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Accueil⟩Jérémie Steininger⟩Guerre de l’eau : la loi a fixé deux caps, elle n’en a outillé qu’un

Guerre de l’eau : la loi a fixé deux caps, elle n’en a outillé qu’un

L'été 2026 pulvérise les records de sécheresse et la loi d'urgence agricole y répond d'abord par le stockage. Elle oublie l'essentiel : les 8 milliards de mètres cubes d'eaux usées, de pluie et d'eaux grises gaspillés chaque année.

Publié le 22/07/2026

« C’est très clairement une guerre de l’eau qui démarre. » La formule n’émane plus des rangs militants : ce sont désormais des gestionnaires publics de la ressource qui la prononcent. L’été 2026 leur donne des arguments — un printemps le plus chaud depuis 1900, 86 % des nappes métropolitaines orientées à la baisse à la mi-juin, la quasi-totalité des départements métropolitains placés sous restriction, plus tôt et plus durement que jamais. Et la loi d’urgence agricole, que le Parlement vient d’adopter définitivement, y répond d’abord par un pari : celui du stockage. Doubler les volumes de retenues à usage agricole d’ici 2035, faciliter la création des ouvrages, alléger les procédures de consultation.

Ce que l’on a beaucoup moins remarqué, c’est que le même article programmatique fixe un second cap : multiplier par dix, d’ici 2030, les volumes d’eaux usées traitées réutilisées, par trente d’ici 2040, par cinquante d’ici 2050. Soit un passage de 1 % à 10 % des volumes traités. C’est la première fois qu’un tel objectif est inscrit dans la loi française. Il faut le saluer sans réserve.

Mais il faut aussi nommer le déséquilibre. Des deux caps, un seul repart équipé. Le stockage obtient des procédures raccourcies, des dérogations préfectorales, une présomption d’intérêt général majeur. La réutilisation, elle, obtient un chiffre. Or un objectif sans moyens n’est pas une politique : c’est une intention. Et ce déséquilibre trahit un présupposé rarement interrogé, celui d’une ressource figée, d’un gâteau qui rétrécit et dont il faudrait arbitrer le partage en faisant nécessairement des perdants. Agriculteurs contre élus, amont contre aval, usagers contre usagers. Ce présupposé est faux, et il nous enferme dans le mauvais débat.

Huit milliards de mètres cubes ignorés

Car pendant que le pays se dispute le partage des prélèvements, il laisse filer un volume comparable à celui du conflit. Chaque année, la France produit 8,4 milliards de mètres cubes d’eaux usées traitées en station d’épuration qui, pour l’essentiel, repartent au milieu naturel sans avoir servi une seconde fois. Ajoutez-y les eaux de pluie et les eaux grises, ces eaux peu chargées des douches et des lavabos, et l’on atteint quelque 8 milliards de mètres cubes d’eaux dites « non conventionnelles » négligés chaque année. C’est précisément ce gisement que vise l’objectif nouvellement inscrit dans la loi. Il ne se prend à personne : il ne s’agit pas d’arbitrer, mais de créer de la ressource là où elle tombe et là où elle coule, à une condition non négociable : cette valorisation complète la sobriété des usages, elle ne s’y substitue jamais. On économise d’abord ; on réutilise ensuite.

Même dans les champs, la ressource se crée déjà

Multiplier la réutilisation par dix en quatre ans n’est pas une abstraction : c’est un chantier industriel. La bonne nouvelle, c’est qu’il a commencé depuis longtemps. En Limagne noire, dans le Puy-de-Dôme, une cinquantaine d’exploitations irriguent 750 hectares depuis 1996 avec les eaux usées traitées de l’agglomération de Clermont-Ferrand, un territoire sans nappe exploitable, où sans cette eau recyclée les cultures n’existeraient pas. À Noirmoutier, les pommes de terre primeurs poussent depuis une quarantaine d’années grâce aux eaux traitées de la station locale, sur une île dépourvue de captage d’eau douce. Et ces eaux, plus riches en azote et en phosphore, irriguent tout en fertilisant : on économise l’eau et l’engrais d’un même geste.

La pluie, elle aussi, attend sur les toitures. La mesure 19 du Plan Eau finance déjà l’équipement des bâtiments d’élevage pour l’abreuvement des animaux et le lavage, une démarche lancée dès 2022 par l’appel à projets de l’agence de l’eau Loire-Bretagne, que nos adhérents déploient auprès des éleveurs, de l’étude de dimensionnement au montage des aides. Nous l’écrivions dès juillet 2023 dans nos publications : un simple hangar de 500 mètres carrés capte environ 330 mètres cubes d’eau par an. Multipliés par les toitures d’une exploitation, ce sont des volumes qui sécurisent l’irrigation d’appoint au plus fort de l’été, sans une goutte prélevée à la rivière ou à la nappe.

