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Éoliennes et biodiversité (3/5) : des systèmes de protection très insuffisants pour les chiroptères

Les éoliennes terrestres menacent les chiroptères malgré les dispositifs de bridage existants : paramètres inadaptés aux espèces sensibles, défaillances techniques récurrentes et absence de prise en compte des impacts cumulés fragilisent leur efficacité.

Publié le 02/10/2026

Après avoir rappelé les nombreux contentieux qui visent les éoliennes terrestres (1/5), les destructions, mais aussi les pertes d’habitats, dont elles sont la source, en matière de biodiversité (2/5), détaillons maintenant les systèmes de protection mis en œuvre pour préserver les chiroptères (3/5), avant de le faire pour les oiseaux (4/5). Les destructions de chiroptères sont inhérentes à ces installations, comme le reconnaissent les exploitants. Si des mesures de réduction existent (bridage) et ont prouvé leur efficacité, toute relative, pour les chiroptères, rien d’efficace n’existe à ce jour pour les oiseaux, rapaces et grands voiliers notamment. Pas davantage pour la protection des insectes.

Bridage incomplet des éoliennes pour les chiroptères

Le bridage (arrêt des éoliennes lors de conditions météorologiques propices à l’activité des chiroptères), mis en œuvre par seulement moins de la moitié des parcs, varie selon des modalités qui varient fortement en fonction de la pression administrative ou associative. Le principe est d’arrêter les éoliennes en présence d’une certaine température de l’air (supérieure de 8 à 16 °C), durant la période limitée de mars/avril à septembre/octobre et lors de vitesses de vent faibles (de 4 à 7,5 m/s), du lever au coucher du soleil pour certains parcs, parfois 15 ou 30 mn avant le lever et/ou après le coucher du soleil, ou seulement durant quelques heures au cours de la nuit pour d’autres. Ce qui correspondrait, selon les exploitants, à une plage importante des activités des chiroptères (de 60 à 90 % selon les modalités retenues), qui ne voleraient pas en présence de basses températures et de vents importants.

Rien n’est plus inexact en réalité, car il est clairement démontré d’une part que les chauves-souris sortent à des températures proches de zéro, voire négatives, y compris en hiver, et, d’autre part, que des espèces de haut vol et/ou migratrices peuvent voler à des vitesses de vent bien supérieures (jusqu’à 15 m/s). Les comportements de vol et de chasse diffèrent selon les espèces : certaines, comme la Noctule commune (Nyctalus noctula), la Grande Noctule (Nyctalus lasiopterus), le Molosse de Cestoni (Tadarida teniotis), au vol élevé, ou la Pipistrelle de Nathusius (Pipistrellus nathusii), espèce fortement migratrice, maintiennent une activité importante même à des vitesses de vent élevées. Les données collectées à l’échelle nationale montrent qu’un seuil de vent d’au moins 9 m/s est nécessaire pour préserver 90 % de l’activité des espèces de Noctules[1]. Parmi les parcs éoliens qui opèrent un bridage, aucun ne le fait avec cette vitesse de vent. Ni aucun en hiver.

Alors que l’exploitant du parc du plateau de La Perche prévoyait un bridage très peu protecteur (< 5,5 m/s et température supérieure à 14 ° C) tout en revendiquant prendre en compte un taux de 90 % d’activités des chiroptères, la cour administrative d’appel de Versailles a considéré, sans même devoir remettre en cause le taux allégué, que le plan de bridage « demeure insuffisant, dès lors qu'il a été mis en place sur la base du comportement de l'ensemble des chiroptères présents, sans prendre en compte les spécificités des Noctules, dont la sensibilité aux éoliennes est la plus forte parmi les espèces du genre et qui auraient dû être à la base de la définition de ces mesures d'asservissement automatique[2] ».

De même, la cour administrative d’appel de Toulouse a rappelé qu’il était nécessaire de justifier les différents choix retenus « par rapport aux espèces ou groupes d’espèces, et par rapport à leur activité en fonction du vent et des températures propices au vol »[3].

Ainsi, une étude d’impacts pour un parc d’une dizaine d’éoliennes rappelle des valeurs de vitesse, sans pour autant les prendre en compte pour les paramètres du bridage, de 12 m/s pour la Pipistrelle commune en fin d’été et automne, 14 m/s pour la Pipistrelle de Nathusius du printemps à l’automne, de 12 m/s et 10 m/s pour la Noctule commune respectivement pour l’été et l’automne, et 13 m/s et 14 m/s pour la Noctule de Lesleir pour l’été et l’automne. Avec des enjeux forts à très forts pour ces espèces.

