
Du sel à l’électricité : du maniement à risque des taxes de rendement
L’engouement de l’État pour des perceptions profitables ne s’est jamais démenti. Mais les nouvelles mesures prévues sont-elles les plus à même de servir ses intérêts ? Rétrospective et analyse de la fiscalité énergétique par Christian de Perthuis.
Le volet recettes du projet de loi de finances (PLF) pour 2025 est discuté cette semaine au Parlement. Il comporte quelques 20 milliards de recettes additionnelles, majoritairement composées de prélèvements présentés comme exceptionnels et donc destinés à disparaître.
En matière énergétique, les hausses projetées par le PLF sont amenées à durer. Focus sur les options retenues pour les accises qui constituent l’ossature de cette fiscalité (Cf. Illustration 1 : Accises énérgétiques en 2024).
De la gabelle à la taxation du pétrole et de l’électricité
Les taxes de rendement peuvent avoir la vie dure. L’impôt sur le sel est introduit en France au XIIIème siècle. Supprimé lors de la Révolution en raison de son impopularité et de son iniquité, il est réintroduit par Napoléon dès 1806, pour ne disparaître totalement du paysage fiscal qu’en décembre 1945 !
Dans l’intervalle, le pétrole a pris le relai. La taxe intérieure sur les produits pétroliers, introduite par la loi de finances de 1928, sera bientôt centenaire. Son rendement a cru lentement au démarrage, pour s’accélérer à partir des années 60. Aujourd’hui, les produits pétroliers composent les deux-tiers de la fiscalité sur l’énergie qui avoisine quelques 60 milliards d’euros (TVA incluse), soit à peu près autant que l’impôt sur les sociétés.
Pour qu’une taxe de rendement ait la vie dure, il faut que le bien taxé soit indispensable et sans substitut possible. Ce fut pendant longtemps le cas du sel, sans lequel on ne savait pas conserver les aliments. C’est encore le cas des carburants issus du pétrole, sans lesquels voitures, camions, avions ou bateaux resteraient à l’arrêt. Mais plus pour très longtemps.
Demain, c’est l’électron qui jouera ce rôle avec l’électrification des usages. Sous l’angle budgétaire, cela veut dire qu’il faut se préparer à la forte érosion d’un pactole budgétaire annuel de plusieurs dizaines de milliards dont plus de 10 redistribués aux collectivités territoriales. De quoi provoquer quelques frayeurs dans les couloirs de Bercy.
Si l’on aborde la question sous l’angle du seul rendement budgétaire, le relai semble tout trouvé : taxons les substituts aux produits pétroliers en commençant par l’électricité, dont nul ne peut plus se passer et qui va jouer un rôle croissant dans les approvisionnements en énergie. C’est l’option proposée par le projet de budget préparé sous la houlette de Michel Barnier.
Quand une baisse masque une hausse
Comme les autres produits énergétiques, l’électricité est taxée, mais nettement moins que les produits pétroliers : l’accise de base est de 32 euros pour le MWh d’origine électrique, contre 59 euros pour son équivalent fourni par du gazole et 77 euros pour l’essence.
L’invasion de l’Ukraine en 2022 s’est accompagnée d’une envolée des cours du gaz et de l’électricité. Dans le cadre du « bouclier tarifaire », l’accise électrique a été ramenée pour les ménages à 1 euro par MWh début 2022.
Depuis l’été 2022, le prix de l’électron a fortement baissé sur le marché de gros. Le précédent gouvernement en a profité pour remonter l’accise à 20 euros en février dernier. Il projetait de la ramener à 32 euros en février 2025, ce qui aurait limité la baisse du tarif réglementé payé par la majorité des ménages à 15 %. Gain projeté pour l’État en 2025 : de l’ordre de 3 milliards.
Le projet de Loi Finance a saisi là une opportunité de trouver quelques recettes supplémentaires. Sans se prononcer explicitement sur la prochaine accise électrique, il mise désormais sur une baisse de 9 % du tarif réglementé. Compte tenu de l’évolution du prix de l’électricité sur le marché de gros et hors renchérissement des tarifs d’acheminement, cela revient à porter l’accise aux alentours de 40 euros en février prochain, autrement dit à doubler le jackpot pour le budget.
Trois conséquences dommageables
Séduisante à très court terme, cette approche basée sur le seul rendement risque d’être très contreproductive à moyen terme, tant au plan social qu’économique et climatique.
Une opération de même type a déjà été expérimentée, avec l’introduction subreptice de la taxe carbone en 2014, quand les cours du pétrole baissaient. Grâce à cette baisse, l’opération a été indolore pour les ménages et bénéficiaire pour le Trésor public les premières années. Mais sitôt que le prix du pétrole s’est redressé, le couvercle de la cocotte n’a pas résisté à la fronde des gilets jaunes. Et ce, d’autant plus que la redistribution du produit de la taxe aux ménages les plus vulnérables, préconisée par le comité alors en charge de la fiscalité écologique, n’avait pas retenu l’attention des pouvoirs publics. Les mêmes causes risquent donc de produire les mêmes effets avec la taxation de l’électricité.
