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Incendies : et si l'eau de pluie devenait une ressource d'appui contre le feu ?

Cet été, l'eau des particuliers a servi à éteindre les feux par pure débrouille. Les cuves de récupération de pluie, fixes et déjà déclarées, mériteraient mieux qu'un heureux hasard. Il reste quelques jours pour l'inscrire dans la loi.

Publié le 11/09/2026

Selon le système européen d'information sur les feux de forêt, plus de 96 000 hectares ont brûlé en France depuis le début de l'année, dans un relevé arrêté au 19 août : plus de sept fois la surface moyenne constatée à cette date, et déjà bien au-delà des 66 300 hectares que ce même système avait comptabilisés sur toute l'année 2022. Le feu parti de Saumos, en Gironde, le 22 juillet, a parcouru 42 000 hectares — la surface d'intervention retenue par la préfecture, plus large que la seule surface consumée. C'est le plus grand incendie qu'ait connu la France depuis 1949. Près de 220 000 personnes ont été évacuées de vingt-trois communes, et 240 bâtiments ont été détruits, dont 183 dans la seule commune du Porge. Notre gratitude va d'abord à toutes celles et ceux qui ont tenu la ligne de feu. Selon la préfecture, 230 sapeurs-pompiers ont été blessés en Gironde. Et trois sapeurs-pompiers ont perdu la vie cet été, sur l'ensemble du pays, en combattant des feux de végétation : notre pensée va à leurs familles.

Ce que les tonnes à eau nous ont appris

Un fait, dans ces journées de crise, mérite l'attention. Tout au long de l'été, dans le Sud-Ouest comme en Côte-d'Or, des agriculteurs, des viticulteurs, des entrepreneurs et de simples particuliers se sont relayés auprès des secours pour acheminer leurs tonnes à eau. En Gironde, la préfecture elle-même a sollicité les tonnes à eau agricoles, par l'intermédiaire de la chambre d'agriculture, avant d'aller plus loin : un arrêté préfectoral du 29 juillet a réquisitionné des entreprises de travaux agricoles pour la mise à disposition de citernes, sur la base d'un recensement établi en urgence.

Cette mobilisation dit quelque chose d'essentiel : la défense contre le feu se joue aussi avec l'eau que chacun stocke, là où elle se trouve. Elle montre surtout que la puissance publique sait déjà se tourner vers les réserves privées — au point de les réquisitionner — mais qu'elle le fait dans l'urgence, sans repérage préalable exploitable et sans cadre préparé. Ce qui a fonctionné cet été par la débrouille et la solidarité mérite mieux qu'un heureux hasard.

Une précision de vocabulaire s'impose, car elle commande tout le reste. Une tonne à eau est une réserve mobile : il faut l'amener jusqu'au feu, et elle peut se trouver ailleurs le jour où il part. Les systèmes de récupération et d'utilisation de l'eau de pluie relèvent d'une autre logique : leur stockage est fixe, dimensionné pour un bâtiment et raccordé à ses toitures, donc rattaché à une adresse et à une parcelle. Ce que l'été a démontré avec des réserves mobiles, ces installations permettraient de l'organiser avec un maillage permanent.

Le feu se joue d'abord dans le jardin

Cette échelle de la parcelle n'est pas un choix rhétorique : c'est celle du risque lui-même. Neuf départs de feu sur dix sont d'origine humaine, et quatre feux de forêt et de végétation sur cinq se déclarent à moins de cinquante mètres des habitations. L'interface entre le bâti et le végétal est à la fois le lieu où le feu naît le plus souvent, celui où il fait le plus de dégâts — les 183 maisons du Porge en témoignent — et celui où il peut être arrêté le plus tôt.

La première réponse est connue, et elle est réglementaire : c'est l'obligation légale de débroussaillement, qui s'impose dans les territoires classés aux propriétaires de constructions situées à moins de deux cents mètres d'un bois ou d'une forêt, sur une profondeur de cinquante mètres. Elle demeure la mesure première, et rien de ce qui suit ne prétend en tenir lieu ni en dispenser. Mais si la parcelle est déjà le lieu du risque et celui de la prévention, elle peut aussi devenir un lieu de la ressource. C'est le chaînon manquant.