La France compte 36 espèces de chiroptères, avec des biologies très différentes entre espèces mais aussi selon les saisons, le sexe, l’âge, les milieux. Bien qu’elles soient toutes protégées, au niveau national comme communautaire, et qu’elles aient fait l’objet de trois plans nationaux successifs d’actions, aux effets limités, les paramètres de bridage tiennent très peu compte de ces variabilités.

De surcroît, ces bridages, lorsqu’ils existent, ne sont mis en œuvre que durant la moitié de l’année. Au mieux de mars à mi-octobre. Ce qui est proprement insuffisant et ne prend pas en compte les sorties hivernales de plus en plus fréquentes, mais aussi une partie des périodes de migration. Il importe d’intégrer les changements fréquents de gîtes, en toutes saisons, ce qui multiplie les déplacements, donc les risques, en sus de ceux dévolus à la chasse. Comme le met bien en évidence la littérature scientifique « les chauves-souris forestières changent de gîte tous les deux ou trois jours (…), les fissuricoles dans les maisons souvent toutes les semaines (…). D’autres changements de gîte interviennent aussi selon la saison : entre les secteurs d’hiver et ceux d’été, les zones de reproduction et d’accouplement, les régions de transit ou de séjours plus longs »[4].

D’autant plus que les femelles gestantes quittent assez tôt les sites d’hibernation, avant les mâles, pour aller vite s’alimenter, à un moment où les bridages ne fonctionnent souvent pas et quand les suivis de mortalité n’ont pas encore débuté.

L’argumentaire justifiant les seuils de bridage en fonction de la température et de la vitesse du vent repose sur une analyse globale de l’activité des chiroptères, toutes espèces confondues. Toutefois, cette approche ne prend pas en compte les spécificités écologiques et comportementales des espèces les plus vulnérables au risque de collision ou de barotraumatisme. Un plan de bridage efficace devrait être conçu en priorité pour protéger les espèces les plus sensibles à ces risques, notamment la Noctule commune, la Grande Noctule, la Noctule de Leisler, le Molosse de Cestoni et la Pipistrelle de Nathusius. Et ce d’autant plus quand les populations sont en forte régression.

Il est important de rappeler que les mesures de bridage ne permettent jamais d’éliminer totalement la mortalité. Le nombre d’événements de mortalité dépend non seulement des paramètres du plan de bridage, mais également des caractéristiques écologiques du site. Lorsqu’un site présente une forte diversité spécifique et une abondance élevée de chiroptères, les pertes absolues resteront significatives, même avec des restrictions opérationnelles des installations. Quand bien même un parc préserverait 90 % de l’activité de toutes les espèces de chiroptères concernées, ce qui n’est jamais le cas, elles resteraient sujettes à des risques de collision et de barotraumatisme pour les 10 % d’activités restantes. Ce qui peut être rédhibitoire sur la durée, la longévité des chauves-souris étant grande (jusqu’à plusieurs décennies), parfois supérieure à la durée d’exploitation du parc ; mais aussi pour les juvéniles par définition inexpérimentés, qui sont très vulnérables aux collisions[5]. Ce qui crée un vrai défi pour la démographie des populations.

Bridage ne tenant pas compte des impacts cumulés des parcs voisins

Les faits précédents renforcent l’importance de bien évaluer les impacts cumulés sonore, paysager et sur la biodiversité de parcs éoliens proches. En ce qui concerne la biodiversité, ces impacts cumulés peuvent affecter oiseaux et chiroptères sur des dizaines de kilomètres dans leurs trajets quotidiens, selon les espèces, le sexe et les saisons, auxquels s’ajoutent leurs voies de migration. Ce qui est très rarement fait.

Comme le souligne l’expertise Kerbiriou[6], les domaines vitaux de la plupart des chauves-souris sont considérables (jusqu’à plusieurs milliers d’hectares) et tout particulièrement pour les espèces de haut vol comme les Noctules, puisque celles-ci parcourent de longues distances (régulièrement plusieurs dizaines de kilomètres chaque nuit entre leurs gîtes et leurs terrains de chasse). Les individus peuvent être confrontés à la présence de plusieurs parcs. Cela engendre des situations à risque de collision, où certains traversent les parcs, mais aussi des situations où ils semblent chercher à les éviter. Cet évitement est de nature à entraîner une réduction des superficies disponibles pour la chasse, tandis que la fréquentation des parcs est susceptible d’occasionner de la mortalité. Même des toutes petites espèces, comme le Petit Rhinolophe, qui pèse entre 5 et 6 g, passent régulièrement d’un gîte à un autre pouvant être distants de nombreux kilomètres[7].

