neutralité devient elle-même un instrument politique, au service du statu quo.

Reconnaître l’impossibilité pour les sciences à parvenir à des “preuves définitives” ne revient pas à disqualifier la science, bien au contraire. Cela revient à assumer que la décision d'agir ou de ne pas agir face à un risque réel mais incomplètement documenté est, par construction, une décision politique, qui engage des choix de valeurs, sur ce que l'on accepte de faire porter comme risque à la santé humaine et aux écosystèmes, et sur qui doit apporter la preuve, de la dangerosité ou de l'innocuité d'une substance. C'est précisément ce que suggère le concept "One Health", formellement reconnu par les Nations Unies en 2023 : la santé humaine, animale et environnementale forme un système interdépendant, dont la gestion ne peut pas être renvoyée à un hypothétique achèvement de la preuve scientifique.

Décider de ne pas décider, c'est déjà décider

Dans une situation post-normale, exiger toujours plus de preuves avant d'agir n'est donc pas un gage de rigueur. C'est une décision, celle de retarder, et de faire porter, dans l'intervalle, le poids de l'incertitude sur la santé publique et sur les écosystèmes plutôt que sur les activités économiques à l'origine du risque. À l'inverse, une lecture assumée du travail de démarcation à l'œuvre dans le débat public permettrait de replacer les débats là où ils doivent se tenir : non pas sur le terrain d'une improbable neutralité scientifique, mais sur celui, pleinement légitime, du choix collectif, démocratique, éclairé par les sciences.

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Article publié en partenariat avec Produrable. 30 sept. & 1er oct. 2026. Palais des Congrès, Paris.

Les tribunes sont un espace de libre expression des abonnés ou invités d'Actu-Environnement.

Leurs contenus n'engagent pas la rédaction d'Actu-Environnement.

1 Commentaire

SLB

Le 21/09/2026 à 17h34

Cher Monsieur, j'adhère totalement à vos propos et il serait grand temps de mettre le holà à toute cette farce… Malheureusement, on en est encore loin.

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