La piscine, un précédent qui s'ignore

Nous nous appuyons d'ailleurs déjà, sans le dire, sur des réserves privées de ce type. La France possède le premier parc de piscines privées d'Europe — près de 3,7 millions de bassins à la fin de 2025, dont 1,78 million enterrés — et, en zone de feux de forêt, les secours y puisent lorsque le réseau fait défaut. Pourtant, une piscine n'est pas un point d'eau incendie : son accès n'est pas aménagé, son volume n'est jamais garanti, et elle mobilise de l'eau potable au moment où la ressource est la plus tendue. Les règlements départementaux le disent sans détour : faute de pérennité, une piscine privée ne peut être intégrée aux points d'eau incendie ; elle n'en reste pas moins utilisable en autoprotection, mise à disposition par convention, ou employée en dernier recours au titre de l'état de nécessité. Le pays s'appuie donc déjà, de façon informelle, sur une ressource utile mais fragile.

À statut égal, la cuve d'un système de récupération et d'utilisation de l'eau de pluie fait mieux. Elle stocke une eau que le ciel offre, elle sert plusieurs fois — contre la sécheresse, contre l'inondation, en appui contre le feu — et elle peut être identifiée et localisée.

Soyons clairs sur les ordres de grandeur. Une cuve domestique ne remplacera jamais un point d'eau incendie normalisé : le référentiel national retient, à titre indicatif, un minimum de 30 mètres cubes utilisables en une heure pour le risque courant faible. Mais quelques mètres cubes suffisent à recharger un camion-citerne feux de forêt, dont la capacité utile est de l'ordre de 2 000 à 4 000 litres, à protéger les abords d'une habitation ou à traiter un départ de feu naissant. C'est exactement ce que l'on attend aujourd'hui des piscines et des tonnes à eau agricoles.

Le droit y est prêt

Deux régimes se font face, et aucun ne fait obstacle. Du côté de l'eau de pluie, la défense incendie constitue un usage non domestique : elle n'entre donc pas dans le champ des exigences sanitaires fixées par l'arrêté du 12 juillet 2024, modifié par l'arrêté du 29 juillet 2026, qui ne concerne que les usages domestiques. Du côté de l'incendie, la défense extérieure s'organise à partir du référentiel national approuvé par l'arrêté du 15 décembre 2015, décliné dans chaque règlement départemental, sous l'autorité de police spéciale du maire prévue à l'article L. 2213-32 du code général des collectivités territoriales. Aucun principe d'exclusivité des ressources en eau consacrées à la lutte n'est imposé au niveau national : plusieurs règlements départementaux l'écrivent noir sur blanc. Un point d'eau privé peut par ailleurs être mis à disposition des secours par convention, sur le fondement des articles R. 2225-1 et R. 2225-7 III du même code.

Le sujet n'est d'ailleurs pas théorique. L'Allemagne autorise de longue date l'alimentation des réserves d'incendie en eau de pluie ; la Flandre reconnaît explicitement cette eau comme eau d'extinction ; plusieurs régions italiennes rangent l'alimentation des réseaux anti-incendie parmi les usages de la pluie récupérée. En France même, les règlements départementaux du Pas-de-Calais et de l'Allier admettent déjà le bac de récupération d'eau de pluie parmi les ressources utilisables. La question n'est donc pas de créer un droit, mais de généraliser et de sécuriser une pratique qui existe, aujourd'hui hétérogène d'un territoire à l'autre.

Un point doit être clair d'emblée, car il conditionne l'adhésion des particuliers : reconnaître une cuve comme ressource d'appui ne saurait créer aucune obligation de résultat à la charge de son propriétaire. Personne ne doit être tenu de maintenir un niveau d'eau, ni exposé à un risque juridique si sa cuve est vide le jour du sinistre. Le cadre de cette mise à disposition — conventionnel, révocable, couvrant les dommages éventuels au matériel — reste à préciser : c'est le premier chantier à ouvrir avec les services d'incendie et de secours et avec les assureurs.

Une déclaration existe déjà : il suffirait de la rendre utile

On objectera qu'identifier ces réserves supposerait une administration nouvelle, une charge nouvelle, un formulaire de plus. C'est inexact : la déclaration existe. L'article R. 2224-19-4 du code général des collectivités territoriales impose à toute personne raccordée au réseau d'assainissement et s'alimentant à une source ne relevant pas d'un service public d'en faire la déclaration en mairie. Une part significative des cuves est donc déjà connue, et connue du maire, qui se trouve être aussi l'autorité de police de la défense extérieure contre l'incendie. L'information et l'autorité sont, littéralement, entre les mêmes mains.