Pour considérer les impacts sur l’état de conservation des populations pour un parc, il faut considérer l’ensemble des impacts cumulés des parcs présents dans un périmètre correspondant à l’espace nécessaire à ces populations, soit au moins dans un rayon de l’ordre de 10 à 20 km pour les noctules notamment.

Un plan de bridage basé sur un pourcentage d’activité préservée ne garantit pas nécessairement une réduction proportionnelle du nombre d’individus victimes de collisions. Cette approche doit être réévaluée, en particulier pour les espèces sensibles à la collision et dont l’état de conservation est préoccupant, comme la Noctule commune et la Pipistrelle de Nathusius. Comme le souligne l’expertise Kerbiriou, à mesure que la densité d’éoliennes augmente dans le paysage, il devient essentiel d’évaluer l’impact démographique global du nombre total d’individus tués annuellement à l’échelle d’un territoire bien plus vaste que celui du parc éolien, notamment en raison de la taille des domaines vitaux de ces espèces et de l’espace exploité par ces populations, qui peut se chiffrer en centaines ou milliers d’hectares.

L’évitement du projet par rapport aux milieux propices aux gîtes ou zones de chasse des chiroptères (forêts, zones humides notamment) prend là encore toute son importance. La démarche doit être « tout en amont », compte tenu que les mesures de réduction des impacts sont imparfaites et qu’aucune compensation sérieuse ne pourra suppléer à la perte de spécimens de chiroptères. La destruction des habitats favorables n’est en effet généralement pas compensable, comme le relève notamment la cour administrative d’appel de Bordeaux : « Le projet crée un risque résiduel de destruction de gîtes et d’habitats de chasse de chiroptères qui peut être qualifié de modéré à faible, sans qu’il puisse être tenu compte de la compensation »[8].

Courbes d’activités cumulées biaisées

L’analyse de nombreuses études d’impacts de projets de parcs éoliens démontre que les courbes d’activités « corrigées » des chiroptères, qui justifient les choix retenus des vitesses de vent pour les bridages donnent toutes des résultats bien inférieurs, mais plus favorables à l’exploitant, que les mesures de terrain à partir desquelles sont construites ces courbes. Quand ces mesures sont présentées[9]. À titre d’exemple : cas du parc de Dionay, en Isère, définitivement autorisé, qui donne, en automne comme en été, 100 % des activités cumulées à des vitesses inférieures à 5,5 m/s…

De plus, globaliser des activités cumulées, toutes espèces confondues, dilue les espèces rares, par définition peu nombreuses. Il est nécessaire de ventiler l’activité par espèce, ce qui est rarement fait.

En outre, les activités mesurées se limitent pratiquement à deux éoliennes au sein d’un parc, qui peut en contenir dix ou plus. Les différences d’activités enregistrées entre ces deux seules éoliennes sont constantes dans de nombreux rapports de suivis. Elles permettent de douter qu’elles puissent être représentatives de l’ensemble du parc. Il en est de même pour les mesures préalables d’activités au mât de mesures lors des études d’impacts : elles ne peuvent pas être représentatives des activités des chauves-souris, une fois le parc en fonctionnement et pour chacune des éoliennes qui le composent.

Défaillances régulières des systèmes de bridage

En sus des conditions insuffisantes des systèmes de bridage, tant en paramétrages qu’en durées saisonnières, ceux-ci présentent régulièrement des défaillances qui conduisent à l’arrêt indu du bridage. Ainsi, une étude portant sur 40 parcs éoliens suivis en 2024[10], montre, grâce à l’exploitation, par le logiciel Probat Inspector, des paramètres de bridage mis en œuvre dans les parcs, que pour 100 % des 40 parcs, les bridages définis en amont sont réellement effectifs entre 50 % et 90 % du temps pendant lequel ils étaient censés fonctionner (les bridages sont définis lors des études d’impact ou lors des suivis précédents lorsque le parc est en fonctionnement).

Le programme Oprech résume ainsi les « problèmes de mise en œuvre effective de la mesure [de bridage] : « Ils sont aussi très peu analysés dans les rapports et pourtant ces problèmes semblent courants en pratique (retard de démarrage de la période d’activation en début de campagne, mais aussi dysfonctionnements ponctuels, voire légers décalages fins mais réguliers et encore plus difficiles à identifier) »[11].

Les dysfonctionnements sont d’ordre technique et humain. De nombreuses défaillances des systèmes de bridage sont relevées dans maints rapports de suivis. Cette situation, qui est principalement due au fait de changements d’horaires, de pannes (électriques ou autres), du manque de réactivité nécessaire, du défaut de maîtrise des paramétrages de bridage - les serveurs étant sous-traités à l’étranger pour la plupart - vient accentuer les insuffisances des bridages telles qu’elles sont mises en œuvre.

