
Pour une gestion décentralisée de l’eau
Point névralgique de toute gouvernance, la gestion de l’eau est confrontée en Europe même à de nouveaux défis. Khaled Al Mezayen, co-fondateur d’Inovaya, appelle à créer un fonctionnement résilient le plus apte à s’adapter aux événements climatiques.
En 2024, des inondations catastrophiques ont frappé Valence en Espagne, plusieurs pays d'Europe centrale, dont l'Autriche, la République tchèque, la Pologne et la Roumanie, mais aussi les régions de Lyon et de Lille en France. Des ouragans dévastateurs outre-mer ont sinistré l’île française de Mayotte dans l’océan Indien ou dans l’archipel des Antilles françaises. Tous ces événements climatiques ont engendré des situations humanitaires d’urgence, où la question de l’accès à l’eau potable s’est posée de manière cruciale et vitale, sans que les solutions déployées aient été ni suffisantes, ni adaptées, encore moins pérennes. De sorte que les populations locales continuent, dans l’indifférence et l’oubli, de connaître encore des difficultés d’accès à l’eau potable. Nous parlons bien de territoires de l’Union européenne !
Ces désastres et leurs conséquences ont démontré les limites du modèle centralisé de la gestion de l’eau, définitivement obsolète. À l’heure de la reconstruction, il est indispensable de mettre en œuvre un autre modèle de gestion de l’eau, décentralisé, plus sobre, adapté aux usages différenciés de l’eau, garantissant l’accès de tous à une eau potable de meilleure qualité. Cela implique un changement dans les territoires, autant que dans les esprits des décideurs et des usagers. Or, aujourd’hui encore, bien que leurs bénéfices aient déjà été éprouvés et démontrés, les systèmes décentralisés de gestion de l’eau restent considérés comme des solutions alternatives et secondaires. Je l’affirme : cette vision est dépassée, largement contreproductive et coûteuse. L’Union européenne doit procéder à une révolution copernicienne : la gestion décentralisée de l’eau doit devenir la nouvelle norme européenne, son nouveau standard, à promouvoir et à déployer dans le cadre de l’ensemble des politiques publiques de l’UE en matière d’infrastructures de traitement et d’approvisionnement en eau. C’est d’autant plus une vision d’avenir qu’une phase transitoire est possible, combinant le modèle ancien avec le modèle d’avenir.
Vers une gestion décentralisée en eau
C’est une tendance inéluctable : la demande en eau continue de croître, tandis que la ressource se raréfie partout en Europe. Les périodes de stress hydrique et l’appauvrissement des nappes obligent à repenser notre gestion de l’eau. Or, la première de toutes les vertus des systèmes décentralisés de gestion de l’eau consiste à être au plus près des besoins locaux d’un territoire et de ses résidents. Elle permet de démultiplier les points de prélèvement en fonction des besoins (eau potable, eaux usées réutilisables pour certaines activités humaines, etc.). Ces systèmes sont donc plus modulables et mieux adaptables à l’évolution des besoins et des usages en l’eau dans le temps, des habitants, des agriculteurs, des industriels, des collectivités territoriales…
En période normale, un modèle centralisé de gestion de l’eau est conçu et adapté à l’utilisateur final. Lui sont fournies précisément la qualité et la quantité d’eau qui répondent à ses besoins et à ses usages, grâce à des solutions de suivi et de pilotage très précises et continues, permettant d’améliorer la maintenance prédictive et la durabilité des installations. On réduit les gaspillages de moitié et l’on est plus sobre : comme on favorise la réutilisation de certaines eaux usées, on réduit de 45 % la consommation de ressource en eau primaire d’un côté (bien au-delà dans l’industrie) ; de l’autre, on va jusqu’à diminuer de 80 % la consommation d’eau potable pour des usages qui ne l’exigent pas (WC, arrosages, refroidissements…). L’impact environnemental d’une solution décentralisée est bien plus vertueux qu’un système centralisé : la consommation requise en énergie est quasiment deux fois moindre, puisque leurs unités de traitement de l’eau sont plus petites et moins gourmandes pour fonctionner. On limite aussi le recours aux traitements mécaniques et chimiques de l’eau.
En cas de désastre, les systèmes décentralisés de gestion des eaux sont les réponses les plus appropriées. Ils sont à la fois plus robustes et plus faciles à remettre en marche : il est plus aisé et plus rapide de procéder à des remises en marche partielles afin de rétablir un accès continu à l’eau, justement du fait même de cette décentralisation du système.
Une vision d’intérêt général
Nous le savons : les États et les gouvernements locaux ont pour mission d’intérêt général de fournir une eau potable et sécurisée à leurs administrés. À cet effet, la décentralisation de la gestion de l’eau contribue à la préservation de l’environnement en ayant recours à différentes sources d’eau, de les régénérer le cas échéant afin d’éviter la surexploitation et l’appauvrissement irréversible de la ressource primaire.
Elle constitue aussi une démarche politique, démocratique et sociale : elle renforce la responsabilité et la maîtrise des décideurs publics sur l’eau, ce bien commun universel répondant à un besoin élémentaire vital. Grâce à un système décentralisé, chaque territoire peut mener efficacement et pleinement sa mission de gestion et de distribution de l’eau en tenant compte de ses propres contraintes géographiques, climatiques, démographiques, économiques et sociales, tout en préservant la ressource via des mécanismes de réemploi et de réutilisation de l’eau. Ce que ne permet pas le modèle centralisé.