Au plan économique, cette option semble antinomique avec les objectifs de réindustrialisation du pays, de l’aveu même de la ministre de l’Écologie. La décarbonation de l’industrie n’en est qu’à ses balbutiements. Or, comme pour le transport, elle passe souvent par l’électrification des procédés. Parmi les économistes, un consensus assez large estime qu’un approvisionnement régulier en électricité, pour des quantités croissantes et à des prix le plus bas possibles est un stimulant requis pour construire l’industrie de demain, compétitive et sobre en carbone. Ce n’est donc pas le moment de surtaxer l’électron pour motif de rendement budgétaire.
Sous l’angle climatique, l’opération navigue enfin à contrecourant. Ramenée à la tonne de CO2 émise, la taxation de notre électricité déjà largement décarbonée est bien plus élevée que les taxes sur les énergies fossiles. Le projet de loi de Finances soumis au Parlement laisse pourtant inchangées les accises sur ces énergies plus émettrices, dont le prix a également baissé sur les marchés. Ce faisant, il accroît leur compétitivité – prix et incite à leur utilisation, alors même qu’il est urgent de réduire leur usage pour atténuer le réchauffement climatique (Cf. Illustration 2 : Accises ramenées aux émissions de CO2).
En visant le rendement à court terme, Michel Barnier joue en matière de fiscalité énergétique la dette financière contre la dette écologique. La discussion parlementaire permettra-t-elle de corriger le tir?
Quelques éléments au sujet de la fiscalité sur l’énergie
D’après la Cour des comptes, la fiscalité énergétique a atteint 59,8 Mds d’euros en 2021, dernière année connue avec précision. En dehors de l’année 2020 où elle a fortement baissé, elle oscille autour de 60 Mds depuis 2018, après avoir fortement augmenté à la suite de l’introduction de la composante carbone en 2014 (cf. Illustration 3 : Fiscalité totale pesant sur l’énergie. Source : Cour des Comptes, septembre 2024).
Les accises sont des droits assis sur le volume (gaz et pétrole), le poids (charbon) ou le contenu énergétique (électricité) des énergies consommées. La TVA s’applique également à ces accises. Les produits pétroliers composent un peu plus de 70 % des accises. La faiblesse des accises sur le gaz s’explique par l’histoire : le législateur a détaxé le gaz dans les années 50 pour favoriser l’exploitation du gisement français de Lacq.
Avec le « bouclier tarifaire », l’accise sur l’électricité est tombée de 32 à 1 €/MWh pour les ménages (0,5 €/MWh pour les professionnels) en février 2022. Cela a amputé les recettes budgétaires de 4,9 milliards entre 2021 et 2022. Le bouclier tarifaire ayant été maintenu en 2023, le rendement fiscal de l’accise sur l’électricité a été très faible en 2023.
La remontée de 20 €/MWh de l’accise sur l’électricité en février 2024 va probablement rapporter de l’ordre de 4 Mds d’euros sur l’année 2024. On estime que le retour à une accise de 32€ rapporterait 3 Mds supplémentaires en 2025. Avec une accise de 42€, le rendement serait de l’ordre de 6 Mrds. Cette estimation est toutefois effectuée dans l’hypothèse de non-renchérissement des tarifs d’acheminement. Or, ceux-ci pourraient être réévalués pour financer la modernisation du réseau électrique indispensable pour accompagner l’électrification des usages.
- Consulter le PLF-2025 : ici.
- Lire le rapport de la Cour des comptes de septembre 2024 : ici.
- Lire le Guide 2024 sur la fiscalité énergétique : ici.
Christian de Perthuis
Économiste, université Paris Dauphine-PSL.
Article originellement publié sur son blog, le 14 octobre 2024.
Article proposé par :
Christian de Perthuis
Economiste
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Crédits photos : Cour des Comptes septembre 2024
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2 Commentaires
Bernard
Le 17/10/2024 à 10h53
La TIPP pétrole n'a-t-elle pas été remplacée par la TIPE énergie ? Cela permet à l'État de récolter des taxes sur toutes les énergies en fonction des besoins et des évolutions des consommations. Les énergies fossiles devant être remplacées, en partie, par l'énergie électrique, l'État va forcément reporter les taxes perdues. Quand une majorité des véhicules seront électrifiés, l'État saura vite ajouter une taxe compensatrice pour percevoir sa dîme. Et pour ceux qui rechargent à la maison, ce sera facile d'être surtaxé uniquement sur la charge du véhicule, grâce aux compteurs Lincky.
Signaler un contenu inappropriéEt ceux qui trouvent que les voitures électriques reviennent moins chères que les thermiques, devront revoir leurs calculs. Mais là, il n'y aura plus de choix sur le mode d'énergie...il faut espérer que les transports en commun aient été développés dans les campagnes pour offrir d'autres alternatives...
Albatros
Le 22/10/2024 à 13h54
Excellente analyse. Merci Professeur !
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