En guise de conclusion provisoire

Alors que les éoliennes présentent une réelle utilité dans la voie de la transition énergétique et qu’elles sont appelées encore à se multiplier, elles n’en sont pas moins sources importantes de destructions et de pertes d’habitats pour la biodiversité et, en l’espèce, pour les chiroptères. Il est déjà anormal et fortement préjudiciable que plus de la moitié des parcs ne comprenne pas le moindre système de bridage, mais aussi que la très grande majorité ne bénéficie pas de dérogation à l’interdiction de destruction et de perturbation d’espèces protégées. Et si l’on couple les deux…

Quant aux suivis de mortalité, auxquels tous les parcs ne sont pas, non plus, assujettis, du fait de la multiplicité de leurs imperfections, défaillances et biais, ils sont loin de permettre d’assurer un bilan représentatif de la situation et, partant, de l’améliorer.

La marge de progrès, on le voit, est encore très importante pour bien mieux protéger les chiroptères, mais cela peut facilement être résolu, si tant est que les différents acteurs, à commencer par l’État, en aient la volonté.

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[1] Barré K.,Claireau F., Comau A-C., Pessato A., Ravache A., Sivault E.,Treyvaud C., Verniest F., Kerbiriou C. 2025. Régulation Intelligente Des Eoliennes : un dispositif gagnant-gagnant basé sur des algorithmes d’optimisation du compromis entre production d’énergie et risques de collisions avec la faune volante. Colloque Energie du CNRS, 10 mars.

[2] CAA Versailles, 30 novembre 2023, n° 22VE00180.

[3] CAA Toulouse, 28 mai 2025, n° 23TL01011.

[4] Christian Dietz, Andreas Kiefer, « Chauves-souris d'Europe : connaître, identifier, protéger, Chauves-souris d'Europe : connaître, identifier, protéger », Delachaux & Niestlé, 2021.

[5] LinnS.Lehnert et al.,Wind Farm Facilities in Germany Kill Noctule Bats from Nearand Far, Plosone, August 2014, Vol. 9, Issue 8.

[6] Expertise de Christian Kerbiriou (MNHN et CNRS) du 7 avril 2025, ordonnée par le président du tribunal administratif de Grenoble pour assister la commission d’enquête publique relative à un projet de parc éolien dans l’Isère.

[7] Holzhaider (j.), Kriner (e.), Rudolph (b.-u.) & Zahn (A.), 2002, Radio-tracking a Lesser horseshoe bat (Rhinolophus hipposideros) in Bavaria: “An experiment to locate roosts and foraging sites.” Myotis 40 : 47-5.

[8] CAA Bordeaux, 16 mai 2023, n° 20BX01611.

[9] Ce qui est rarement le cas, ce qui renforce le côté « boîte noire » de ces courbes cumulées, sans aucune justification.

[10] C-A Sand, Brice Normand, Christian Kerbiriou, Kévin Barré, Andreas Ravache, Suivis réglementaires de la mortalité dans les parcs éoliens : de l’analyse locale à l’approche intégrée, Sciences Eaux & territoires, n° 46 (2024), 2024, https://doi.org/10.20870/Revue-SET.2024.46.8312.

[11] PROGRAMME OPRECH Processus de Régulation des Eoliennes en faveur des Chiroptères Analyse des 120 pratiques à l’échelle nationale, tests expérimentaux et recommandations, ADEME, novembre 2022, p. 102..

Les tribunes sont un espace de libre expression des abonnés ou invités d'Actu-Environnement.

Leurs contenus n'engagent pas la rédaction d'Actu-Environnement.

2 Commentaires

Dmg

Le 05/10/2026 à 9h52

100 fois sur le métier... Reste que la meilleure solution est de ne pas construire d'éoliennes, qui en dernière analyse ne sont pas voulues comme des moyens de production d'électricité (les MWh produits sont imprévisibles et déconnectés des besoins) mais de captation de subventions, totalement inutiles et même nuisibles dans le parc énergétique français !

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Paco55

Le 05/10/2026 à 10h56

Afin de permettre la bonne integration, des mesures adaptées sont nécessaires: avant la mise en place l'etude initiale doit identifier les potentielles perturbations sur la vie locale, humaine et naturelle, puis mettre en oeuvre d'une maniere obligatoire des solutions de réduction des nuisances efficaces. Pour les parcs instalés ne donner l'autorisation de produire que si ces mêmes mesures ont été mises en place. La main est aux autorités reglementaires.

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