C’est pourquoi j’appelle à une révolution douce mais durable, fondée sur deux principes pratiques :
l’adoption systématique de solutions de gestion de l’eau décentralisée quand il n’en y a pas ou lorsqu’on peut la substituer intégralement à l’ancien système ; sinon, quand c’est possible, l’amélioration des systèmes existants avec des solutions de gestion de l’eau décentralisée, pour moderniser les systèmes anciens et augmenter leur durée de vie. Ce qui est compatible avec une politique de maintenance et d’investissement raisonnables et maitrisées.
Qu’attendons-nous ?
Ce bon sens ne doit pas nous faire hésiter ; soyons résolus. Leurs performances devraient nous convaincre à massifier sans tarder le déploiement des solutions décentralisées de traitement et de gestion des eaux à l’échelle européenne. Les retours sur investissement sont significatifs : les coûts de déploiement, d’exploitation et de maintenance d’une infrastructure décentralisée sont inférieurs d’un tiers environ par rapport aux larges infrastructures centralisées. À ces économies concrètes, on peut rajouter la diminution des coûts de lutte et de réparation des fuites sur les grands réseaux. Fondamentalement, l’eau est aussi cruciale que l’énergie pour faire fonctionner notre appareil industriel. Prenons le cas de la France. Si l’on veut être en mesure de satisfaire les besoins en eau de son plan de réindustrialisation, alors il faut s’engager dès maintenant à préserver entre 10 % et 50 % de l’eau consommée actuellement par les industriels français. Sans lutte contre le gaspillage et sans sobriété, la réindustrialisation en France sera tout simplement impossible. Pas d’eau, pas d’industrie !
Cet agenda fondateur d’une nouvelle approche de l’eau au sein de l’UE est cohérent avec l’agenda des politiques publiques européennes. D’une part, les bénéfices d’un système décentralisé de gestion de l’eau combinent sobriété de la consommation et réutilisation circulaire de l’eau conformément aux objectifs du « Green Deal » européen. D’autre part, grâce aux systèmes décentralisés de gestion de l’eau, il est possible de collecter des données précises, individualisées, permettant de piloter et de fournir précisément la quantité et la qualité d’eau requises selon chaque utilisateur (bientôt chaque consommateur), chacun de ses usages et donc de combiner et d’anticiper les variations à l’échelle d’une agglomération, conformément aux projets « Villes intelligentes, Villes connectées ».
Aujourd’hui, l’Union Européenne est en retard par rapport au reste du monde. Aux États-Unis, les systèmes décentralisés de gestion de l’eau approvisionnent déjà un Américain sur cinq. En Inde, ce sont même 60 % des besoins d’irrigation et d’eau potable à la consommation qui sont fournis par des systèmes décentralisés, en particulier dans les régions rurales où l’eau est vitale pour les populations locales et pour maintenir la capacité de l’agriculture indienne à nourrir sa population de près de 1,3 Md d’habitants.
Trois leviers permettront d’agir concrètement, efficacement et facilement : premièrement, mettre à jour les politiques publiques de l’eau en Europe en encourageant la généralisation des systèmes décentralisés grâce à des subventions ciblées et des incitations financières et réglementaires. Ensuite, encourager et multiplier les partenariats publics – privés pour limiter l’impact et le risque financiers de l’adoption des travaux d’installation de ces nouvelles infrastructures, ainsi que pour encourager l’innovation. Enfin, il est indispensable de mener des campagnes d’information et de sensibilisation des différents usagers et des différentes parties prenantes (consommateurs, industriels, agriculteurs, collectivités territoriales, États…), pour leur démontrer combien la gestion décentralisée de l’eau va leur bénéficier à court et à long terme, financièrement, opérationnellement, ainsi que pour réduire leur impact environnemental.
Pour toutes ces raisons, l’Union Européenne doit adopter cette nouvelle vision du traitement de l’eau et en faire un nouveau standard européen mais pas seulement. À l’heure du réchauffement climatique, la gestion décentralisée de l’eau n’est pas une alternative. Elle est une exigence économique et environnementale, mais aussi un impératif catégorique. L’Europe a une opportunité unique d’initier ce grand mouvement mondial et d’en devenir un leader industriel, fournisseur de solutions partout dans le monde. Nous, les fournisseurs de ces nouveaux systèmes, nous sommes prêts à relever ce défi.
Article proposé par :
Khaled Al Mezayen
Co-fondateur d'Inovaya
Les tribunes sont un espace de libre expression des abonnés ou invités d'Actu-Environnement.
Leurs contenus n'engagent pas la rédaction d'Actu-Environnement.
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1 Commentaire
Danmarc
Le 06/05/2025 à 11h22
Connaissez vous la loi de 1964 créant les agences de l'eau pour une gestion par bassin versant. Savez vous que ce sont les Maires ou présidents d'EPCI qui sont responsables de la gestion et de la distribution de l'eau potable ?
Signaler un contenu inappropriéConnaissez vous laDirective 2000-60 CE qui oblige les États à gérer l'eau par district hydrographique (bassin versant) ?