Le même gisement dort dans nos bâtiments publics

Ce que l’agriculture démontre à sa manière vaut plus encore pour nos villes. Face à la sécheresse, la France a un réflexe : penser grand, grands ouvrages, grands transferts. Cela laisse dans l’angle mort un levier immédiatement disponible, dans le patrimoine de chaque commune : ses propres bâtiments. Écoles, gymnases, piscines représentent à eux seuls la moitié du parc immobilier des collectivités, près de 58 000 établissements scolaires, dont quatre sur cinq attendent une rénovation. Grandes toitures qui captent la pluie, douches qui produisent des eaux grises en quantité, cours que l’on peut désimperméabiliser : tout y est. À Hendaye, une école valorise déjà les urines de ses élèves comme fertilisant et économise jusqu’aux trois quarts de sa consommation d’eau ; en Occitanie, six centres de formation du bâtiment épargnent ensemble 12 000 mètres cubes d’eau potable par an.

Et sous nos immeubles, la moitié de l’eau potable ne sert à rien

Le troisième front est celui où nous vivons. Dans un logement, la moitié des usages domestiques n’exigent aucune eau potable : les toilettes en absorbent à elles seules 20 %, le lave-linge 12 %, l’arrosage et le nettoyage des extérieurs 6 %. Nous tirons pourtant, pour tous ces usages, une eau captée, potabilisée et acheminée sous pression au prix fort. L’habitat collectif est le terrain idéal pour corriger cette aberration : il concentre les eaux grises, celles des douches et des lavabos, qu’une filtration biologique et une désinfection UV suffisent à transformer en eau de chasse, sans un litre prélevé de plus.

Là encore, ce ne sont pas des maquettes. Le Panorama de l’eau 2026, publié avec l’Union sociale pour l’habitat, fait du logement social un pionnier : recyclage des eaux grises, récupération d’eau de pluie pour les parties communes, désimperméabilisation des cœurs d’îlot. À Quessoy, en Bretagne, une opération de bailleur va jusqu’aux toilettes séparatives, dont les urines sont valorisées comme engrais agricole — la boucle avec le champ se referme. Et la construction neuve a déjà son aiguillon : depuis 2022, la réglementation environnementale RE2020 mesure la consommation d’eau de chaque logement via l’indicateur IcEau, aujourd’hui informatif, mais qui pourrait devenir un seuil contraignant dès 2028.

Et tout commence par le sol que nous bétonnons

Reste le socle qui porte les trois : la parcelle elle-même. Chaque année, la France artificialise environ 25 000 hectares de terres. Chaque hectare imperméabilisé accélère le ruissellement, prive les nappes de leur recharge et aggrave sécheresses comme inondations, les deux visages d’une même mauvaise gestion de l’eau. Longtemps traitée comme un détail technique à gérer « en sortie de tuyau », la parcelle est en réalité une infrastructure hydrologique à part entière. Toitures végétalisées, noues, pavements perméables, tranchées drainantes, puits d’infiltration : autant de manières de rendre l’eau au sol là où elle tombe, plutôt que de la chasser vers l’aval.

C’est là que tout se relie. L’objectif « zéro artificialisation nette », inscrit dans la loi Climat et Résilience de 2021, et le levier des documents d’urbanisme, PLU, PLUi, donnent aux collectivités le moyen d’exiger, à chaque construction ou rénovation, que la parcelle infiltre, stocke et réutilise. Rennes Métropole l’a déjà inscrit dans son PLUi pour réduire ses prélèvements en eau potable. C’est le maillon qui transforme des chantiers isolés, une école, un immeuble, une exploitation, en une politique d’aménagement cohérente : faire de chaque parcelle un allié du territoire, et de la ville un capteur d’eau plutôt qu’un simple consommateur.

La fenêtre réglementaire est ouverte

Le droit, désormais, suit. Le décret du 12 juillet 2024 et son arrêté encadrent l’usage des eaux impropres à la consommation humaine, pluie, eaux grises, eaux de piscine, y compris dans les écoles, qui ne sont plus classées établissements sensibles. La transposition de la directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines, la « DERU 2 », attendue pour août 2027, invitera à penser la séparation des eaux à la source dès la conception des bâtiments. Et la loi d’urgence agricole y ajoute désormais un cap chiffré, ainsi qu’une obligation faite aux agences de l’eau d’établir un document de planification territoriale de la ressource, pour le stockage comme pour la réutilisation. Ce qui était toléré est aujourd’hui permis, encadré, et désormais programmé.

Reste un angle mort persistant du côté du bâtiment : le décret tertiaire impose 40 % d’économies d’énergie aux bâtiments publics d’ici 2030 ; pour l’eau, aucun objectif. Le grand programme de rénovation du bâti scolaire, 2,5 milliards d’euros, reste centré sur l’énergie et ignore le volet hydrique. Cet écart-là aussi, il faut le combler.

Les Français sont plus prêts qu’on ne le croit

Techniquement possible, juridiquement permis, désormais programmé : reste à savoir si le pays le veut. Est-il vraiment au bord de l’affrontement que l’on annonce ? Une enquête que nous avons confiée à InfoPro Digital Études, auprès de 1 000 Français et de plus de 200 élus et agents de collectivités, dessine un autre visage. L’anticipation des sécheresses arrive en tête des attentes citoyennes (87 %) ; 96 % des collectivités font de la gestion de l’eau une priorité. Surtout, les actes suivent : neuf Français sur dix se disent attentifs à leur consommation et, fait remarquable en pleine tension sur le pouvoir d’achat, 52 % accepteraient une hausse de leur facture d’eau pour préserver la ressource. Les freins ne sont donc pas idéologiques ; ils sont pratiques : un manque de connaissance des solutions, des difficultés de financement, un déficit d’accompagnement. La volonté est là. Ce qui manque, ce sont les moyens du cap.

