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AccueilBrian PADILLACompensation écologique : entre boîte noire et faux-semblants

Compensation écologique : entre boîte noire et faux-semblants

En France, moins d’un projet sur cinq donnant lieu à étude d’impact propose de vraies mesures compensatoires. L’évitement et la réduction servent trop souvent d’alibi et il faut interroger l’expertise afin de rendre l’ERC réellement opérationnelle.

Publié le 21/11/2025

La séquence Éviter – Réduire – Compenser (ERC) est inscrite dans le Code de l’environnement depuis 1976 et sensiblement renforcée depuis 2016. Sur le papier, elle doit garantir que tout projet d’aménagement atténue puis compense ses impacts sur la biodiversité. Mais sur le terrain, l’écart entre la théorie et la pratique reste considérable. Dans mes travaux de recherche et d’expertise, et comme membre de l’Autorité environnementale régionale Île-de-France, j’ai examiné des centaines de projets : les mesures compensatoires sont rares. Dans la très grande majorité des cas, les porteurs de projet concluent à l’absence d’incidences significatives après avoir coché les cases « évitement » et « réduction ». Cette faiblesse n’est pas anecdotique : elle interroge l’efficacité même de la politique publique censée protéger le vivant.

L’évitement et la réduction : un alibi fragile

Ce glissement vient d’une illusion de maîtrise. Les porteurs de projet et leurs bureaux d’études invoquent des mesures d’évitement et de réduction  stéréotypées : éviter une zone humide, adapter la période des travaux, installer des clôtures perméables ou moduler l’éclairage.

Ces gestes sont utiles, mais rien ne prouve scientifiquement qu’ils suffisent à rendre négligeable un impact initialement jugé fort ou modéré. Autrement dit, les « évitements » et « réductions » sont souvent des boîtes noires d’expertise : ils reposent sur des qualifications arbitraires (« impact faible », « modéré », « fort ») sans fondement quantitatif.

Cette approche confisque le débat public : la « science » du projet est concentrée entre les mains des bureaux d’études, sans validation indépendante ni obligation de preuve. Au final, l’absence de compensation découle moins d’une absence d’impact que d’une absence de démonstration.

Une compensation marginale et mal orientée

Quand des compensations sont mises en œuvre, elles le sont souvent dans des espaces déjà en relatif bon état écologique. Autrement dit, on « ajoute » des mares, des pierriers, on « ouvre » des milieux qui tendent à se fermer ou on prolonge une gestion conservatoire sur des sites naturels, plutôt que de restaurer de véritables milieux fortement artificialisés. C’est un paradoxe : on consacre des moyens à entretenir ce qui est déjà fonctionnel au bénéfice de quelques espèces protégées cibles, au lieu de réparer ce qui a été détruit par le projet.

Ce biais révèle une faille structurelle : la compensation n’est pas pensée comme une reconstruction d’écosystèmes, mais comme un geste administratif pour solder un dossier.
Résultat : quasiment aucun projet n’atteint l’objectif de « non-perte nette de biodiversité ». Les mesures sont ponctuelles, peu suivies dans le temps, et rarement évaluées quant à leur efficacité réelle.

Un faux débat : l’évitement comme vertu cardinale

La doctrine a longtemps opposé compensation et sobriété : mieux vaut éviter que compenser.
Cette hiérarchie est juste mais dans la pratique, elle a produit un effet pervers : diaboliser la compensation a conduit certains maîtres d’ouvrage à la fuir, quitte à s’auto-dispenser de toute obligation en invoquant une « réduction suffisante ». C’est une dérive de l’esprit initial de la séquence ERC.

L’évitement et la réduction ne doivent pas être des arguments de sortie de la compensation, mais des conditions préalables à sa mise en œuvre, lorsque l’impact subsiste. Et quand un projet participe à détruire des espaces naturels, il est vraisemblable qu’il subsiste toujours.

Sortir de la boîte noire : vers une évaluation scientifique

Pour restaurer la crédibilité de la séquence ERC, il faut la refonder sur la preuve :

définir des critères mesurables d’efficacité des mesures d’évitement et de réduction ;harmoniser les grilles d’analyse des incidences entre bureaux d’études ;exiger une traçabilité scientifique des justifications d’absence de compensation ;renforcer le suivi à long terme des sites compensatoires, aujourd’hui souvent abandonnés après quelques années.

Ces réformes supposent un changement culturel : considérer l’évaluation environnementale non comme une formalité, mais comme un outil de connaissance et de décision. La recherche publique, le Muséum et les autorités environnementales ont ici un rôle majeur : produire des données, confronter les méthodes, objectiver les effets.

Refonder la crédibilité de la séquence ERC

Pour que la séquence ERC retrouve son sens, il faut accepter deux évidences :

Toute destruction d’habitat laisse une trace ;Toute mesure doit prouver ce qu’elle prétend réparer.

Ainsi, la compensation n’est pas un “gros mot” : c’est un outil nécessaire, à condition que son efficacité soit démontrable, mesurable et suivi. Lorsqu’elle ne l’est pas, cette absence doit conduire à reconsidérer notre manière d’aménager. Aujourd’hui, le problème n’est pas tant son principe que sa mise en œuvre - fragmentée, fragile et rarement évaluée.

Sortir de la « boîte noire » des expertises, c’est rendre à la science et à la transparence la place qu’elles auraient toujours dû occuper dans la protection du vivant.

Article publié dans le cadre de l'entretien de préparation du 3e Forum national des énergies renouvelables et de la biodiversité à l'initiative de David Ascher, directeur de publication d'Actu-Environnement et animateur de l'événement. Texte rédigé avec le concours de l'IA, à partir d'une retranscription et synthèse d'un entretien en visio.

Les tribunes sont un espace de libre expression des abonnés ou invités d'Actu-Environnement.

Leurs contenus n'engagent pas la rédaction d'Actu-Environnement.

Crédits photos : AlexGo # AdobeStock/1787433930

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