Le problème n'est pas l'existence de cette déclaration : c'est sa finalité. Conçue pour asseoir la redevance d'assainissement, elle enregistre des volumes rejetés au réseau, et non des volumes stockés. Elle ne dit ni la capacité de la cuve, ni son accessibilité. Nous ne demandons donc pas une obligation nouvelle : nous demandons de rendre utile une déclaration qui existe déjà, en y adjoignant, pour ceux qui l'acceptent, les quelques informations qui la rendraient exploitable par les secours.

Reconnaître et recenser, sans rien imposer

Ce que nous proposons est modeste dans les moyens et ambitieux dans l'esprit. Cela ne coûte presque rien aux finances publiques, puisqu'il ne s'agit que de valoriser un patrimoine déjà présent.

Premièrement, reconnaître, dans le référentiel national et dans ses déclinaisons départementales, un statut de ressource complémentaire de défense incendie pour les réserves des systèmes de récupération et d'utilisation de l'eau de pluie existants — statut distinct de celui de point d'eau incendie, et sans obligation de pérennité.

Deuxièmement, en organiser l'identification dans les schémas communaux et intercommunaux de défense extérieure contre l'incendie, en s'appuyant sur les déclarations déjà détenues par les communes. Et faire dialoguer ces schémas avec les documents d'urbanisme : le zonage pluvial, le plan local d'urbanisme et le schéma communal de défense extérieure portent sur les mêmes parcelles et relèvent le plus souvent des mêmes élus, sans jamais se croiser.

Troisièmement, encourager, sans l'imposer, l'équipement des cuves d'un dispositif de prélèvement exploitable par les secours, en commençant par les territoires en reconstruction.

Il y a là une urgence particulière. Le 17 août, le Premier ministre s'est rendu en Gironde pour lancer la reconstruction des zones sinistrées, avec des permis de construire délivrés sous un délai d'environ un mois pour les reconstructions « en équivalence ». Reconstruire en équivalence, c'est reconstruire vite — mais c'est aussi, si l'on n'y prend garde, reconstruire à l'identique dans des territoires dont l'été vient de démontrer qu'ils avaient changé de nature. Le permis de construire est le seul moment où une cuve enterrée coûte presque rien. Passé ce moment, la fenêtre est close pour trente ans.

Un texte se rédige en ce moment même

Ces demandes n'attendent pas un texte à inventer. Le projet de loi de modernisation de la sécurité civile est en cours de rédaction : ses trois premiers titres sont présentés aux organisations syndicales de sapeurs-pompiers le 8 septembre, avant un quatrième entièrement consacré aux feux de forêt. Pour nourrir celui-ci, le Premier ministre a chargé, par sept décrets publiés au Journal officiel du 12 août, autant de parlementaires de proposer de nouvelles dispositions relatives à l'anticipation, la prévention, la préparation, la lutte et le relèvement face au risque de feux de forêts. Leurs conclusions sont attendues avant le 21 septembre.

On y chercherait en vain la question de la ressource en eau mobilisable pour la lutte. C'est exactement l'espace dans lequel nous demandons à être entendus, et il se referme avec la remise de ces conclusions. Reconnaître un statut de ressource complémentaire, rendre exploitable une déclaration qui existe déjà, encourager l'équipement au moment du permis de construire : trois dispositions qui ne coûtent presque rien et qui trouveraient naturellement leur place dans ce texte. La dernière relève même, mot pour mot, du relèvement que la lettre de mission place dans le champ des parlementaires. Notre profession se tient à leur disposition, comme à celle du Gouvernement, pour y travailler.

Alors le geste du particulier qui installe une cuve changerait de portée : il ne relèverait plus seulement de l'économie d'eau ou du confort du jardin, il deviendrait une contribution à la sécurité de tous. Cet été, des inconnus sont venus prêter leurs tonnes à eau aux pompiers, sans qu'on le leur demande et sans que rien ne l'ait prévu. La moindre des choses serait de leur donner un cadre. Nous ne créons pas d'eau : nous pouvons décider de ne plus laisser dormir celle que nous avons déjà.

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