Six leviers pour tenir l’objectif

Nos propositions sont simples, et la première découle directement du texte qui vient d’être voté. Accorder à la réutilisation les moyens consentis au stockage : procédures alignées, guichet unique d’instruction, financement des réseaux de transport qui séparent aujourd’hui la station d’épuration de la parcelle à irriguer, car c’est là, et non dans la technique, que meurent la plupart des projets. Inscrire ensuite un axe « eau » explicite dans la charte de rénovation du bâti scolaire, aux côtés de l’énergie. Fixer un objectif chiffré de réduction des prélèvements d’eau potable des bâtiments publics, 25 % d’ici 2030, en miroir de ce qui existe pour l’énergie. Rendre l’indicateur IcEau contraignant et l’étendre à la rénovation du parc de logements, social comme privé. Faire des équipements sportifs les démonstrateurs nationaux du recyclage des eaux grises. Et généraliser les « cours oasis », ces cours d’école déminéralisées et plantées qui infiltrent l’eau et rafraîchissent la ville en canicule, et qui, sous les yeux des enfants, deviennent le meilleur cours d’éducation à l’eau qui soit.

Un choix, pas une fatalité

Le blocage n’est ni technique, les solutions et les entreprises existent, ni juridique, le cadre de 2024 a levé l’essentiel des freins, ni citoyen. Il est politique. Les équipes municipales installées en 2026 disposent, dans leur propre patrimoine, d’un terrain d’expérimentation immédiat ; les financements existent, entre agences de l’eau, Fonds vert et prêts dédiés, qui couvrent souvent de la moitié aux deux tiers d’un projet. La loi d’urgence agricole a inscrit deux caps dans le droit français. Elle n’en a outillé qu’un. Combler cet écart ne demande ni loi nouvelle, ni moyens hors de portée : il suffit d’accorder à la réutilisation ce que le stockage a obtenu.

Car nous pouvons décider de garder l’eau là où elle tombe, de la réutiliser, de la rendre au sol — de créer la ressource au lieu de nous en disputer les restes. Du champ irrigué aux eaux usées traitées, de l’école à l’immeuble, de la parcelle au document d’urbanisme, c’est la même bataille menée à chaque échelle de l’aménagement : faire de chaque bâtiment, de chaque sol, une ressource en eau. La guerre de l’eau n’a rien d’inéluctable : c’est le nom qu’on donne à la pénurie lorsqu’on a renoncé à agrandir le gâteau. Pour qui cultive, qui administre ou qui loge, la première réserve d’eau n’est pas au bout du territoire. Elle est sur le toit, dans la station d’épuration voisine, sous la cour de l’école, dans la douche de l’étage, et sous nos pieds, dans le sol que nous cessons de bétonner.

Les tribunes sont un espace de libre expression des abonnés ou invités d'Actu-Environnement.

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3 Commentaires

Paco55

Le 23/07/2026 à 13h47

C'est vrai, nos sociétés ont accumulé un énorme retard dans le traitement des eaux douces. Passer des eaux sales aux eaux grises, des grises aux réutilisables, des réutilisables aux potables nécessitent d'une part de gros investissements financiers, mais aussi, d'autre part une évolution des mentalités. Sur ces 2 points , rien n'est gagné et beaucoup de temps va s'ecouler comme l'eau sous les ponts.

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Nimb

Le 14/08/2026 à 15h50

De ce qu'on m'en a raconté (deux collègues directement concernés), le REUt se heurte aussi à une barrière sanitaire, via les organismes publics sensés valider le process.... et ce rien que pour nettoyer la voirie d'une STEU ou faire de l'hydrocurage. Imaginez pour irriguer.... pourtant, çà taperait déjà moins dans les nappes, pour alimenter un réservoir.

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Vi2b

Le 20/08/2026 à 12h33

La REUT, oui, mais pourquoi faire? Le recyclage au sein d'une entreprise est relativement simple car la production est synchronisée avec l'usage de l'eau recyclée. Un usage comme l'irrigation est concentré dans le temps et nécessite de stocker et souvent de transporter de la ville à la campagne. C'est nettement plus compliqué, généralement pas équilibré économiquement.
L'exemple de Quessoy est intéressant car en amont de la REUT, il pose la question de l'usage de l'eau. Utiliser de l'eau potable pour diluer et transporter des effluents puis les traiter en faisant sécher les boues d'épuration est efficace mais peu efficient, d'autant plus qu'on casse l'azote avec beaucoup d'énergie et qu'il en faut aussi beaucoup pour produire l’ammonitrate nécessaire pour les cultures. Mais cela nécessiterait une révolution de la gestion du petit cycle de l'eau pour le généraliser.

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