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"Réduire les résidus de médicament nécessite une approche globale couplée à des actions de sensibilisation"

Micropolluants : la lutte s'intensifie Actu-Environnement.com - Publié le 28/11/2016

Le rapport Sipibel, synthétisant les résultats des quatre années d'expérimentation autour de la question des résidus de médicaments dans les effluents hospitaliers et urbains, devrait être publié prochainement. Précisions de Vivien Lecomte, chargé de mission du Graie et animateur de Sipibel.

Micropolluants : la lutte s'intensifie  |    |  Chapitre 9 / 11
"Réduire les résidus de médicament nécessite une approche globale couplée à des actions de sensibilisation"
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Quel devenir des bactéries antibiorésistantes ? "Nous craignions initialement la possibilité d'un échange de gène de résistance entre les bactéries qui proviennent de l'humain et celles présentes dans la Step, note Christophe Dagot, chercheur à l'Université de Limoges, membre du consortium scientifique de Sipibel. Pour l'instant, rien ne le prouve". Les résultats de Sipibel montrent en effet la présence de nombreux médicaments à des teneurs importantes (de 10 à plusieurs dizaines de ng/g) dans les biofilms de la station exposés aux effluents traités. Dans le biofilm de la filière hospitalière, les scientifiques ont retrouvé des bactéries Pseudomonas aeruginosa, dont certaines présentent une résistance à plus de cinq antibiotiques appartenant à des familles différentes. Après traitement, une partie des souches de P. aeruginosa multirésistantes sont toujours retrouvées (46% des souches dans les eaux brutes sont multirésistantes et 18% dans les eaux après traitement). Les scientifiques vont poursuivre leurs travaux notamment dans les boues. "Nous voudrions fournir aux gestionnaires un test pour vérifier que la station est opérationnelle par rapport aux bactéries résistantes", explique Christophe Dagot.
 
Actu-Environnement : Comment le projet de site pilote autour de la question des résidus de médicaments dans les effluents hospitaliers et urbains a vu le jour?

Vivien Lecomte : Le projet est né d'une opportunité due à la configuration particulière du site et d'une obligation réglementaire. En 2009, la station d'épuration de Bellecombe (Haute-Savoie) avait en effet prévu de réaliser des travaux d'extension pour répondre à l'augmentation de la population sur son territoire et à l'ouverture du nouveau centre hospitalier Alpes Léman (CHAL). L'arrêté préfectoral d'autorisation de ces travaux lui a imposé, à titre expérimental, de collecter et traiter les eaux usées du futur hôpital sur une file biologique réservée et de fournir une étude de caractérisation de l'effluent de l'hôpital avant sa mise en service et à l'issue d'une période  de trois ans. Comme la station disposait déjà de files séparées, il y avait la possibilité de réserver la plus petite de 5.000 équivalents habitants aux effluents hospitaliers, estimés avant ouverture du CHAL à 2.000 équivalents habitants.

A l'époque, la question des risques liés aux résidus de médicaments dans l'eau était une problématique émergente, qui commençait à être discutée au niveau national : le syndicat des eaux des Rocailles et de Bellecombe - exploitant de la Step - et le Graie ont alors souhaité profiter de l'occasion pour mettre en place un programme d'études ambitieux sur cette question.

AE : Comment gérer le contexte particulier de cette infrastructure à la frontière avec la Suisse dont la politique en matière de micropolluants n'est pas la même que la France ?

VL : Nous étions bien conscients que l'enjeu se trouvait sur l'ensemble du bassin versant : les Français et les Suisses se partagent une nappe d'eau commune, utilisée comme ressource en eau potable. La Suisse a choisi de mettre en place des traitements complémentaires sur certaines de ses stations d'épuration tandis que la France est davantage orientée vers une stratégie de réduction à la source. Nous nous sommes donc rapprochés des acteurs suisses du territoire, et notamment de l'Etat de Genève, pour travailler ensemble sur cette question et pour établir des scénarios de gestion à l'échelle du territoire. Nous sommes également tombés d'accord sur le fait que même si la mise en place de traitements complémentaires des eaux usées côté Suisse aura un effet immédiat sur les rejets, la baisse constatée pourrait être rapidement compensée par une nouvelle hausse en lien avec l'augmentation de la population sur ce territoire particulièrement dynamique.

