
Face à l’urgence écologique, quelle place du design dans l’écoconception ?
Thomas Félix, de l’agence Félix et associés, propose un changement radical de paradigme dans notre réponse aux bouleversements environnementaux : confier aux créatifs plus qu’aux techniciens notre capacité à concevoir une vision d’ensemble.
L’Analyse du cycle de vie (ACV) s’est imposée comme un standard de l’écoconception pour mesurer l’impact environnemental des produits et services. Initialement conçue comme un outil d’aide à la décision, elle s’est muée en une mécanique d’expertise tenue à distance de ceux qui devraient en être les premiers acteurs : les designers. À force de vouloir tout modéliser, tout quantifier, tout comparer, on repousse l’essentiel : agir. L’urgence climatique ne peut se satisfaire de procédures interminables, elle exige des décisions immédiates, prises par ceux qui ont le pouvoir d’améliorer l’impact d’un produit ou d’un service – ceux qui le conçoivent.
Méthode d’évaluation permettant de quantifier l’impact environnemental d’un produit ou d’un service tout au long de son cycle de vie – de l’extraction des matières premières à sa fin de vie –, l’ACV est devenue un passage obligé dans l’industrie, un label de respectabilité écologique, un gage de sérieux pour toute entreprise revendiquant une démarche d’écoconception. On la finance, on la valorise, on l’érige en référence absolue. Mais derrière cette reconnaissance institutionnelle, que produit-elle réellement ? Des chiffres, des rapports, des diagnostics – souvent prévisibles, voire orientés. Qui cautionnent un état de fait. Et qui peuvent en rester là. L’enjeu n’est pas de déterminer avec une précision extrême si un matériau a un impact légèrement supérieur à un autre, mais d’agir avec intelligence et pragmatisme. Il s’agit de repenser la conception dans son ensemble pour réduire efficacement l’empreinte environnementale des produits. Or, en l’état, l’ACV est plutôt un facteur d’inertie qu’un levier d’action. Son processus, long et complexe, exige entre six et neuf mois de diagnostic, avant même d’envisager la moindre re-conception, restant cloisonné et déconnecté de celles et ceux qui conçoivent, ce qui la rend difficilement exploitable en pratique. Pourquoi confier cette responsabilité aux seuls techniciens de la méthode, plutôt qu’aux concepteurs eux-mêmes ? L’ACV doit être au service des designers, sans se substituer à leur expertise.
Notre maison brûle : analyser la température des flammes ou éteindre l’incendie ?
L’écoconception, telle qu’elle est appliquée à travers l’ACV, est aujourd’hui l’apanage de spécialistes – bureaux d’études et ingénieurs environnementaux – à grand frais de logiciels, matrices et autres abaques commercialisés. Ce qui devait orienter la conception est devenu un exercice extrêmement technique, un processus d’audit perpétuel, où chaque matériau, chaque processus, chaque composant est disséqué, analysé, quantifié. L’obsession d’exhaustivité, bien qu’intellectuellement louable, a transformé l’ACV en une mécanique administrative plus soucieuse de ses calculs que de l’impact qu’elle est censée générer. On accumule des données, on affine des ratios, on produit des rapports détaillés qui, invariablement, aboutissent aux mêmes conclusions : faire plus léger, plus sobre, utiliser des matériaux à moindre impact, minimiser les déchets. Tout ça pour ça. Mais une fois cette analyse réalisée, qu’en fait-on ? Au mieux, on se contente d’optimiser un produit existant : on réduit son empreinte carbone de quelques pourcents, on choisit un plastique recyclé, on diminue de quelques grammes la quantité de matière. C’est là que le design doit s’imposer comme une réponse. Ancré dans les réalités de la conception industrielle et des marchés, le design conjugue les impératifs d’usage, de faisabilité, d’ergonomie et de désirabilité. Concevoir durable, ce n’est pas ajuster à la marge. Ce n’est pas réduire de 5 % l’impact d’un produit mal pensé dès l’origine, en espérant que la somme des petits gestes suffira. C’est repenser en profondeur la manière dont on conçoit et produit : pourquoi, pour qui et pour quel usage, jusqu’à « régénérer le vivant ».
Remettre la conception au centre de l’écoconception
Un designer, avec son expérience et son bon sens, est capable d’identifier en quelques heures ce que des mois d’analyse ACV mettent en évidence. Il n’a pas besoin d’un modèle mathématique pour comprendre qu’un assemblage trop complexe est un problème. Il n’a pas besoin d’un logiciel pour savoir qu’un matériau recyclable sera préférable à un matériau polluant. Pourtant, dans ce processus, son expertise est écartée. Car dans l’imaginaire collectif, le designer n’est pas un décideur. Il est créatif, intuitif, innovant, certes. Mais pas scientifique, pas rationnel. Alors, on préfère confier l’ACV à des techniciens. Or, construire un monde plus durable, ce n’est pas une question de chiffres. C’est une question de choix. De conception. De rupture. De réinvention. Pour cela, l’ACV doit être rendue aux designers. Elle ne doit plus être un préalable à la conception, mais une boussole intégrée au processus créatif, un guide en temps réel qui éclaire les choix dès la première esquisse. Elle peut également intervenir en fin de création, servant d’évaluation pour mesurer les vertus d’un produit réinventé. Réintégrer l’ACV au cœur des ateliers de design, implique une refonte profonde de son approche : la rendre plus agile, plus intuitive, plus opérationnelle. L’enjeu est d’en faire un levier structurant qui stimule de nouvelles logiques, favorise des modèles disruptifs et ouvre des perspectives inédites. Les designers sont formés, outillés et surtout pleinement responsabilisés. Il ne reste qu’à leur donner les moyens financiers de s’approprier l’écoconception des projets, avec ou sans ACV.
De l’outil de contrôle à l’outil de création
L’urgence écologique ne peut pas attendre des rapports de 200 pages. Elle exige des décisions immédiates, des expérimentations concrètes, des prototypages, des transformations radicales. Elle exige de repenser en profondeur les objets, les systèmes, les usages. Le paradoxe est craint : si nous réalisons des ACV, c’est bien parce que nous avons conscience de la gravité de la situation. Nous savons qu’il faut réduire l’empreinte carbone, minimiser les déchets, allonger la durée de vie des objets. Nous savons que notre manière de produire et de consommer est un désastre écologique. Ce n’est pas en mesurant un désastre qu’on l’empêche d’avoir lieu. Face à l’urgence, il ne s’agit pas seulement d’évaluer, mais de s’assurer que ces analyses débouchent sur des actions concrètes. Faire confiance aux designers, c’est choisir d’agir plutôt que d’attendre. C’est reconnaître que la transformation viendra d’une refonte audacieuse et radicale de notre façon de concevoir.
Thomas Félix
Fondateur de l’agence de design Félix et associés, labellisée B Corp
Article proposé par :
Félix Thomas
Fondateur de l’agence de design Félix et associés
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