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Climat : les actionnaires, un levier de transformation trop longtemps sous-estimé

Ce 23 avril, 53 % des actionnaires de BP ont voté en assemblée générale contre des résolutions de leur propre conseil d’administration. Les investisseurs s’affirment ainsi comme un levier d’inflexion des stratégies climatiques des majors pétrolières.

Publié le 18/05/2026

Le débat sur la transition énergétique oppose souvent deux camps : d’un côté, des industries fossiles accusées de freiner le changement ; de l’autre, des acteurs militants appelant à une transformation rapide des modèles. Cette lecture, si elle reste partiellement juste, tend toutefois à masquer une évolution plus profonde. Car une partie du changement se joue désormais à l’intérieur même du marché.

À travers le droit des actionnaires et les mécanismes de gouvernance, les investisseurs peuvent s’affirmer comme un levier de transformation des entreprises pétro-gazières. Non pas en s’opposant frontalement à leur modèle, mais en cherchant à en infléchir la trajectoire au nom d’un « risque » désormais central pour la pérennité de leur « business model » : celui de la transition énergétique.

Du militantisme à la rationalité économique

L’originalité de cette approche tient à son point d’entrée. Il ne s’agit pas de dénoncer les industries fossiles au nom d’un impératif moral, mais d’interroger leur stratégie au regard de leur propre pérennité économique.

La comparaison avec Kodak, souvent citée dans les écoles de commerce, éclaire ce raisonnement. L’entreprise disposait des technologies nécessaires pour anticiper la transition vers le numérique, mais a choisi de ne pas transformer son modèle à temps. Les conséquences de cet immobilisme sont connues.

Le paradoxe des majors pétrolières est encore plus saisissant car elles disposent aujourd’hui des moyens financiers pour agir. Les résultats exceptionnels de ces dernières années - liés en partie à la guerre en Ukraine et au rebond post-COVID - auraient pu être fléchés vers une reconversion industrielle majeure. Elles ont les capacités d’émission de dette, les savoir-faire, les équipes. Rester sur un « business as usual » relève donc d’une question de choix managérial, pas de capacité.

Pour les acteurs du pétrole et du gaz, le risque est désormais documenté. Selon les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande mondiale d’énergies fossiles pourrait atteindre un plateau dès la décennie en cours, voire amorcer un déclin dans les scénarios alignés avec les objectifs climatiques. Dans cette perspective, la prise en compte du climat ne relève plus d’une démarche extra-financière, mais d’une analyse de risque pleinement intégrée aux décisions d’investissement.

Le vote en assemblée générale comme outil d’influence

Contrairement aux échanges directs et bilatéraux entre investisseurs et dirigeants, le vote en assemblée générale permet d’agréger et de rendre visibles les positions. Et donc le niveau réel de soutien ou de contestation autour d’un sujet donné. Un seul gestionnaire d’actifs, aussi important soit-il, ne détient jamais plus de 5 à 8 % du capital d’une major. Une résolution d’assemblée générale, elle, agrège : elle peut représenter 20, 30, voire 50 % des voix, rendant visible un dissensus que l’engagement bilatéral masque.

Ces dernières années, plusieurs résolutions climatiques ont recueilli entre 20 % et 40 % des voix dans des majors des énergies fossiles : des niveaux significatifs, mais encore insuffisants pour infléchir tout à fait leurs trajectoires.

Mais lors de l’assemblée générale de BP du 23 avril 2026, deux résolutions ont dépassé les 50 % : une première pour interdire les assemblées générales exclusivement en ligne, une seconde pour s’opposer à la réduction de la transparence sur les risques climatiques. Avec, également, 18 % des actionnaires votant contre l’élection du nouveau président du conseil d’administration. Une défiance rare.

Au cœur de ces votes se trouvait une demande simple : disposer d’une information plus complète sur la manière dont les entreprises anticipent les évolutions du marché énergétique. Que deviendra une major pétrolière dans un scénario de stagnation ou de déclin de la demande ? Comment évoluent ses investissements, ses flux de trésorerie, ses volumes d’activité ? Or BP a refusé de soumettre au vote cette résolution, pourtant co-déposée par 16 investisseurs institutionnels, selon le même procédé que les années précédentes. Le marché s’en est ému.

Climat et gouvernance : une convergence croissante

L’une des confirmations majeures de cet épisode est la convergence entre enjeux climatiques et enjeux de gouvernance. Le refus de soumettre au vote certaines résolutions, ou la réduction du niveau de transparence sur les trajectoires climatiques, ne sont plus perçus comme de simples choix stratégiques. Ils deviennent des signaux de faiblesse dans la gouvernance et le pilotage des entreprises.

Cette évolution est structurante. Elle permet de faire entrer les questions climatiques dans le champ de l’obligation fiduciaire des investisseurs, c’est-à-dire leur devoir de gestion prudente des risques. Autrement dit, le climat cesse d’être un sujet périphérique pour devenir un critère d’évaluation de la qualité même de la gestion d’une entreprise.

Il existe même un phénomène symétrique au greenwashing : le « green hushing ». Certains investisseurs s’inquiètent discrètement de la transition énergétique, sans l’afficher, notamment sous la pression idéologique « anti-ESG » venue des États-Unis depuis 2024. Ce silence ne doit pas être confondu avec une absence de préoccupation. Les votes en assemblée générale offrent ces « fenêtres de vérité » : ils permettent aux investisseurs de s’exprimer sur ce qu’ils n’osent pas toujours dire publiquement. En Europe du moins. Car ce que le marché ne peut plus dire aux États-Unis, il le dit parfois ailleurs.

Une transformation en cours

La transition énergétique est souvent pensée en termes de réglementation, de fiscalité ou d’innovation technologique. Le rôle du capital, pourtant central, est moins visible. Or les grandes entreprises pétro-gazières représentent chaque année des dizaines de milliards d’euros d’investissements. La manière dont ces flux sont alloués — entre maintien des activités fossiles et développement des renouvelables ou de l’électrification — constitue un levier déterminant pour la trajectoire énergétique globale.

La montée en puissance de ces mécanismes traduit une évolution plus large : les investisseurs ne se contentent plus d’évaluer la performance passée des entreprises. Ils interrogent leur capacité à s’inscrire dans un futur marqué par des contraintes énergétiques, climatiques et réglementaires accrues. Dans ce cadre, les assemblées générales deviennent des lieux d’expression de ces tensions, mais aussi des espaces où peut se construire une convergence entre intérêt financier et transition énergétique.

Prochain rendez-vous : l’assemblée générale de Shell, le 19 mai. Contrairement à BP, Shell a accepté de soumettre au vote la même résolution de transparence, co-déposée par un nombre encore plus élevé d’investisseurs institutionnels. Un signal qui montre que la bataille pour la transparence climatique n’est pas perdue. Elle se joue résolution après résolution.

Article publié dans le cadre d’un entretien entre Tarek Bouhouch, responsable de l’engagement et de la recherche pour Follow This, et David Ascher, directeur de publication d’Actu-Environnement. Texte rédigé avec le concours de l’IA.

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Crédits photos : AdobeStock ID 1866779156

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