AE : Quels sont les paramètres qui ont été suivis dans le cadre de Sipibel ?

VL : Dès l'ouverture du CHAL, en 2012, nous avons réalisé une campagne de prélèvement par mois en entrée et sortie des deux files de traitement des effluents hospitaliers et urbains ainsi que dans leurs bassins d'aération. La rivière Arve, dans laquelle sont rejetés les effluents traités de la Step, a été suivie à raison de trois campagnes par an. Nous avons ensuite étendu ce dispositif de suivi à l'ensemble du bassin versant franco-suisse, pour établir un bilan complet des flux des médicaments rejetés par les stations du territoire et pour mesurer la présence de résidus de médicaments dans la nappe du Genevois. Cette dernière est alimentée artificiellement par de l'eau de l'Arve et est utilisée comme ressource en eau potable pour la population locale. Le suivi porte sur plus de 130 paramètres : tout d'abord des indicateurs physicochimiques également utilisés pour l'autosurveillance des Step mais également des métaux et des paramètres plus spécifiques à la problématique étudiée : une liste de 15 médicaments, ainsi que trois familles de détergents, les composés anioniques, cationiques et non ioniques.

Nous nous sommes également intéressés à des paramètres microbiologiques, notamment un indicateur qui permet d'évaluer la présence de bactéries antibiorésistantes dans les effluents et dans le milieu : les intégrons de multirésistance. Et également une bactérie pathogène opportuniste assez fréquemment retrouvée dans les effluents : Pseudomonas aeruginosa. Nous avons enfin réalisé des bioessais pour évaluer le niveau de toxicité des effluents et mettre en évidence d'éventuels effets de perturbation endocrinienne.

AE : A l'issue des quatre années d'expérimentation, quels résultats avez-vous obtenu ?

VL : Les concentrations en résidus de médicament s'avèrent globalement plus élevées dans les effluents hospitaliers, l'écotoxicité est plus marquée et les bactéries présentes sont globalement "plus antibiorésistantes". Des traces de résidus de médicaments sont retrouvées dans l'Arve, avec 8 molécules détectées à des fréquences supérieures à 50% parmi les 15 recherchées : seul le diclofénac présente une concentration moyenne supérieure à la norme de qualité environnementale (NQE).

Dans une moindre mesure, la nappe du Genevois contient également des traces de résidus de médicaments mais seul l'antibiotique sulfaméthoxazole a été régulièrement quantifié dans les puits étudiés. Nous avons observé que l'effluent hospitalier ne perturbait pas les taux de traitement de la station d'épuration. Par ailleurs, l'évaluation des ratios coût/bénéfice (financier, énergétique, environnemental et sanitaire) n'est globalement pas en faveur d'un traitement spécifique de l'effluent hospitalier, notamment en considérant l'intégralité des rejets à l'échelle d'un territoire. Il est maintenant démontré qu'à l'échelle d'une agglomération possédant un hôpital, la charge de résidus de médicaments liée à l'établissement ne représente qu'environ 20% de la charge de l'ensemble de l'agglomération.

De plus, le ministère en charge de la santé pousse actuellement au développement des soins ambulatoires et à l'hospitalisation à domicile, y compris pour des traitements médicamenteux lourds, augmentant ainsi la charge provenant de rejets diffus.

Sur la base de ces conclusions, le Syndicat des eaux des Rocailles et de Bellecombe a sollicité une demande de modification de l'arrêté préfectoral : ce dernierest paru en avril 2016 et désormais, les effluents hospitaliers et urbains sont mélangés et traités au sein d'une station d'épuration unique.

Plus globalement, Sipibel a confirmé qu'une stratégie efficace de réduction des rejets de résidus de médicaments dans l'environnement nécessitait des approches complémentaires de réduction à la source et d'optimisation de traitement, non centrées sur les seuls établissements de soin.

AE : Quel est le rendement d'abattement de la station d'épuration de Bellecombe à boues activées concernant les médicaments ?

VL : Le rendement est très variable selon les molécules : certains composés sont très bien abattus, comme le paracétamol - proche de 100% -, l'acide salicylique - supérieur à 90% - et égalementl'ibuprofène. A l'inverse, certains composés sont plus réfractaires au traitement, comme par exemple l'anti-inflammatoire diclofénac, qui présente un rendement autour de 50% ou la carbamazépine, qui est très peu abattue. Les flux de résidus de médicaments rejetés dans la rivière par l'effluent urbain de la station de Bellecombe sont nettement supérieurs à ceux rejetés par l'effluent hospitalier, exceptés ceux de médicaments spécifiques des établissements hospitaliers. Enfin, des teneurs significatives en certains composés sont rejetées au milieu en raison de leurs concentrations élevées en entrée de Step (cas du paracétamol), et/ou de leur faible abattement : c'est le cas par exemple du diclofénac pour lequel environ deux grammes par jour sont rejetés dans la rivière.

AE : Les bactéries antibiorésistantes identifiées en entrée de station d'épuration se retrouvent-elles en sortie ?

VL : La quantité de gènes d'antibiorésistance diminue de l'ordre de 100 à 1000 fois entre l'entrée et la sortie de la station, ce qui constitue un abattement bactérien classique. Ces gènes d'antibiorésistance sont également retrouvés en très faible quantité dans la rivière, aussi bien en amont qu'en aval du rejet de la station.

AE : Quelles sont les suites prévues pour Sipibel ?

VL : Nous poursuivons notre suivi régulier de la Step, mais avec une évolution dans les paramètres mesurés. Jusqu'à présent, nous nous étions concentrés uniquement sur la fraction dissoute des médicaments contenus dans l'eau. Cependant, pour certains d'entre eux, une partie est également retenue sur les particules. Nous souhaitons quantifier cette dernière.

De la même manière, auparavant nous regardions uniquement les molécules mères, alors que celles-ci se transforment dans le corps et au sein du réseau d'assainissement en formant de nouveaux sous-produits appelés métabolites. Nous suivons désormais ces derniers afin de pouvoir établir des bilans matière plus complets.

Depuis un an, nous avons également mis en place un suivi des boues d'épuration de la station, qui sont valorisées en épandage. Un second volet, le projet Sipibel-Rilact, a été lancé en réponse à l'appel à projets national "Micropolluants". Il a notamment pour objectif de caractériser l'évolution des effluents au sein du réseau d'assainissement, afin d'établir un modèle prédictif des flux de médicaments plus réaliste.

Enfin, une démarche expérimentale d'animation territoriale et de sensibilisation à la problématique des médicaments dans l'eau est actuellement déployée sur le territoire franco-suisse étudié, par le biais du projet Sipibel-Mediates. Elle intègre la diffusion de kits de sensibilisation à destination des professionnels de santé et du grand public, comprenant notamment des "vidéos dessinées".

Propos recueillis par Dorothée Laperche

© Tous droits réservés Actu-Environnement
Reproduction interdite sauf accord de l'Éditeur.

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Réactions1 réaction à cet article

 

merci pour l'ensemble de ce dossier sur les micropolluants et en particulier pour ce qui me concerne sur l'impact des médicaments dans l'eau. c'est un beau dossier de synthèse de cette problématique
catherine taillefer, pharmacien hospitalier , travaille sur l'impact environnemental des médicaments et les usages dans les établissements de santé

catherine | 29 novembre 2016 à 14h40
 
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